William SIBORNE

L'étrange historien de Waterloo ou la "Bible" remise en cause

Citation
, XML
Auteurs

Abstract

Les troupes hollando-belges qui ont participé à la campagne de 1815 ont souvent été accusées de lâcheté par les historiens anglais. Beaucoup d’écrivains anglais ou américains et certains historiens français – et même belges – se sont laissé contaminer par cette accusation sans même se demander ce qu’elle cachait et d’où elle venait. David Hamilton-Williams [1] a montré d’où venait le mal dans un ouvrage dans l’introduction duquel nous lisons ceci :« Aucun Anglais, pas même le duc de Wellington en personne, n’a eu une telle influence sur l’historiographie en langue anglaise de la bataille de Waterloo que le capitaine William Siborne… »
Et de fait, à la lecture de l’ouvrage de Hamilton-Williams, il ressort que toutes les études parues depuis Siborne, y compris les ouvrages d’auteurs non britanniques, font scrupuleusement référence à son œuvre, reprenant telles quelles beaucoup de ses interprétations et de ses affirmations. Chaque bibliographie – pour les auteurs qui se donnent encore la peine d’en publier une – reprend religieusement le refrain : « W. Siborne, History of the War in France and Belgium in 1815 – Londres, 1844 »[2]Certains auteurs, moins honnêtes, reprennent des phrases entières dans Siborne mais, soit ne publient pas de bibliographie, soit, au moment de la rédiger, « oublient » qu’ils ont consulté l’ouvrage…

[1] D. Hamilton-Williams – Waterloo. New perspectives. The Great Battle Reappraised – London, Arms and armour, 1993.
[2] A la notable exception de Damamme qui, sans doute, méprise trop les Anglais pour aller consulter un ouvrage rédigé dans leur langue. Il faut remarquer aussi que l’ouvrage de Siborne parut sous le titre « History of the War in France and Belgium in 1815 » pour les trois premières éditions (1844, 1844, 1848) et sous le titre « The Waterloo Campaign, 1815 » à partir de la quatrième édition (1895).

Un officier plutôt quelconque

William Siborne est né à Greenwich le 18 octobre 1797. Fils d’officier. Etudes comme gentleman-cadet au Collège royal militaire de Great Marlow puis à Sandhurst. En 1815, il avait 18 ans et servait comme enseigne au 1er bataillon du 9th Foot. Il n’a pas participé directement à la campagne de 1815, son unité n’étant pas encore arrivée sur le continent, mais faisait partie des forces qui occupèrent Paris en 1815 [1]. C’est à ce moment qu’il put voir les fameuses maquettes de Vauban alors conservées aux Invalides et il en fut impressionné au point de commencer à plaider pour l’utilisation de telles maquettes lors de la préparation d’opérations militaires. En quoi, il se montrait en avance sur son temps. Il s’avère que Siborne avait un réel talent de topographe.

Siborne, qui avait été mis en demi-solde en avril 1817, avec le grade de lieutenant, fit un séjour au grand-duché de Bade. Selon ses propres dires, il aurait été envoyé en mission en septembre 1820 à Karlsruhe par le Trésor en raison de sa connaissance de la langue allemande [2]. On est en droit de douter de cette affirmation. Pourquoi les Lords du Trésor auraient-ils utilisé pour une quelconque mission un vague lieutenant en demi-solde oublié depuis trois ans ? Quoi qu’il en soit, c’est lors de ce séjour que Siborne fit connaissance avec le système de représentation topographique mis au point par Johann Georg Lehmann. Pour résumer, Lehmann qui avait été officier au service du roi de Saxe puis directeur du Dépôt des Cartes et Plans militaires, avait été le premier à mettre au point un système précis de relevé des altitudes et de leurs représentations sur les cartes. Lehmann établit que le cosinus de l’angle d’une lumière tombant verticalement sur un niveau quelconque de terrain est proportionnel à celui du niveau horizontal. Au plus abrupte est la différence de niveau, au plus foncée est l’ombre portée par le niveau le plus élevé. Lehmann proposa donc de représenter les niveaux par une représentation de cette ombre, traduite en zones de grisé de plus en plus denses suivant l’inclinaison du terrain, une plaine parfaitement horizontale constituant une zone parfaitement blanche. Siborne s’inspira très largement de la théorie de Lehmann qu’il développa dans un ouvrage intitulé Instructions for Civil and Military Surveyors in Topographical Plan-drawing, Founded upon the System of John George Lehmann où il développait le système du cartographe saxon. Cet ouvrage vit le jour à Londres en 1822 et connut un réel succès d’estime [3].

William Siborne :Atlas to History of the Waterloo Campaign
Planche VII : Field of Waterloo 1/4 before 8 P.M.

L’application dérivée par Siborne du système de Lehmann produit un rendu étonnant. Néanmoins le relief décrit sur cette planche montre de fortes divergences par rapport au terrain réel

Sans doute est-ce à la qualité de ce livre que Siborne dut d’être réintégré dans l’armée en novembre 1824 toujours avec le grade de lieutenant. Une solde complète permit enfin au jeune officier de convoler en justes noces avec la fille d’un banquier. Toutefois, Siborne n’était pas assez riche pour s’offrir une commission de capitaine – on achetait encore son grade dans l’armée britannique de l’époque – et la menace d’une mise en demi-solde planait constamment sur la tête de tous les officiers. Une demi-solde de capitaine pouvait suffire à ses besoins mais pas celle d’un lieutenant. L’argent devint donc, et de manière de plus en plus évidente, la véritable obsession de Siborne.

En mars 1826, Siborne était donc toujours lieutenant quand il fut nommé Secrétaire militaire assistant du commandant en chef de l’armée britannique en Irlande.

C’est vers la même époque que, dans les milieux militaires, on commença à envisager sérieusement la création d’un musée militaire. Il n’existait en effet rien de la sorte à Londres et les rédacteurs du l’United Service Journals’en scandalisaient. Ce journal, fondé en 1829, était destiné aux officiers de l’armée comme de la marine et connut un succès certain puisqu’il subsista jusqu’en 1920, après plusieurs avatars, s’appelant successivementUnited Service Journal and Naval & Military Magazine, United Service Magazine and Naval & Military Magazine,Colburn’s United Service Magazine et, enfin, United Service Magazine.

Le 16 décembre 1829, se tint une réunion préliminaire des partisans de la création du musée sous la présidence du Major-General Sir Howard Douglas et en présence de Sir Herbert Taylor [4], Secrétaire privé et premier aide de camp du roi Guillaume IV, qui annonça que le projet bénéficierait du soutien royal. Ce qui est certain, c’est que le projet était bien avancé en mars 1830 et que le Premier ministre de l’époque qui n’était autre que le duc de Wellington lui-même, s’y intéressa personnellement.

Avant même d’être fixé sur l’emplacement exact qu’occuperait le musée, ses promoteurs réfléchirent à ce qu’on y exposerait. L’avis général était que le clou de l’exposition devait être une maquette représentant la bataille de Waterloo, considérée à cette époque comme l’événement le plus important de l’histoire militaire du Royaume-Uni. C’est Lord Rowland Hill qui se chargea de chercher la personne la plus apte à construire une telle maquette.

Rowland Hill, 1st Viscount Hill
Gravure de W.H. Mote
d’après W.H. Pickersgill

Lord Rowland Hill était certainement l’un des hommes les mieux qualifiés pour une telle mission. Après avoir commandé une brigade, puis une division et un corps d’armée en Espagne, il avait commandé le 2ème corps britannique à Waterloo – où on le crut mort pendant un moment – puis les troupes britanniques d’occupation en France de 1815 à 1818. Depuis février 1828, il était le général commandant en chef de l’armée du Royaume-Uni.

On ne sait trop comment Hill finit par tomber sur Siborne, mais c’est sans doute la recommandation de Sir George Murray, qui avait eu le lieutenant sous ses ordres alors qu’il était commandant en chef de l’armée en Irlande, qui fit la décision. Il faut quand même ajouter que l’on n’est pas très sûr de la manière dont Siborne fut désigné pour réaliser la maquette.

Selon certains auteurs, Siborne aurait pris l’initiative de se rendre lui-même sur le continent pour procéder au relevé topographique du champ de bataille avant que celui-ci ne soit bouleversé par des projets immobiliers dont on avait perçu la rumeur en Irlande [5]. A son retour, il aurait mis le siège devant la porte de Lord Hill pour obtenir la construction de la maquette, argüant qu’il avait déjà effectué le plus gros du travail, à savoir le relevé topographique exact du terrain. Cette version paraît hautement sujette à caution. Comment, en effet, un lieutenant, simple secrétaire assistant au commandement irlandais, aurait-il pu, de sa propre initiative, prendrehuit mois de congé pour aller en Belgique effectuer un travail dont il n’aurait pas eu la certitude qu’il serait utile ? Et comme ce congé aurait très certainement été sans solde, comment Siborne, qui avait déjà de la peine à soutenir son train de vie, aurait-il pu se priver de revenus pendant huit mois ? Il existe dans la correspondance de Siborne un « trou » d’une année entre février 1830 et février 1831, ce qui fait qu’il est impossible de dire avec certitude quand il fut mis en rapport avec Lord Hill. Cependant, la vraisemblance nous incite à penser que Siborne était dûment commissionné pour ce faire, quand il embarqua pour la Belgique [6]. Néanmoins, il faut noter qu’il n’existe aucun document officiel mentionnant cette commission ou en fixant les limites : Siborne était-il chargé de construire la maquette ou seulement de procéder au relevé topographique du terrain ? On ne trouve trace d’un tel document ni dans la correspondance de Siborne – puisqu’il y a ce trou très opportun dans la correspondance de Siborne de février 1830 à février 1831 – ni, surtout dans les archives du secrétariat à la Guerre, conservées au Public Record Office. Cette absence est hautement suspecte. D’où vient que Siborne n’ai jamais pu produire un document qui lui aurait épargné bien des soucis ?

Un cartographe qui prend son temps

Il n’en reste pas moins que Siborne se rendit bien sur le continent et passa huit mois (de mai à novembre 1830) sur le terrain, logeant à la ferme de La Haye-Sainte, pour mener à bien ses relevés topographiques.

La ferme de la Haye-Sainte

Rentré à Dublin, Siborne commença, nous dit-on, par collationner les croquis qu’il avait fait à Waterloo et dessina une carte du champ de bataille. Le voyage en Belgique avait coûté 62 livres 5 shillings et 7 pence – ce qui est une somme considérable : près de 4300 euros – qui lui furent remboursés par le département de la Guerre sur avis favorable de Lord Hill et de Sir Henry Hardinge, alors secrétaire à la Guerre.

William Siborne considéra que ce payement était une confirmation de sa mission et c’est sans aucune hésitation qu’il entreprit la construction de la maquette. Début 1833, on put considérer que la maquette du terrain était terminée. Il ne restait plus qu’à y placer les figurines. Tout semblait donc aller pour le mieux quand un événement totalement extérieur vint perturber le processus.

La Haye-Sainte
dans l’Atlas de Siborne (pl. VI)

Le cabinet tory de Lord Wellington était tombé en 1830 et avait été remplacé par un ministère whig conduit par le comte Grey. En avril 1833, Edward Ellice, un membre libéral de gauche de la Chambre des Communes, fut nommé au secrétariat à la Guerre. Or Ellice considérait que l’armée était devenue une chasse gardée conservatrice qu’il fallait absolument ramener à un équilibre politique un peu plus sain. Il entra en conflit avec Lord Hill, le commandant en chef, et, en général, avec tout l’état-major britannique dont les opinions tories, celles de Wellington, n’étaient un mystère pour personne. Personne n’eut à ce moment risqué un penny sur le projet de Siborne : il était difficile d’imaginer que le cabinet de Grey puisse continuer à financer avec des fonds publics un projet qui passait pour être à la gloire du duc de Wellington, lequel était à ce moment le chef de file de l’opposition.

Qui va payer ?

Sans doute la discrétion se serait-elle imposée pendant quelque temps, mais Siborne choisit précisément ce moment pour réclamer une somme de 217 livres [7] couvrant ses dépenses pour l’année 1832. Cette demande, adressée à l’état-major général à Horse Guards, fut appuyée par son chef, Sir Hussey Vivian, qui était alors commandant en chef en Irlande.

La demande fut traitée très rapidement par les services qui, de manière très surprenante, répondirent que cette somme serait versée très prochainement et qui transmirent la demande au War Office, avec avis favorable. Malheureusement, Ellice, quand il se pencha sur le compte de Siborne, éprouva un doute. Il fit procéder à une enquête qui amena ses services à constater qu’il n’existait aucun document officiel autorisant Siborne à entamer la construction d’une maquette aux frais de l’État…

Edward Ellice (1838)
par Sir Charles Ross

Néanmoins, Ellice ne voulut pas passer pour un « revanchard » politique et ne refusa pas nettement de payer Siborne. Mais, et la nuance était importante, il ne considérait pas non plus l’État tenu par un engagement quelconque à l’égard de Siborne. Aussi autorisa-t-il le payement d’une somme de 200 livres à Siborne. Mais, précisait-il, il ne s’agissait nullement du règlement des sommes dues à Siborne, mais d’une avance qui devrait, avec les autres sommes déjà avancées, être remboursée sur la recette produite par la maquette lors de son exposition. Cette nouvelle, relayée par Horse Guards, l’état-major général, parvint à Siborne qui réagit aussitôt de manière plutôt maladroite. Il commença par demander pourquoi on ne lui attribuait que 200 livres alors qu’il lui en fallait beaucoup plus pour terminer la maquette. Si on ne le subsidiait plus, affirmait-il, il ne pourrait pas mener le projet à bonne fin.

S’ensuivit un long échange de correspondance triangulaire assez vif entre Siborne, le département de la Guerre et la Trésorerie. En gros, les ministères affirmaient qu’en 1830, Sir Henry Hardinge, avait autorisé le remboursement des frais engagés par Siborne lors de son voyage en Belgique, mais que cela ne signifiait nullement qu’il promettait le financement de la maquette. Siborne, de son côté, soutenait que Lord Hill – et par son entremise, Sir Henry – lui avait assuré que tous les frais entraînés par la construction de la maquette lui seraient remboursés [8].

Cependant, à Londres, on continuait à douter. Malgré des recherches poussées, on n’avait trouvé aucun document désignant Siborne pour la réalisation d’une maquette et encore moins la preuve que l’État se soit engagé à la financer. Tout au plus disposait-on de deux quittances, l’une de 62 livres pour les frais du voyage en Belgique, et l’autre de 120 livres, datant de janvier 1832. A la lecture des mémorandums de Siborne, Ellice avait compris que le financement de la maquette risquait d’entraîner une dépense de plus de 1 000 livres. Or une telle dépense – très importante – ne pouvait être engagée sans le consentement du Parlement. L’affaire devenait alors politique : il ne pouvait être question pour lui, radical, de demander à un Parlement à majorité whig de voter une dépense finalement consacrée à la gloire du leader du parti tory, le duc de Wellington. Il était donc d’avis d’attendre qu’on y voie un peu plus clair dans cette affaire décidément fort embrouillée.

En conséquence de quoi, Ellice écrivit à Vivian pour lui demander de bien vouloir lui communiquer son avis sur la valeur historique de la maquette et sur les sommes qu’elle risquait encore de coûter. Rappelons que la maquette se construisait à Dublin et qu’il était impossible à Ellice d’aller en Irlande pour se rendre compte par lui-même de la valeur du projet.

Sir Hussey Vivian communiqua la teneur de la lettre du secrétaire à la Guerre à Siborne qui se mit aussitôt en devoir de réunir les appréciations des officiers supérieurs de la garnison de Dublin. Ceux-ci lui répondirent assez rapidement et se montrèrent en majorité favorable à la maquette. Une fois en possession de ces avis, Siborne entreprit de rédiger un devis des dépenses qu’entraînerait sa maquette. Il arriva à la somme considérable de 1 340 livres [9]. Il transmit le tout à Vivian qui y joignit un avis, également favorable, du marquis d’Anglesey (en 1815, Lord Uxbridge), qui avait pu voir la maquette, et fit parvenir ce courrier à Londres.

Au ministère de la Guerre, on ne perdit pas une minute pour traiter l’affaire. On constitua un dossier solide et on le transmit aux Lords de la Trésorerie. Jusque-là, tout semblait à nouveau tourner en faveur de Siborne. Mais le 16 décembre, la baraque s’écroula sur le chien… Les Lords du Trésor faisaient répondre à Ellice « qu’ils ne considéraient pas qu’il soit indiqué de proposer au Parlement de voter un subside d’un montant aussi considérable que 1 400 livres pour ce service (de Siborne) mais qu’ils consentaient à ce que le bénéfice des sommes déjà versées au lieutenant Siborne lui soit maintenu s’il estimait que cela lui permettrait de terminer son travail sur ses fonds propres.[10]»

Cela signifiait en clair que Siborne ne pouvait plus compter sur le moindre financement public et que, même, il serait loisible au Trésor public de lui réclamer le remboursement des sommes déjà versées s’il n’achevait pas sa maquette.

Étrange sollicitation

Siborne n’en baissa pas les bras pour autant et se mit immédiatement en devoir de récolter des fonds. L’idée lui vint de lancer une souscription auprès des officiers supérieurs de l’armée. Il s’agissait en fait d’un emprunt. Il réclamait à chaque officier un prêt d’au moins 20 livres, promettant que cette somme lui serait remboursée lorsque la maquette serait exposée et qu’elle produirait une recette. Naturellement, comme Siborne était officier d’active, il ne pouvait procéder à une telle opération sans le consentement de Horse Guards. Il joignit à sa demande une lettre dans laquelle il exposa son projet de demander aux officiers qui avaient survécu à la bataille de Waterloo de l’aider à placer les figurines représentant leurs unités sur la maquette. La demande de Siborne atterrit sur le bureau de Sir James Dalbiac, l’inspecteur général de la cavalerie, qui avait servi sous Wellington en Espagne et au Portugal, lequel en référa à Lord FitzRoy Somerset, jadis secrétaire militaire de Wellington et maintenant Secrétaire militaire de l’état-major général. L’avis de Somerset était que la somme de 20 livres (environ 220 euros) était trop importante et qu’il convenait de la réduire à 10 livres. Par ailleurs, il était opposé à l’idée de demander aux officiers survivants des renseignements complémentaires sur la bataille. Enfin, l’état-major aurait bien voulu savoir quel moment de la bataille Siborne se proposait de reconstituer.

Siborne décida alors de se rendre lui-même à Londres afin d’expliquer en personne quelles étaient ses intentions. Il semble bien que ces explications n’aient guère convaincu les autorités. On ne trouve en effet pas trace d’une lettre provenant d’une autorité quelconque autorisant Siborne à mettre sur pied son emprunt. Cependant, le lieutenant contracta un emprunt bancaire très lourd – 1 500 livres (97 650 euros) ! – afin de pouvoir continuer son travail. Parallèlement, il crut nécessaire de harceler les bureaux, réclamant sa promotion au grade de capitaine, dans l’espoir que la solde attachée à ce grade lui permettrait de sortir de l’impasse financière dans laquelle il se trouvait.

FitzRoy Somerset, 1st baron Raglan
Huile sur toile par Andrew Morton

La réponse de Somerset fut fort sèche : la demande de promotion de Siborne était purement et simplement refusée. On lui fit remarquer que son grade de lieutenant servant dans un état-major était déjà une faveur que lui avait accordée Lord Hill et qu’il serait bien malvenu d’en réclamer plus. Ainsi donc, Siborne, par son insistance inopportune, était successivement parvenu à se mettre à dos les Lords de la Trésorerie, le ministère de la Guerre et même l’état-major général de l’armée qui lui était pourtant favorable dès le début de l’entreprise.

Cependant, le projet de maquette continuait à faire parler de lui. Au moment de placer les figurines sur le terrain, Siborne ne savait pas encore avec certitude quel moment de la journée il choisirait de présenter. Il finit par décider que le moment le plus fort de la bataille était le moment où la garde impériale monta à l’assaut de la ligne de Wellington, soit vers 19 h 15. Les Anglais avaient appelé ce moment la « crise » de la bataille, voulant ainsi dire que c’est à ce moment que Wellington se trouva le plus en danger. En outre, choisir cette heure avait comme avantage de pouvoir montrer l’intervention des Prussiens, alors que si l’on prenait, par exemple, le début de la bataille, il aurait été impossible de les représenter sur la maquette.

A cette époque, le United Services Journal était le théâtre d’un débat très vif entre vétérans de Waterloo qui se contestaient mutuellement sur l’un ou l’autre haut fait opéré dans la bataille. C’est ainsi que, par exemple, l’honorable George Gawler qui avait été lieutenant du 52e régiment d’infanterie avait écrit au Journal en juillet 1833 que c’était bien le 52e et les restes des 95e et 71e régiment à pied qui avaient repoussé l’attaque de la garde impériale et non la garde de Maitland. L’article du USJ suscita une réaction très vive de Sir Hussey Vivian dont il diminuait le rôle par le fait même. Siborne, à qui on ne demandait rien, se mêla du débat, allant jusqu’à demander à Gawler de lui faire part de son témoignage. Gawler, qui était alors en service à Dublin, se rendit chez Siborne et put voir la maquette du terrain.

La démarche de Siborne était on ne peut plus maladroite. En procédant ainsi, il intervenait dans un débat où son supérieur, le général Vivian était lourdement impliqué. Après s’être mis à dos la moitié des autorités militaires, Siborne risquait maintenant de voir son chef – qui l’avait toujours soutenu – se retourner contre lui…

L’incident eut deux effets immédiats : tout d’abord, il confirma Siborne dans l’idée que la représentation du champ de bataille au moment de la « crise » permettrait de lever un certain nombre de doutes sur la réalité des choses ; mais aussi, et surtout, dans celle que recourir aux témoignages des officiers présents à Waterloo pourrait s’avérer extrêmement payant, dans tous les sens du terme…

Il en revint donc à son idée d’envoyer un formulaire à chaque officier survivant lui demandant son témoignage sur des points très précis qui permettraient d’éclaircir la situation et d’écarter les contestations.

Un cartographe… sans carte !

Pour ce faire, il prétendit avoir besoin d’une carte qui, jointe à la circulaire, permettrait aux officiers de tracer avec précision l’emplacement de leur unité sur le terrain à 19.15 hrs. Très étrangement, il demanda aux services de Horse Guards de lui communiquer une carte du terrain de Waterloo. Nous disons « très étrangement » parce qu’il nous semble tout à fait étonnant que Siborne, qui avait soit disant passé huit mois sur le terrain pour lever une carte du champ de bataille, et qui prétendait être un topographe de qualité, n’ait pas été en mesure de dessiner lui-même la carte qu’il joindrait à sa circulaire.

Le colonel Sir Charles Ellicombe du Royal Engineers rédigea un mémorandum, daté du 29 octobre 1834, à l’intention de Lord FitzRoy Somerset et lui disait être en possession de deux croquis imprimés et de la carte générale dressée par l’ingénieur néerlandais Craan. Il était hors de question, disait le colonel, de prêter cette dernière carte sans la permission du Maître général de l’Ordonnance, Sir James Kempt. En outre, Ellicombe émettait des doutes quant à l’opportunité de demander leur témoignage aux anciens officiers de Waterloo ; il estimait que cela apporterait une masse d’informations que l’on ne pourrait jamais arriver à coordonner de manière appropriée.

Somerset ayant demandé son avis au Quartier-Maître général, Sir James Kempt, celui-ci excluait la possibilité de prêter la carte de Craan à Siborne mais suggérait que lui-même ou un dessinateur professionnel compétent en prenne copie. En même temps, il faisait part à Somerset des doutes que la demande de témoignages de Siborne avait également fait naître dans son esprit : « L’officier commandant chaque régiment pourra très certainement dire où son unité était située à chaque moment de la journée, mais demander de telles informations dans le but d’établir un plan ou une maquette me semble devoir mener à tout sauf à une représentation appropriée de la bataille.[11] » Il fallait en effet tenir compte de l’estompement des souvenirs, après tant d’années, mais aussi du fait que « deux, trois ou plusieurs régiments ont pu, et ont probablement occupé le même point précis du terrain les uns derrière les autres en quelques minutes. » Selon Gordon, le moment le plus approprié pour représenter la bataille serait le commencement de l’action ; il suffirait alors de suivre avec attention les indications données par le duc de Wellington dans sa dépêche de Waterloo.

A ces objections, Siborne répondit que s’il avait choisi le moment précis de la bataille ou la garde impériale montait à l’assaut de la ligne anglo-alliée, c’est justement parce qu’il pensait qu’il y aurait suffisamment d’officiers pour se souvenir avec précision de la dernière action dans laquelle ils avaient été impliqués. Ils se rappelleraient donc avec précision quelle était la formation et la position de leur division, brigade, régiment ou batterie à ce moment. A l’autre question, celle de savoir quelle était la formation des troupes ennemies en face de leur division, etc., il serait moins facile de répondre : la plupart des officiers diront que la fumée était si épaisse qu’ils ne pouvaient les observer avec une précision suffisante. C’est pourquoi il essayait de se procurer ces informations auprès d’autres officiers mieux placés pour avoir vu quelque chose ou même auprès de Français. D’ailleurs, disait Siborne, si cela ne marchait pas, il serait toujours possible de représenter une épaisse fumée sur la maquette [12]. Siborne ajoutait qu’il ne pensait pas que son enquête amènerait des masses d’information contradictoires dans la mesure où son formulaire serait très précis et ses questions très pointues. Cependant, l’allusion à la dépêche de Waterloo que faisait Gordon dut très certainement faire tinter la sonnette d’alarme dans la tête de Siborne. Il crut devoir promettre qu’il ne placerait pas une seule figurine sur sa maquette sans avoir l’avis du duc. Vivian, qui, malgré tout, n’avait pas retiré son soutien à Siborne, lui souffla un autre argument qui à ses yeux devait être décisif : si l’on représentait un autre épisode de la bataille que l’attaque de la garde impériale, il serait impossible de représenter l’intervention prussienne, laquelle s’était quand même avérée déterminante.

Finalement, mais non sans réticence, Somerset accepta que Siborne envoie son questionnaire aux officiers survivants de Waterloo. A peine avait-il reçu cette autorisation, que Siborne fit imprimer son questionnaire. Quant à la carte de Craan, Sir James Kempt consentit à la laisser copier dans les conditions qu’avait mentionnées Gordon. On ne sait si Siborne se déplaça pour copier la carte ; on n’en entendra plus jamais parler…

Les questions étaient effectivement précises : quelle était la formation tactique de votre unité le 18 juin 1815 vers 19 h 00 ? Quelle était la formation des troupes françaises immédiatement en face de vous ? Le questionnaire était accompagné d’une carte sur laquelle l’officier interrogé était prié de tracer avec exactitude la position de son unité. Siborne ne demandait pas ce qui s’était passé avant ou après, ni même ce qui s’était passé pendant. Donc, en deux mots et une petite croix, il y avait moyen de satisfaire la demande de Siborne. Douce illusion !…

Les réponses au questionnaire de Siborne ne tardèrent pas à arriver en nombre. La première réponse reçue le 2 novembre 1834 était celle, fort peu compromettante, de Sir John Byng, commandant de la 2ème brigade des Gardes en 1815. Mais comme il fallait s’y attendre et comme Siborne ne s’y attendait pas, les officiers à qui l’on donnait ainsi la parole, ne se contentèrent pas de répondre aux questions précises du lieutenant. Ils en profitèrent pour raconter leur bataille ou, même, leur campagne. La polémique entre Grawler et Vivian aurait dû mettre Siborne en garde. En donnant la parole aux témoins, il ouvrait la boîte de Pandore [13].

Des témoignages flous…

Ainsi que l’avait prévu Lord FitzRoy Somerset, Siborne eut à faire face à un amas d’informations qui ne tardèrent pas à le submerger. Pour s’y retrouver au milieu d’affirmations souvent contradictoires, il finit par redemander des informations à plusieurs officiers de haut rang dont certains se montrèrent extrêmement coopératifs. Peter Hofschröer donne un exemple de la minutie avec laquelle Siborne traitait les témoignages qu’il recevait dans leurs plus infimes détails.

Le lieutenant-colonel Blair, major de la brigade de Sir Frederick Adam, lui avait écrit :

« Après que les carrés de la Vieille Garde ait été repoussés (je ne me souviens pas précisément de l’endroit), Sir Frederick Adam voulut que je me rende vers la prolongation de notre droite afin de voir si quelque unité ennemie ne menaçait pas notre flanc droit – alors apparemment sans protection. Après avoir parcouru quelque distance, je rencontrai le duc de Wellington chevauchant rapidement, suivi par un seul individu à qui je parlai. Sa réponse fut : « Monsieur, je ne parle pas un seul mot d’anglais[16] ». Je lui dis alors quelle était ma mission. Il répondit alors : « Le duc lui-même a été voir ; il n’y rien à craindre.[17] » Je rejoignis la brigade. Ces événements m’ont toujours paru, ainsi qu’aux personnes à qui je les ai racontés, comme une preuve certaine de la chance miraculeuse et providentielle de ce grand homme en ce jour riche en événements : les officiers de son état-major, ses ordonnances même, avaient tous été tués ou blessés ; le peu qui restait était occupé à porter des ordres ; son seul assistant restait un officier français, attaché à lui par Louis XVIII ! Si vous désirez rapporter cet événement, vous pouvez le faire en publiant mon nom. »

Siborne, à la réception de ce témoignage, s’attacha à en déterminer la sincérité [14]. Ainsi écrivit-il à Lord FitzRoy Somerset, le 17 mai 1835 :

« Un fait est relaté dans l’extrait de lettre que je joins à la présente et qui m’a été envoyée par le lieutenant-colonel Blair qui était major de brigade auprès de Sir F. Adam à Waterloo ; cela est tellement intéressant que je suis très désireux de pouvoir l’établir par un témoignage sérieux, avant de me hasarder à le rapporter dans mon histoire de la bataille [15]. Je crois pouvoir compter sur Votre Seigneurie afin, si l’occasion s’en présentait, qu’elle ait la gentillesse de consulter le duc de Wellington sur ce point, en vue de savoir de la bouche de Sa Grâce le nom de l’étranger auquel il est fait allusion ainsi que les circonstances qui ont fait qu’il a été attaché à l’état-major de Sa Grâce. [16] »

Cette demande était en réalité une nème tentative détournée pour approcher le duc lui-même afin d’obtenir son avis sur son travail. Et, pas plus que les autres, cet essai ne fut suivi d’effet. Le 7 novembre 1835, Blair écrivait lui-même à Siborne qu’il avait une correction à apporter à son témoignage :

« Au printemps dernier, Lord FitzRoy Somerset, rencontré en ville, m’a dit que j’avais commis une erreur en supposant que l’officier étranger qui suivait le duc à ce moment était un Français ; en réalité, il s’agissait d’un Sarde. »

Arthur Wellesley, 1st Duke of Wellington
Huile sur toile par Sir Thomas Lawrence
(Apsley House)

Ainsi donc Somerset avait bien parlé à Wellington de cet incident et le duc avait corrigé l’erreur de Blair. Mais Somerset n’avait pas répondu lui-même au lieutenant et avait laissé ce soin à Blair. Aussi bizarre que cela paraisse, Siborne s’obstina et, dix ans plus tard [17], revint sur la question et renouvela sa demande à Lord FitzRoy Somerset : le duc ne pourrait-il confirmer lui-même l’incident ? La réponse de Somerset fut bien simple : il avait communiqué la teneur de la lettre de Siborne à Wellington qui avait répondu qu’il ne se souvenait pas de l’incident rapporté par Blair mais qu’il est vrai qu’à certains moments de l’action, il n’avait été suivi par aucun officier de l’état-major et que le seul officier qu’il devait avoir à ses côtés à ce moment pourrait bien avoir été un officier attaché à son quartier général par le roi de Sardaigne dont le nom devait être « Monsieur de Salles » ou quelque chose de ce genre, lequel, effectivement, ne parlait pas un mot d’anglais. 

Cette correspondance est très significative de l’obstination que mettait Siborne à vérifier ses informations, mais montre aussi que Lord Wellington n’attachait aucune espèce d’importance à des détails qui, selon lui, n’avaient vraiment aucun intérêt.

Les étrangers

Comme l’avait promis Siborne, il essaya d’entrer en contact avec des officiers français. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ses tentatives ne furent pas couronnées de succès. Dès 1832, Siborne avait écrit au prince d’Essling, duc de Rivoli, le fils du maréchal Masséna pour lui demander des renseignements. Le prince d’Essling, qui avait servi d’aide de camp à son père durant ses campagnes se montra dans sa réponse fort étonné de ce que lui demandait Siborne : comment se faisait-il qu’étant lieutenant dans la ligne, il ne comprenne rien aux formations élémentaires de l’infanterie et qu’il l’interroge à ce propos ? Siborne lui avait en effet demandé quelle était la différence entre « colonne de bataillon par division » et « colonne de division par bataillon ». Avec un humour qui dut échapper au lieutenant, le duc de Rivoli lui suggérait de poser ce genre de question au duc de Wellington parce qu’il savait que le duc connaissait mieux que personne ce genre de choses [18]. En octobre 1834, Siborne écrivit au maréchal de Lobau, qui commandait le 6ème corps en 1815, et en obtint une réponse évasive. Siborne espérait pouvoir distribuer son questionnaire en France mais il s’avéra bientôt que cela ne serait pas possible. Les lettres qu’il envoya à plusieurs officiers supérieurs français restèrent sans réponse. C’était bien compréhensible : la blessure de Waterloo n’était pas refermée à cette époque et les officiers français n’avaient aucune envie de se souvenir de la déculottée qu’ils avaient subie en 1815. Siborne prétend qu’il tenta d’obtenir des renseignements auprès du maréchal Soult et des généraux Flahaut et Exelmans mais qu’il n’en reçut même pas de réponse. Des démarches effectuées auprès du ministère de la Guerre à Paris n’eurent pas plus de succès.

A peu près à la même époque, Siborne tenta d’entrer en relation avec le ministère prussien de la Guerre en lui envoyant une carte du champ de bataille et en lui demandant d’y indiquer la position des armées prussiennes au moment de la « crise » de la soirée du 18 juin. Après six mois, les Prussiens répondirent fort aimablement, envoyant à Siborne le compte-rendu officiel de l’armée en 1815 ainsi qu’une carte l’accompagnant et lui conseillèrent de consulter l’ouvrage que le général Wagner avait consacré aux campagnes de l’armée prussienne de 1813 à 1815 [19]. Cependant, précisons bien que Siborne ne reçut aucun témoignage émanant directement d’un officier prussien. La correspondance avec l’état-major prussien se poursuivit quelque temps. Mais Siborne avait commis une erreur de taille en s’adressant à Berlin sans en aviser Horse Guards qui y mit bon ordre en s’instaurant l’intermédiaire entre l’état-major prussien et Siborne.

Plus efficaces furent les démarches effectuées au Hanovre. Le 15 janvier 1835, Siborne envoya son questionnaire aux officiers hanovriens qui avaient servi dans le contingent hanovrien ou dans la King’s German Legion. Une quarantaine de réponses lui furent adressées, mais la plupart étaient en allemand et il semble que Siborne ait eu quelque difficulté à les traduire. Ce qui paraît bien étonnant pour un officier qui prétend que, quelques années auparavant, le gouvernement lui aurait confié une mission à Karlsruhe précisément à cause de sa connaissance de l’allemand… Siborne se cache derrière la difficulté qu’il y avait à déchiffrer l’écriture gothique manuscrite. Cela ne tient évidemment pas debout : à cette époque, tous les Allemands écrivaient en gothique et quelqu’un qui aurait prétendu connaître l’allemand mais qui n’aurait pas su lire cette écriture se serait ridiculisé.

Ce qui est tout à fait étonnant, cependant, c’est que Siborne ne sembla absolument pas s’intéresser aux témoignages qu’il aurait pu recueillir auprès des officiers néerlandais et belges qui avaient participé à la campagne de 1815. Certes, il obtint une copie du rapport du prince d’Orange [20], grâce d’ailleurs à l’intervention de son ami Sir Herbert Taylor. Mais rien d’autre… Il prétendit que la situation politique créée par la révolution belge de 1830 ne lui avait pas permis de mener son enquête, mais cet argument ne tient pas. On était déjà en 1835 et si les Pays-Bas et la Belgique étaient toujours officiellement en conflit, les deux pays n’étaient plus en état de guerre. En outre, Siborne était en Belgique en août et septembre 1830 et il connaissait parfaitement dès le départ la situation de nos régions. Plus tard, lorsqu’on lui fit le reproche de ne pas avoir tenu compte des Hollando-Belges, il répondit benoîtement que, puisque les témoignages anglais et allemands à propos des troupes néerlandaises étaient assez nombreux, ceux des Néerlandais eux-mêmes étaient superflus…

Nouveaux problèmes d’argent

C’est à peu près à cette époque que se reposa la question de l’emprunt. On se souvient que Siborne avait demandé à Horse Guards Parade la permission de solliciter un emprunt de quelques livres à chacun des officiers de l’armée britannique désireux de participer au financement de la maquette. On se rappelle aussi l’absence de document autorisant formellement Siborne à procéder de la sorte. Cependant, il ne fait aucun doute que Siborne sollicita ses collègues et, en particulier, les officiers qui avaient répondu à son questionnaire. On possède en tout cas un document dans lequel Siborne sollicite un de ses correspondants : il lui demandait la somme de 5 livres mais le chiffre est raturé et c’est finalement 10 livres que demande le lieutenant [21]. D’autre part, il ne fait aucun doute que Sir Hussey Vivian consentit à Siborne un prêt de 1 000 livres. Siborne promettait à ses correspondants de leur rembourser leur prêt sur la recette que ramènerait la maquette lors de son exposition. Ce qui est certain, c’est que ce remboursement n’eut jamais lieu. Il est en tout cas impossible de dire combien cette curieuse souscription rapporta d’argent à Siborne.

Hussey Vivian, 1st baron Vivian
Gravure de Joseph Brown d’après Sir Arthur Archer Shee

Profitons-en pour régler cette question du financement de la maquette avant d’en venir au débat qu’elle suscita.

Siborne, qui semble n’avoir pas très bien compris que toute demande de fonds de sa part serait désormais refusée par les autorités politiques ou militaires, s’obstina et écrivit encore, le 2 janvier 1837, au secrétaire à la Guerre qui était alors Lord Howick. Cette lettre n’est qu’une jérémiade de plus – Siborne explique que l’emprunt de 1 500 livres qu’il a contracté représente une charge trop lourde pour lui et que sa santé s’en ressent. Sur un ton pitoyable, il supplie le secrétaire de lui accorder 700 livres – 400 pour transporter la maquette à Londres et 300 pour ériger un bâtiment provisoire destiné à l’exposer – mais, précise-t-il, il ne s’agirait pas d’un don mais seulement d’un emprunt dont l’intérêt serait retenu sur sa solde et le capital remboursé, une fois de plus, par la recette de la maquette. Décidément, cette maquette était devenue aux yeux de Siborne une véritable poule aux œufs d’or…

Toujours bon camarade, Vivian appuya la demande de son subordonné. On finirait par trouver un peu suspect l’intérêt que porte contre vents et marées Vivian à cette maquette… Le 9 janvier, le ministère commença à traiter l’affaire : on ne chômait pas dans l’administration britannique à cette époque ! Pour la nème fois, on rédigea un résumé de toute l’affaire à l’intention du Secrétaire à la Guerre qui, dans une note conclusive, écrivait : « Envoyez une note officielle au lieutenant Siborne lui exprimant mes regrets de ne pouvoir me considérer comme autorisé à satisfaire sa demande. J’écrirai personnellement à Sir H. Vivian. » Aussitôt dit, aussitôt fait. Dans sa lettre à Vivian, Howick suggérait que l’on s’adresse à la Trésorerie. Si cela ratait, il estimait qu’il fallait s’adresser à des investisseurs privés puisqu’on semblait tellement assuré que la maquette produirait un bon retour sur investissement. Siborne fut fort déçu, une fois de plus, et rien ne nous permet de savoir comment il aurait pu financer la fin de la construction de la maquette s’il n’avait pas reçu un certain nombre de contributions volontaires des officiers qu’il avait sollicité.

Enfin, le grand jour !

Un détail de la maquette
(A gauche, la Haye-Sainte)

Enfin ! Le grand jour arriva : le 4 octobre 1838, le chef d’œuvre de Siborne était exposé dans le Egyptian Hall à Piccadily. La maquette à l’échelle de 9 pieds pour un mile était d’une taille considérable : 27 pieds 4 pouces en longueur (environ 8,50 m) et 19 pieds 8 pouces (environ 6 m) en largeur pour une surface de 240 pieds carrés (environ 52 m²). A l’aide de quelque 160 000 figurines, la maquette était censée représenter la situation sur le terrain à 19 h 15, au moment où la Garde impériale va attaquer la ligne alliée. Les commentaires de la presse furent enthousiastes quoique certains journalistes ait émis une réserve : la maquette était décidément fort compliquée et un public non-spécialiste risquait de ne pas comprendre grand-chose. Le guide que Siborne avait rédigé ne semblait pas suffisant pour éclairer le spectateur moyen.

Quoi qu’il en soit, la maquette remporta un succès certain. D’octobre 1838 à la fin 1839, 100 000 personnes vinrent la visiter. Le prix d’entrée était fixé à un shilling. La recette se monta donc à 5 000 livres. Lorsque l’exposition à Londres parvint à son terme, la maquette fut exposée dans plusieurs grandes villes du Royaume-Uni. Mais de ces 5 000 livres, il semble bien que 800 seulement revinrent à Siborne [22]. C’était évidemment nettement insuffisant pour rembourser les frais engagés par le constructeur qui les évaluait à 3 000 livres. Les problèmes financiers de Siborne n’étaient donc nullement réglés… Cependant, le succès public de la maquette eut quand même un résultat : le 31 janvier 1840, le lieutenant Siborne était promu capitaine.

A qui vendre la maquette ?

Il existait un moyen bien simple pour Siborne de régler tous ses problèmes d’un coup : il suffisait de vendre la maquette. Mais à qui et comment ?

Et, pour changer, Siborne commença par s’adresser au gouvernement. Il s’adressa aux Lords de la Trésorerie leur montrant que l’acquisition par l’État de la maquette serait une bonne affaire : elle avait démontré sa rentabilité. Cet argument ne dut pas ébranler beaucoup les Lords puisqu’ils firent répondre à Siborne que, non, désolés, cela ne les intéressait pas.

On fit alors paraître des annonces dans la presse signalant que la maquette de la bataille de Waterloo était à vendre. L’annonceur qualifiait l’opération de « profitable speculation » faisant miroiter la recette que rapporterait l’exposition de la maquette dans les grandes villes d’Angleterre, sur le continent et même aux Etats-Unis… Aucun acheteur ne se présenta.

Les anciens de Waterloo avaient beaucoup admiré la maquette. Ils se rappelèrent aussi qu’à l’origine, cette maquette était destinée au Musée militaire qui, entre-temps, avait été constitué. Deux officiers, le capitaine Wynyard, adjoint de l’Adjudant général en Irlande, et le capitaine Maitland du 52ème régiment à pied, proposèrent au gestionnaire du musée, la United Service Institution, d’acheter la maquette. Dans sa réunion du 4 décembre 1839, le conseil d’administration de la U.S.I. décida de décliner l’offre : il estimait qu’elle n’avait pas les moyens de faire une telle acquisition et que, en plus, elle ne disposait pas de la place nécessaire à l’exposition de la maquette.

On ne parla plus de cette affaire jusqu’au 24 mai 1841, date à laquelle Siborne envoya une pétition au Parlement pour lui proposer l’achat de la maquette. Demande rejetée. En septembre, il la proposa à la Royal Dublin Society, en lui faisant remarquer qu’il s’agissait d’un travail entièrement réalisé en Irlande par des Irlandais. On ne possède pas la réponse de la société mais elle dut être négative puisque Siborne continua d’essayer de vendre sa maquette.

Henry Hardinge, 1st Viscount Hardinge of Lahore
Gravure par Charles Turner

Une nouvelle demande fut alors adressée au secrétariat à la Guerre. Entre-temps, les Tories étaient revenus aux affaires et Sir Henry Hardinge avait retrouvé son fauteuil de secrétaire à la Guerre. Siborne crut qu’il fallait profiter de cette occasion : n’était-ce pas Sir Henry qui lui avait remboursé ses frais de séjour en Belgique et n’était-ce pas lui qui lui avait promis de l’aider dans le financement de la maquette ? Dans sa demande, Siborne faisait remarquer combien l’acquisition de la maquette serait profitable à l’État. Mais surtout, il expliquait que s’il ne parvenait pas à vendre, la maquette serait saisie par ses créanciers qui réclamaient une somme de 500 livres. Se profilaient à l’horizon les grilles de la prison pour dettes… Cependant, comme Siborne savait que Sir Henry Hardinge était très proche du duc de Wellington et que celui-ci avait émis un avis négatif sur la maquette – Hofschröer pense que le duc estimait qu’elle faisait une part trop importante aux Prussiens [23] – il notait : « Il est un autre point auquel je voudrais faire allusion. Je suis au courant que, dans l’opinion de certaines de nos plus hautes autorités militaires, les troupes prussiennes occupent une place trop importante sur la maquette, et que je serais bien présomptueux d’opposer à cette opinion mes propres impressions, qui peuvent très bien être erronées ; qu’à partir du moment où la maquette cessera de m’appartenir et que, dès lors, je ne serai plus obligé de tenir compte de mes impressions, je serais prêt à opérer n’importe quelle modification qui pourrait m’être suggérée à ce sujet ou à un autre.[24] »

La demande fut examinée au ministère de la Guerre et donna lieu au mémorandum de 1841 auquel nous avons déjà fait allusion. Ce document reprenait une fois de plus toute la genèse de l’affaire. La plupart des annotations ajoutées à ce document par les différents fonctionnaires qui avaient à traiter le dossier étaient favorables à Siborne. L’un d’entre eux, par exemple, suggérait que l’on acquière la maquette pour l’exposer au British Museum ou à la Tour et qu’il lui semblait que 1 800 livres serait un prix honnête pour cette acquisition. D’autres annotations suggéraient la Tour ou Woolwich comme lieux d’exposition ou encore la National Gallery. L’une d’elle estime même pouvoir trouver l’argent de l’achat sur le budget de la National Gallery. Mais l’une de ces annotations rend un son nettement moins harmonieux : « Il a été dit qu’une Haute Autorité affirmait que la maquette ne représentait pas la position réelle des armées à aucun moment de la journée – mais ce défaut peut sans doute être rectifié par le capitaine Siborne, qui a exprimé sa volonté d’effectuer toutes les corrections qui pourraient lui être demandées. »

Sir Henry Hardinge, très certainement conseillé par la « Haute Autorité » – chacun a reconnu le duc de Wellington – préféra refiler la patate chaude ; il répondit en date du 4 novembre : « Informez le capitaine S. que je regrette beaucoup les inconvénients qu’il a éprouvés à propos du remboursement des sommes qu’il a engagées au cours de la construction de l’œuvre d’art que constitue sans aucun doute la maquette de la bataille de Waterloo, aussi intéressante pour le public et aussi significative de son habileté. Je ne peux initier aucune proposition en ce qui concerne l’acquisition de la maquette. Cela devrait venir du département du Commandant en Chef ou du Maître général de l’Ordonnance et être placé comme un monument en souvenir de la bataille dans un lieu public en relation avec l’armée. » Dans les faits, Hardinge repoussait donc la requête de Siborne. Siborne, pourtant, prit la suggestion de Hardinge au pied de la lettre et s’adressa à Sir George Murray, qui avait été son supérieur en Irlande et qui était maintenant Maître général de l’Ordonnance. Dans sa lettre du 22 novembre 1841, il pressait celui-ci de prendre une décision rapide parce que, disait-il, le premier du mois suivant, il s’attendait à recevoir notification d’un préavis de trois mois pour la mise en vente forcée de la maquette. Murray avait toujours été favorable au projet de Siborne. Ainsi la réponse rapide que celui-ci attendait – elle est datée du 24 novembre – fut-elle fort décevante : Murray ne pouvait, disait-il, que donner un avis favorable au gouvernement, si celui-ci le lui demandait : il ne disposait d’aucun fonds pour acheter la maquette, ce genre d’achat sortant de ses compétences.

Ainsi Siborne devait-il se rendre à l’évidence : personne n’achèterait sa maquette au nom de l’État. Une démarche désespérée auprès de FitzRoy Somerset, lui demandant d’intervenir auprès du général Hill, fut rejetée. Vivian qui avait été tenu informé de toutes les démarches de Siborne, tira la conclusion qui s’imposait : il n’y avait plus rien à faire dans les milieux officiels.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, nous ne connaissons que fort peu de choses de la suite de l’affaire. Comme chaque fois qu’un point délicat est soulevé dans cette histoire par l’un ou par l’autre, il y a un « trou » dans la correspondance de Siborne. Une solution a pourtant dû être trouvée puisque, à partir de ce moment, il ne sera plus question de la grande maquette pendant six ans. A la mort de Siborne, on apprit qu’un officier de l’armée possédait une hypothèque sur la maquette. Sans doute – mais cela est impossible à affirmer avec certitude – Siborne hypothéqua-t-il la maquette afin d’éviter sa saisie. En 1847, Siborne tenta encore une fois de vendre la grande maquette au United Services Museum. Le conseil d’administration de cette institution créa un comité qui, après bien des hésitations, se chargea d’organiser une souscription qui ramena 847 livres. On était loin des 4 600 livres que réclamait Siborne… Finalement, après la mort de Siborne, la grande maquette prit quand même le chemin du United Services Museum où elle resta pendant plus d’un siècle. Le prince Albert présida à l’inauguration de l’exposition définitive de la maquette. Nul ne sait ce que la maquette coûta après levée de l’hypothèque et ce qu’elle rapporta aux héritiers du capitaine.

Après avoir vécu de telles aventures, subi de telles avanies, s’être mis tant de monde à dos et avoir risqué la prison pour dettes, n’importe qui serait retourné à son bureau, aurait repris son travail coutumier et n’aurait même plus osé parler de Waterloo ou de maquette. Siborne pas !…

Vers 1840, Siborne eut l’idée de construire une autre maquette décrivant un autre moment critique de la bataille mais sur une plus grande échelle que la précédente. La seconde maquette mesure donc 18 pieds 7 pouces sur 7 pieds 9 pouces (environ 6 mètres sur 3) et est à l’échelle de 15 pieds pour un mile pour le terrain et d’un pouce pour 6 pieds pour les bâtiments et les figurines. Elle montre le moment où la cavalerie d’Uxbridge charge le corps d’Erlon pour le mettre en déroute. La seconde maquette demanda de nouvelles recherches techniques et fit son apparition dans le Egyptian Hall en décembre 1844, à côté de sa devancière, pour l’occasion ressortie de ses caisses.

Hofschröer, que nous avons largement suivi pour rédiger cet article, donne un motif étrange à la création de cette seconde maquette. Selon lui, Siborne, toujours à la recherche d’argent, aurait contacté ou aurait été contacté par le marquis d’Anglesey – en 1815, Lord Uxbridge. Chacun sait que Lord Uxbridge commandait la cavalerie anglo-alliée à Waterloo. Et chacun sait qu’avant la bataille, les relations entre Uxbridge et Wellington étaient fort tendues. Normal : Uxbridge, coureur impénitent, avait séduit Lady Charlotte Wellesley, l’épouse du plus jeune frère de Wellington, plus tard Lord Cowley, et avait levé le pied avec elle… Le genre de chose qu’un frère, quand il a le sens de la famille, pardonne difficilement. Cependant, Lord Uxbridge ayant montré les 17 et 18 juin 1815 d’indéniables qualités de courage et de commandement, les relations entre les deux hommes s’étaient singulièrement réchauffées. Lorsqu’en 1828, Wellington forma son premier cabinet, il désigna Anglesey comme Lord Lieutenant en Irlande, ce qui était, au moins, une preuve de confiance. Or Hofschröer nous conte – il n’y pas d’autre mot – que le marquis restait, dans les années 1840, ulcéré du peu de place que lui avait donné Wellington dans sa fameuse dépêche du 19 juin 1815 [25]. C’est la raison pour laquelle il aurait demandé à Siborne de reconstituer la fameuse grande charge qu’il mena à la tête de la Household Cavalrypour repousser le 1er corps de Drouet d’Erlon. Cette histoire semble évidemment marquée au coin de la fantaisie. Il est plus que vraisemblable que Siborne, toujours en quête d’argent, estima que représenter le moment où la cavalerie anglaise mena son action la plus spectaculaire pourrait intéresser le public et s’avérerait donc fort rentable. On ne sait pas comment Siborne a financé cette seconde maquette. Peut-être le marquis d’Anglesey y a-t-il contribué mais nous ne trouvons nulle trace de ce « sponsoring » dans la correspondance entre Siborne et Anglesey, pourtant assez abondante.

La « Bible » : History of the War in France and Belgium in 1815

En juin 1844, Siborne publia un ouvrage en deux volumes intitulé History of the War in France and Belgium in 1815, contenant de nombreux détails minutieux sur les batailles des Quatre-Bras, de Ligny, de Wavre et de Waterloo. Cet ouvrage était censé reposer sur l’énorme collection de lettres qu’il avait reçues lors de sa collecte d’informations lors de la construction de la maquette et sur d’autres sources originales recueillies par l’auteur durant quatorze ans. Un grand atlas couvrant la campagne et chacun de ses engagements suivra en 1848.

Dès 1842, Siborne, déjà fort avancé dans la rédaction de son ouvrage, avait commencé à chercher des souscripteurs. L’ouvrage, en effet, ne devait à l’origine être tiré qu’à 750 exemplaires et Siborne, toujours aux prises avec ses difficultés financières, estimait avantageux de vendre son livre avant même qu’il soit imprimé. L’un des premiers souscripteurs auquel s’adressa Siborne fut Lord FitzRoy Somerset. Par la même occasion, il demandait à Somerset d’approcher Wellington afin de savoir si le duc accepterait de souscrire. La réponse de Somerset fut très nette : « Le duc de Wellington a été à ce point harcelé dans le but de le faire souscrire à de nouveaux ouvrages que je crois qu’il a résolu de ne plus jamais donner son nom en de telles occasions, et, tenant compte de ces circonstances, j’incline à vous recommander de ne pas demander à Sa Grâce la permission d’inclure son nom dans la liste des souscripteurs de votre Histoire de la campagne en France et en Belgique en 1815 à paraître.[26] » Cependant FitzRoy Somerset écrivait encore qu’il souscrirait pour lui-même, ce qu’il semble finalement ne pas avoir fait. La souscription rencontra pourtant un assez grand succès. La reine Victoria et le prince Albert sont à la tête de la liste qui ressemble, ainsi que le dit Hofschröer, à un Who’s Whode la Grande-Bretagne au début de l’ère victorienne [27]. Près de 500 personnalités souscrivirent et le tirage fut dès lors fixé à 1 000 exemplaires. L’ouvrage coûtait la somme considérable pour l’époque de 2 livres 2 shillings, ce qui équivaudrait à plusieurs centaines de livres d’aujourd’hui (plus de 130 euros). Néanmoins, il fut épuisé en quelques jours et un deuxième tirage parut en août 1844. Une deuxième édition revue et corrigée vit le jour, sous le titre : « The Waterloo Campaign, 1815 » en 1848 et, enfin, l’ouvrage parut aux Etats-Unis où le tirage se monta à 1 500 exemplaires. Ajoutons que, depuis lors, l’ouvrage de Siborne a été constamment réimprimé.

Dès sa publication, l’ouvrage du capitaine Siborne suscita des controverses, tout particulièrement parmi les gens qui connaissaient mieux l’histoire de la bataille que lui, ce qui n’était guère difficile. David Hamilton-Williams cite le cas, très typique, du major Macready du 30th Foot. Le major avait écrit à plusieurs reprises à Siborne et n’en avait jamais obtenu de réponse. Il chercha donc à le rencontrer mais Siborne « n’était jamais chez lui ». Macready était à ce point motivé par le récit que fait Siborne de l’activité du 30th à Waterloo, soi-disant basé sur le témoignage d’un officier du régiment, qu’il en vint à écrire plusieurs articles critiques qui furent publiés dans le (Royal) United Service Journal entre mars et juin 1845. Macready mettait Siborne au défi de montrer une lettre, « n’importe quelle lettre », de n’importe quel officier du 30th qui aurait servi à Waterloo et qui corroborerait son récit. Macready ajoutait qu’il avait personnellement réuni les témoignages des cinq officiers survivants du 30th qui avaient servi à Waterloo. Etrangement, aucun de ces officiers n’avait souscrit à l’emprunt lancé par Siborne pour compléter sa maquette, et aucun d’eux n’avait reçu le questionnaire. Dans sa réponse à Macready, Siborne ne nommait pas le mystérieux officier, mais sous-entendait qu’il s’agissait d’un officier général. Siborne avançait pour la défense de sa version le fait que le général Colin Halkett avait vu la maquette et qu’il ne l’avait pas critiquée. Il laissait ainsi entendre, mais sans le dire, que la source de son compte-rendu était le général Halkett lui-même, alors qu’il n’en en était rien. Macready répliqua qu’une réponse équivoque comme celle-là ne constituait pas une preuve pour un livre supposé être historique. Siborne, acculé, prit la tangente : dans l’édition suivante, le texte avait été légèrement modifié pour se conformer à la version de Macready.

Peu à peu, plusieurs historiens se montrèrent choqués par le fait qu’on considérait l’œuvre de Siborne comme la Bible définitive de la campagne de 1815. Certains n’hésitèrent pas à contredire plusieurs de ses affirmations, ce qui fut jugé peu chevaleresque par d’autres. Attaquer l’ouvrage de Siborne, c’était s’en prendre à l’intégrité des officiers britanniques qui avait lui fourni des informations.

Les Hollando-Belges

Comme Siborne tenait fidèlement compte des Despatches de Wellington, il fit sienne la méfiance que laissait souvent transparaître avant la bataille le duc à l’égard des Hollandais et des Belges. Cette méfiance n’avait aucun fondement et se basait sur les renseignements qu’avait donnés au duc le général – plus tard maréchal – Clarke, duc de Feltre, ancien ministre de Napoléon de 1807 à 1814, année au cours de laquelle il participa à la « trahison des maréchaux », et ministre de la Guerre de Louis XVIII à Gand. A cela s’ajoutait une « preuve » qui avait incité le cabinet de Londres à mettre en garde Wellington contre les Hollandais et les Belges, et qui provenait de Joseph Fouché, ministre de la Police à Paris. Fouché envoya à Lord Castlereagh un exemplaire du Moniteur du 28 avril 1815, dans lequel on demandait à tous les vétérans et volontaires belges et hollandais de venir rejoindre l’armée de Napoléon. Dans sa note d’accompagnement, Fouché avait ajouté que Napoléon était supposé avoir dit au maréchal Davout, le ministre de la Guerre : « De cette manière, j’obtiendrai huit ou dix mille soldats ». Trahison ou intoxication ?[28] Dans les faits, en 1815, Napoléon ne vit venir à lui que 378 hommes en provenance des Pays-Bas qu’il n’affecta d’ailleurs qu’à des services de garnison. Aucun soldat néerlandais ne déserta au profit de la France durant la campagne proprement dite [29]. Après la bataille, Wellington eut le bon goût de reconnaître la contribution des Hollando-Belges au succès final. En 1831, toutefois, la rébellion des Belges contre l’autorité hollandaise et le soutien que les troupes françaises du maréchal Gérard apportèrent à la Belgique fut, inévitablement, monté en épingle par ceux qui croyaient y voir une preuve de plus de la perfidie des Belges [30].

Il nous faut rappeler que lors de son enquête, Siborne n’avait consulté aucun officier provenant de l’armée hollando-belge et ne disposait, tout au plus, que du rapport du prince d’Orange à son père, rédigé le lendemain de la bataille. Au reste, aurait-il disposé des archives du prince en néerlandais, Siborne les aurait-il utilisées ? En faisant la récollection des papiers de Siborne, Hamilton-Williams est tombé sur le compte-rendu officiel en allemand de la brigade Saxe-Weimar au dos duquel Siborne avait écrit au crayon : « D’un officier inconnu de la K.G.L. ». Hamilton-Williams soupçonne que Siborne n’a pas utilisé ces papiers parce qu’il n’avait pu les traduire ou, au moins, en obtenir la traduction en anglais [31].

Par ailleurs, Siborne aurait pu utiliser l’ouvrage de van Löben-Sels qui était paru dans sa version néerlandaise en 1842 [32], et qui est en grande partie basée sur les rapports officiels de l’armée néerlandaise. Il y aurait trouvé tout ce qui lui manquait à propos des Néerlandais pour composer son livre. La traduction française du livre de Löben-Sels parut en français en 1849. Trop tard pour être d’une quelconque utilité à Siborne…

Le capitaine Knoop

Un officier hollandais respecté, professeur à l’Académie militaire de La Haye, le capitaine W.J. Knoop, à la lecture de Siborne, fut révolté par l’attitude de celui-ci à l’égard de son souverain le roi Guillaume II, le prince d’Orange de Waterloo, et par le ton général du capitaine envers les troupes hollandaises et belges. Avec l’approbation royale, le capitaine Knoop publia un livre intitulé Beschouwingen over Siborne’s geschiedenis van den oorlog in 1815 [33]Cet ouvrage, très solidement étayé, fut immédiatement traduit et publié en 1847 dans la revue Le Militaire [34]. La rédaction du Militaire, en présentant l’ouvrage de Knoop, ne mâchait pas ses mots : « Il nous importe peu de connaître les motifs qui ont pu pousser l’officier anglais à de si indignes et injustes accusations contre les troupes Néerlandaises ; mais il nous importait de confondre l’impudique effronterie d’un auteur de mauvaise foi, et voilà la tâche que s’est imposée le capitaine Knoop et qu’il a loyalement remplie. Nous offrons à nos lecteurs la traduction française du travail remarquable de notre camarade ; nous l’offrons d’une manière toute particulière aux officiers d’une armée étrangère à laquelle nous rattachent de glorieux souvenirs [35]. Nous leur offrons cette traduction, certains que nous sommes que, juges éclairés, équitables et impartiaux, ils trouveront avec nous, qu’en imprimant en caractères indélébiles les mots de : menteur et calomniateur sur le front de l’auteur anglais, le capitaine Knoop n’a fait que céder à la plus juste et légitime indignation.[36]»

Le capitaine W.J. Knoop
Daguerréotype
Académie royale militaire des Pays-Bas
Breda

Dans cet ouvrage, Knoop examine les charges spécifiques portées contre les troupes hollandaises et belges, utilisant judicieusement des rapports officiels rédigés immédiatement après la bataille, rapports que Siborne n’avait jamais lus [37], et, surtout, exploitant l’infinité de contradictions qui parsèment le texte. De cette manière, Knoop était en mesure de réduire à rien les charges de Siborne contre les Hollando-Belges. En réalité, Knoop s’en prenait surtout à la méthodologie de Siborne, et très curieusement, il reprenait les arguments naguère développés par FitzRoy Somerset – et donc, sans doute, par le duc de Wellington lui-même :

« Notre observation concerne les sources où S. a puisé pour composer son ouvrage. Voici ce que nous apprend à ce sujet la préface : « Je tâchai de me procurer des renseignements de presque tous les témoins oculaires encore en vie… je reçus partout les réponses les plus complètes, les plus franches, des officiers de tout grade, des généraux comme des officiers subalternes, et j’eus lieu de m’étonner du résultat, tellement cette vérité historique différait des opinions adoptées sur ce sujet jusqu’à ce jour. »
« Nous ne voyons pas qu’il y ait lieu de s’étonner ; nous croyons que d’une compilation des matières, fournies par chacun des témoins oculaires d’un grand événement, faite sans discernement, ne sortira le plus souvent qu’une image très-informe ; mais ce dont nous doutons, c’est que ce soit là le chemin qui mène à la vérité. L’historien doit voir plus en grand, et vouloir former un tout du témoignage d’un grand nombre d’hommes, c’est risquer de ne produire qu’un exposé confus, contradictoire, infidèle des faits qui se sont passés ; parce que chacun des témoins se met trop en avant aux dépens de l’ensemble, et donne trop de poids aux choses dont il a été témoin, ou qu’il a vues de plus près. Les sources indiquées ne garantissent donc nullement la justesse de l’ouvrage de Siborne.[38]»

Le capitaine néerlandais avait auparavant décrit ce qui, à ses yeux, expliquait la hargne de Siborne contre les Hollando-Belges : 

« Non contents de la gloire que leur armée s’est acquise dans cette campagne, – gloire, qu’aucune plume impartiale ne niera ni ne leur disputera, – les Anglais se sont efforcés de s’attribuer exclusivement l’honneur de cette dernière victoire sur Napoléon. Par toutes sortes de raisonnements ils ont voulu démontrer, que la part des autres armées à cette lutte fut nulle ou insignifiante, et que seules les armes des soldats de Wellington furent de poids dans la balance de la victoire. Il y a quelques années, ce fut contre l’armée prussienne que les écrivains anglais dirigèrent leurs attaques ; mais il paraît que la riposte vigoureuse des compagnons de Blücher fit impression, et la lutte, entamée par le parlement, poursuivie par la presse périodique, ne se termina pas à l’avantage des agresseurs. Battus par la Prusse, les Anglais essayèrent d’une autre voie, et l’armée néerlandaise, qui combattit à Waterloo, devint le but de leurs attaques. Depuis quelques années on peut regarder cette tendance dans leurs Journaux militaires, dont les pages sont remplies à extinction, de souvenirs des campagnes dans la Péninsule et dans les Pays-Bas ; – l’Espagne et Waterloo,Waterloo et l’Espagne, voilà le thème favori sur lequel on fait des variations à l’infini. –  Le plus mince officier anglais qui, consultant quelquefois ses souvenirs, mais plus souvent encore son imagination, prétend au titre d’écrivain militaire, se croit obligé de flatter l’esprit national, et se sert dans le récit d’actions héroïques, vraies ou inventées, là où il s’agit de Waterloo et de Quatre-Bras, du ton dédaigneux en parlant des troupes néerlandaises qui ont combattu sur ces champs de bataille.[39]» 

 Knoop continue en expliquant que, jusque-là, l’armée néerlandaise avait pu mépriser ces attaques, émanant d’auteurs qui n’avaient aucune autorité historique, mais que maintenant, avec l’ouvrage de Siborne qui prétendait « à une autorité historique durable [40]» et qui « par l’encouragement, les suffrages et l’approbation qu’il a obtenus de l’armée anglaise, peut être considéré comme l’organe des opinions d’une grande partie de cette armée », il était temps de rompre le silence et de démontrer la fausseté des accusations formulées par Siborne.

Dans la somme d’inexactitudes relevées par Knoop, nous n’en prendrons qu’une, très significative à la fois de la méthode de Siborne et de la manière dont Knoop lui répond [41].

Siborne, après avoir mentionné qu’une attaque de la brigade à cheval anglaise de Somerset sur une colonne d’infanterie française venait d’être repoussée, relate que la cavalerie française fit un mouvement en avant. Ce que voyant, Lord Uxbridge commanda la charge à la cavalerie néerlandaise de Trip, mais celle-ci ne bougea pas. Uxbridge revint chez Trip pour réitérer son ordre. Les cavaliers néerlandais ne bougèrent pas plus. 

« Lorsque la cavalerie française, qui ne vit que trop bien cette hésitation, se précipita en avant, les Néerlandais firent volte-face, et se retirèrent avec tant de précipitation et de désordre, que les deux escadrons de droite du 3e de hussards de la légion allemande eurent toute la peine du monde pour se tenir en place, et pour ne pas être entraînés dans leur fuite désordonnée.[42]»

 Knoop répond vigoureusement : 

« Il n’est pas vrai que la brigade Trip ne prit aucune part au combat, ni qu’elle se soit enfuie honteusement du champ de bataille ; au contraire, elle a chargé à diverses reprises et avec bonheur la cavalerie française ; elle a largement sacrifié pour remporter la victoire ; la mort de trois de ses officiers supérieurs, la mort ou la blessure de 15 autres officiers, la perte de plus de 300 cavaliers (pertes qui constituent presque le quart de sa force, et surpassent de beaucoup celles des brigades anglaises et allemandes, Ponsonby et Somerset exceptées), prouvent à l’évidence combien est fausse et mensongère l’accusation de S. contre une cavalerie qui a éprouvé tant de pertes.[43]»

 Et Knoop, selon une méthode fort efficace, cherche dans l’ouvrage même de Siborne la preuve de son manque d’objectivité. Siborne décrit en effet la situation de la cavalerie anglaise de 18.00 à 19.00 hrs : 

« Les brigades de cavalerie, anglaises et allemandes, excepté celles de l’aile gauche, Vivian et Van de Leur, étaient réduites à moins de la force ordinaire des régiments. Les brigades réunies de Somerset et Ponsonby ne formaient même pas deux escadrons. Il est vrai, plusieurs avaient quitté les rangs pour secourir les blessés…[44] »

Knoop, qui a certainement dû ricaner à la lecture de cette dernière phrase, enfonce joyeusement le clou :

« A Waterloo, les forces réunies des 1e et 2e brigades de cavalerie anglaise (Somerset et Ponsonby) formaient un total de 2400 hommes (Sib. tom. I, pag. 450) ; les pertes des deux brigades montaient à 1058 (S. tom II, pag. 502) ; donc elles devaient compter sous les armes encore 1342 hommes, et cependant vers 6 à 7 heures du soir ces deux brigades réunies n’auraient même pas formé deux escadrons. Nous nous rappelons que dans l’une des remarques du United Service Journal sur l’ouvrage de Siborne, un des officiers supérieurs de ces brigades dit lui-même : « que ce n’était plus qu’un faible escadron ». Mais supposons qu’il en ait encore deux, de 150 chevaux chacun (les escadrons anglais n’avaient d’ordinaire pas même cette force), alors les deux brigades ne comptaient à l’heure indiquée encore que 300 hommes quand il devait y avoir 1342 ! Où donc se trouvaient les autres 1042, qui n’étaient ni tués, ni blessés, ni prisonniers, mais non plus dans les rangs ? Nous ne croyons pas qu’il soit hasardé de conclure de ce qui précède ; qu’ils avaient pris la fuite. Donc, on peut prouver par l’ouvrage de S. que sur 2400 hommes de ces brigades Somerset et Ponsonby, louées si excessivement à cause de leur valeur, 1000 avaient pris la fuite vers la fin de la bataille, ou, pour nous servir de l’euphémisme de S., avaient quitté les rangs pour secourir les blessés.[45] »

Les réflexions de Knoop à propos de la brigade Trip sont s’autant plus pertinentes que, même sans consulter aucun officier hollandais ou belge, Siborne aurait parfaitement pu trouver les informations qui démentent ses affirmations dans les documents dont il disposait : dans le rapport du prince d’Orange dont il se vante d’avoir eu communication, le prince écrit que « le général Trip s’est particulièrement distingué tant par son intelligence que par sa bravoure ».  Bien mieux : le duc de Wellington lui-même, dans sa fameuse Waterloo Despatch, écrit : « De la même manière, le général Kruse, au service du Nassau, se conduisit à ma plus grande satisfaction,ainsi que le général Tripp, commandant la brigade de cavalerie lourde, et le général Vanhope, commandant une brigade d’infanterie au service du roi des Pays-Bas.[46]» Il s’agit là des deux seuls officiers néerlandais mentionnés par le duc dans sa dépêche.

Knoop tirait des multiples erreurs constatées dans l’ouvrage de Siborne et, surtout, des jugements de valeur que celui-ci portait sur l’armée néerlandaise la conclusion que les remarques diffamatoires de Siborne avaient pour seul but d’augmenter les mérites de l’armée britannique au dépens de ses alliés. Le livre de l’officier néerlandais n’a jamais été publié en Grande-Bretagne ; il n’en a même jamais été question dans aucune discussion publique. A ce jour, la British Library n’en possède pas un seul exemplaire… C’est dire si le petit ouvrage de Knoop n’eut aucun écho en Grande-Bretagne et si l’on continua à diffuser les erreurs – volontaires ou non – de Siborne…

Le général Renard

En 1855, un officier général belge reprit à son compte la contestation ouverte par son collègue néerlandais et publia une brochure intitulée « Réponse aux allégations anglaises sur la conduite des troupes belges en 1815 [47] ». Ce général, Bruno Renard, n’était pas n’importe qui. Jouissant de la confiance du roi Léopold Ier et du ministre de la Guerre, le général Anoul  – qui, jeune sous-lieutenant, avait été blessé à Waterloo – et de tendance libérale, il avait été désigné en 1853 par le gouvernement d’Henri de Brouckere, alors qu’il n’était encore « que » colonel,  pour défendre devant la grande commission mixte de réforme de l’armée le vaste projet de réorganisation militaire que le roi désirait voir adopter. En 1868, il remplacera le général baron Auguste Goethals [48] au ministère de la Guerre dans le « long » cabinet Frère-Orban. C’est lui qui fit voter la loi du 5 avril 1868 créant l’Ecole de Guerre, établissant le service actif de 26 mois et portant le contingent annuel de l’armée belge à 12 000 hommes. Ce gouvernement tombera deux ans plus tard mais quand, en 1878, Frère-Orban fut à nouveau chargé de former le cabinet, il fit appel à Renard qui reviendra au département de la Guerre où la mort viendra le surprendre le 4 juillet 1879. Renard publia plusieurs ouvrages d’histoire militaire et une étude sur la chronique de Chastellain.

L’étude de Renard parut dans des circonstances très particulières. En 1854, le gouvernement britannique de Lord Palmerston, alors plongé en pleine guerre de Crimée, aurait voulu être autorisé à recruter en Belgique. Le gouvernement belge opposa à cette demande une fin de non-recevoir stricte basée sur le principe de la neutralité absolue de la Belgique. Cela provoqua une grosse colère en Grande-Bretagne. On se souvint brusquement que Léopold Ier avait servi dans les armées du tsar. Dans certains milieux, on alla même jusqu’à soupçonner le prince Albert, l’époux de la reine Victoria, de haute trahison pour la simple raison qu’il était un Saxe-Cobourg, comme son oncle, et que les gens de cette famille avaient des idées un peu trop proches des autocraties… On fit courir le bruit que le prince consort qui, en 1853, avait en effet été assez hostile à l’aventure en Crimée, avait été conduit à la Tour.

Cette ambiance hostile suscita une interpellation à la Chambre des Lords, dont l’un des honorables membres crut nécessaire d’attaquer la réputation militaires des Belges et de les accuser de « lâcheté » dans un discours manifestement inspiré par les affirmations de Siborne et de Macfarlane. Personne dans la Haute Assemblée n’estima utile de lui opposer un démenti. La presse britannique, et le Times, en particulier, reproduisit ce discours, sans y ajouter le moindre commentaire. Dire que le sang des Belges ne fit qu’un tour est un euphémisme : l’indignation fut générale. Le général Renard, « téléguidé » peut-être par le roi Léopold et certainement par Anoul, sauta sur sa plume et se mit en devoir d’écrire une série d’articles publiés par le plus grand journal libéral bruxellois, L’Indépendance belge, largement diffusé à l’étranger. Les attaques prononcées contre les Belges en Angleterre et la réaction de Renard furent évoqués au Sénat le 27 février 1855 et M. Joseph van Schoor, l’influent sénateur libéral de Bruxelles, se mit en devoir de féliciter chaleureusement Renard d’avoir ainsi pris « d’une façon à la fois mesurée et digne, la défense de ce nom Belge que nous sommes fiers et que nous serons, quoi que l’on puisse injustement dire contre lui, toujours fiers de porter… ». Van Schoor continuait : « Il appartient à la première chambre du parlement belge de couvrir de l’égide de sa sympathie le brave soldat qui a si chaleureusement et d’une manière si distinguée, pris la défense du nom belge injustement flétri au sein de la première chambre du parlement anglais. [49] »

Le lendemain, la Haute assemblée revenait sur le sujet et le marquis de Rodes montait à la tribune pour faire part de ses souvenirs : 

« Me trouvant seul au palais de Bruxelles, à la fin du mois d’août 1815, avec le duc de Wellington dans la salle d’audience, je m’empressai de lui témoigner mes sincères félicitations sur la grande bataille dont il avait été le héros. Je certifie que le vainqueur de Waterloo n’hésita pas un instant, et de prime abord, à me parler de la bravoure du prince d’Orange et de nos régiments belges, qui s’étaient si bien conduits à la bataille des Quatre-Bras, qui l’avaient secondé efficacement et avaient éminemment contribué au succès des mémorables journées de Waterloo. Qui eût pu croire qu’en Angleterre, après quarante ans, on eût mis en doute la valeur belge célébrée partout d’une voix unanime à cette époque ? J’atteste donc que c’est de la bouche même du duc de Wellington, dans le palais du roi, à cause de mes fonctions de chambellan, que j’entendis avec bonheur et orgueil la part de gloire qu’il attribuait dans le triomphe de Waterloo à l’héritier présomptif, le prince d’Orange, et à l’armée des Pays-Bas.[50]»

L’ouvrage du général Renard n’eut pas plus de succès que celui de Knoop sur l’autre rive de la mer du Nord et ne suscita aucun écho… Peut-être le ministre de Grande-Bretagne à Bruxelles présenta-t-il des excuses feutrées au roi Léopold. Il y avait intérêt : le roi était l’oncle et le mentor de la reine Victoria et était en correspondance suivie avec celle-ci ; la souveraine n’aurait pas fait un pas sans avoir son avis. En tout cas, rien n’en filtra dans la presse locale ou londonienne.

Le général Eenens

Le général Alexis Eenens vers 1870
Daguerréotype

La querelle était apaisée depuis près de 25 ans quand le général Eenens s’intéressa à son tour à la question. Alexis Eenens, lui aussi, était ce qu’il est convenu d’appeler une « pointure ». Rentré en 1825 à l’Ecole du génie et d’artillerie de Delft à l’âge de vingt ans, il était lieutenant d’artillerie quand éclata la Révolution de 1830. Dès 1847, il occupait un siège à la Chambre des Représentants, menant ainsi de front une carrière politique et une carrière militaire. En 1870, il était nommé aide de camp du roi Léopold II, poste qu’il occupa jusqu’en 1875 quand il fut nommé lieutenant-général. Spécialiste de l’histoire militaire, on lui doit un ouvrage intéressant sur « Les Soldats belges à Bergen-op-Zoom, 8-9 mars 1814 ». En 1879, retraité, il faisait paraître à Gand une petite plaquette intitulée « Dissertation sur la participation des troupes des Pays-Bas à la campagne de 1815 en Belgique [51] ». Dans cet ouvrage, le général Eenens reprenait la plus grande partie de la démonstration de Renard, ce dont il ne se cachait d’ailleurs absolument pas : « Son ouvrage [de Renard], excellent par le fond et la forme, est devenu très rare. Il importe cependant à notre honneur national que la jeunesse belge connaisse les faits, afin de les opposer, dans toute leur vérité, aux assertions controuvées, auxquelles une partie du public ajoute foi en Angleterre.[52]»

Mais surtout, le général Eenens avait trouvé confirmation de ce que disait son collègue dans un manuscrit rare, qui lui avait été communiqué par un chef de division du ministère de l’Intérieur, M. Heuschling [53]. Il s’agissait du manuscrit et des notes que Willem-Baptiste Craan avait rédigés en vue de la confection de son plan de la bataille de Waterloo [54]. Eenens explique que : « Ce manuscrit contient de nombreux détails, que son auteur a puisés, dit-il, dans des notes curieuses et intéressantes, notes qu’il regrette de n’avoir pu insérer dans le cadre trop étroit de la notice historique jointe au plan de la bataille de Waterloo, et publiée en 1816.[55]»

Le général Eenens nous présente W.-B. Craan et nous montre son travail :

« M. Craan, occupé sur le terrain, depuis 1814, en qualité d’ingénieur vérificateur du cadastre du Brabant, a dressé le plan dont il s’agit ici, à l’échelle du dix millième. Cette œuvre accueillie avec la plus grande faveur par les militaires de l’époque, a été reproduite dans plusieurs publications en Angleterre et ailleurs.
« En relation avec les états-majors des armées alliées qui occupaient alors la France, M. Craan a obtenu des renseignements précieux sur l’emplacement et les mouvements des troupes, dans la journée du 18 juin 1815. A Bruxelles, où il y avait tant d’officiers blessés et convalescents, il recueillit d’excellentes informations orales, notamment près de plusieurs officiers français de haut grade, blessés ou prisonniers sur parole. — Le maréchal comte de Lobau, qui commandait le 6ème corps, lui fournit entre autres, sur l’épisode de la défense opiniâtre du village de Plancenoit, de nombreux et remarquables détails, dont l’auteur fit son profit ; car tout en comparant et en discutant ces informations, il les étudiait dans leurs points de coïncidence avec celles qui lui venaient d’officiers supérieurs des armées anglaises et prussiennes, ainsi que des corps hanovriens, brunswickois, hollandais et belges, qui, également blessés ou convalescents, s’empressaient de le seconder dans ses recherches.
« Le prince Frédéric des Pays-Bas s’y intéressait vivement. Un jour, il fit à M. Craan l’honneur d’introduire dans son cabinet de travail leurs altesses royales les princes de Prusse. Parmi les généraux de leur suite, plusieurs qui avaient assisté à la bataille de Waterloo, l’éclairèrent sur bien des points.
« Le manuscrit de M. Craan devait être publié pour servir à réfuter ce qu’offraient d’inexact et de contraire à la vérité les récits accrédités en Angleterre. L’auteur voulait, comme contemporain, rétablir la stricte vérité, au moyen des notes dont nous venons de parler ; l’état de sa santé ne lui permit pas de mettre la dernière main à son travail.[56]»

La carte de W.B. Craan
dans sa version en anglais

Par ailleurs, il y a tout lieu de penser que la carte de Craan était en fait une commande du roi Guillaume et du prince d’Orange qui s’étaient adressés au cartographe le plus compétent de la province où s’était déroulée la bataille.

« La Bataille de Waterloo de Guillaume-Benjamin Craan est l’œuvre d’un Hollandais né à Batavia, récemment arrivé à Bruxelles. Docteur en droit, musicien et peintre, attaché au cadastre du département de la Roer, puis de la Lippe, en Allemagne, il fut nommé ingénieur-vérificateur au département de la Dyle en octobre 1814. Pour réaliser le plan de la bataille, il commença par dresser « une carte bien détaillée, avec les accidents et les ondulations du terrain, à l’échelle de 1 à 10.000 mètres ». Il tira parti des plans du cadastre pour établir sa topographie, ainsi qu’il l’avait probablement vu faire par l’équipe de Tranchot, du temps ou lui-même travaillait dans la Roer. Cette utilisation s’était déjà pratiquée ponctuellement dans d’autres régions depuis le début du siècle, mais pour la Belgique, ce fut une première. Evidemment, on peut se demander à quel point d’achèvement se trouvaient les plans des communes concernées par sa carte. Nous ne pouvons malheureusement répondre dans l’état actuel de nos recherches. Sa carte à la main, Craan interrogea quantité de témoins de la bataille, blessés, convalescents, prisonniers sur parole, voyageurs, auxquels il rendit visite dans les hôpitaux, dans des maisons particulières, ou auxquels il écrivit. En septembre 1816, il reporta les renseignements sur sa carte, la réduisit au 1/12.500 et la fit graver à Bruxelles par Jacowick; une Notice historique l’accompagne. La carte, orientée au sud, est d’une remarquable précision topographique. Comme elle comprend un territoire un peu plus vaste que la reconnaissance de Carmichael Smyth, plusieurs bois qui ne figuraient pas sur celle-ci bornent le champ de bataille. L’habitat est précis. Les haies et les rideaux d’arbres sont indiqués. Les chaussées et les chemins portent leur nom ou l’indication de leur destination ; une ombre borde les chemins creux. Le relief est exprimé par les hachures d’intensité variable, sans indication de niveau. Le nom des fermes, des hameaux et des localités est indiqué, sans excès. Hors de la mêlée, la carte confère un sentiment d’espace. C’est l’œuvre d’un professionnel.
« Les Anglais étaient nombreux alors à Bruxelles. C’est à leur intention que, quelques mois plus tard, fut publié en anglais le récit de la bataille destiné à accompagner la carte de Craan. Une version anglaise de celle-ci parut même en 1845; légèrement réduite et orientée au nord, les toponymes y sont traduits: Fm of Mt St John(pour Mont-Saint-Jean), King’s house Hlet (pour Maison du Roi), Fine Oak Hlet (pour Beau Chêne hameau)[32]. Peut-être est-ce sur la carte de Craan qu’apparut pour la première fois Goumont en usage actuellement, au lieu de Hougoumont comme l’écrivait Ferraris.[57] »

Ainsi donc, comme nous le révèle les études de Xavier Heuschling et du général Eenens, la carte de Craan était déjà à la disposition de Siborne dès 1816, longtemps avant qu’il n’eût même l’idée de créer sa maquette. Et il ne fallait pas faire un très grand effort pour s’en procurer un exemplaire alors qu’il séjournait en Belgique, de mai à novembre 1830. Il lui suffisait de quitter sa thébaïde de la Haye-Sainte, de prendre le coche et de se rendre à Bruxelles à une encablure de Sainte-Gudule. Bien mieux : en 1830, W.B. Craan n’était pas mort et le topographe anglais aurait pu rencontrer son collègue néerlandais. Encore mieux : Wellington avait vu la carte de Craan et l’avait approuvée avant que l’on en fît cadeau au Prince régent. Encore beaucoup mieux : lorsque le roi Guillaume IV succéda à son frère en 1830, il trouva la carte de Craan et en demanda un commentaire au duc qui lui répondit par un mémorandum détaillé [58].

Même si Siborne, à son modeste niveau, ne pouvait connaître ces derniers détails en 1834, il n’en reste pas moins que, topographe lui-même, ayant séjourné huit mois en Belgique, ayant rencontré nombre de personnes qui avaient visité le champ de bataille, il n’aurait pas dû ignorer l’existence de la carte de Craan. Or quand il demande à Horse Guard de lui prêter une carte pour accompagner son questionnaire, il semble qu’il n’en ait jamais entendu parler. C’est Sir Charles Ellicombe qui, par l’entremise de FitzRoy Somerset, lui indique que la carte de Craan existe dans les collections de l’état-major général. Tout cela est fort surprenant. Plus surprenant encore : comment se trouve-t-il obligé de demander une documentation cartographique à l’état-major, alors qu’il a passé huit mois de sa vie à lever une carte du champ de bataille ?

Voilà bien des choses qui étonnèrent le général Eenens autant que nous. Il y avait largement de quoi se méfier de la méthodologie utilisée par Siborne. Ce ne fut pas le cas en Grande-Bretagne. La publication de l’ouvrage d’Eenens passa totalement inaperçue…

La contestation s’étend en Grande-Bretagne

Mais heureusement Siborne n’était pas Staline et l’Angleterre n’était pas la Russie soviétique. Dans le concert de louanges qui s’éleva lors de la parution de son ouvrage, quelques voix discordantes se firent entendre. En 1868 – il avait quand même fallu vingt ans ! – un très distingué professeur du Collège royal impérial d’Etat-major [Royal Imperial Staff College], le colonel Charles C. Chesney,  publia un ouvrage sur la campagne de 1815 [59]. En gros, il reprochait à Siborne de ne pas avoir attendu assez longtemps pour publier son ouvrage ; celui-ci péchait donc par ce qui caractérise ce genre d’ouvrage à savoir citer un grand nombre de faits sans avoir pris le temps d’attendre qu’ils se décantent. En outre, Chesney estimait que Siborne n’aurait jamais publié cette foule de détails, si l’ouvrage n’avait pas été très largement dépendant de l’appui qu’avait donné l’armée britannique à sa publication… Le point de vue de Chesney est celui d’un historien. On pourrait lui répondre que cette « foule de détails » auraient été perdus pour la mémoire des temps futurs si Siborne ne les avait publiés. Mais où le professeur a raison, c’est dans sa constatation que Siborne avait fait œuvre de journaliste, collectionnant les détails, et non d’historien, tirant de ces détails une synthèse linéaire. Le reproche est d’autant plus justifié que Siborne, pour ne vexer aucun de ses correspondants, a très souvent accolé des témoignages contradictoires pour essayer de les placer dans un ordre logique et qu’il s’est très souvent trompé. De telle sorte que les événements qu’il raconte sont situés au mauvais endroit et au mauvais moment. Son livre ressemble ainsi à un patchwork dont chaque morceau est intéressant mais dont l’ensemble est mal cousu.

En 1891, le fils de William Siborne, le major-général Herbert T. Siborne, entreprit de publier les lettres qu’avait reçues son père lors de son enquête. Le livre eut un succès extraordinaire ; il a depuis lors été constamment réédité [60]. Cet ouvrage est très remarquable : il fournit de nombreux témoignages émanant de témoins oculaires. Encore eût-il fallu que le respect filial n’ait pas incité le général Siborne à commettre certaines petites omissions. Selon Hamilton-Williams, sur les 503 lettres reçues par le père, le fils n’en publia que 200. Toujours selon cet auteur, tout ce qui risquait de mettre en doute la gloire des armées britanniques – et uniquement britanniques – aurait été impitoyablement écarté. Et Hamilton-Williams signale un cas très caractéristique : « Une lettre, apparaissant aux pages 300 à 302, écrite par le capitaine Mountsteven du 28th, a été allégée d’un paragraphe entier, qui se trouve bien dans la copie manuscrite (B.L. Add. MS, 34703, 19 août 1839). Dans le paragraphe expurgé, Mountsteven racontait comment il avait empêché ses hommes de tirer sur un corps hollando-belge qui avait chargé pour attaquer les Français d’Erlon en retraite. Siborne Junior ne pouvait se permettre de laisser subsister ce qui contredisait l’affirmation de Siborne Senior selon laquelle tous les Néerlandais dans cette portion du front avaient déjà fui dans l’autre direction.[61]»

En 1899, Sir Herbert Maxwell écrivit une biographie de Wellington [62] dans laquelle il montrait incidemment que les armées hollando-belges avaient joué un rôle plus important et tout différent de celui que leur attribuaient Siborne et ses suiveurs. Quelle erreur !

Sir Charles Oman

Immédiatement, un personnage aussi considérable que Sir Charles Oman, professeur d’Histoire moderne au collège All Souls d’Oxford, spécialiste des guerres napoléoniennes, écrivit un article critique au vitriol. Il contestait avec vigueur le rôle joué par les Néerlandais au cours de la campagne de Belgique. Et il étayait son article sur une source selon lui impossible à mettre en doute : William Siborne… Selon lui, son livre était l’expression de la vérité même, parce qu’aucun ouvrage paru depuis la bataille n’était basé sur un aussi grand nombre de témoignages émanant d’officiers britanniques, présents dans l’action, et que la parole d’un officier britannique ne saurait être susceptible d’aucune ambigüité.

L’article d’Oman, The Dutch-Belgians at Waterloo, parut dans l’important magazine Nineteenth Century [63] et prétendait que les soldats hollando-belges étaient, non seulement des lâches, mais prêts à se ranger sous les drapeaux de Napoléon au premier revers des armées alliées. Bref, la vieille légende à laquelle Wellington lui-même croyait avant d’avoir vu les Néerlandais à l’œuvre.

Parmi les multiples preuves de cette lâcheté dont l’œuvre de Siborne est parsemée, Oman parle de la charge de la cavalerie légère néerlandaise aux Quatre-Bras : « Le discrédit ne doit pas être jeté sur la brigade pour avoir été repoussée, mais c’est une malchance qu’elle n’ait jamais pu être ralliée pour mener une seconde charge. Des 1 080 cavaliers qui la composaient, 22 seulement furent tués et 146 blessés, mais il y avait un déficit terrible de 203 « manquants », c’est-à-dire que près d’un cinquième des hommes avaient fui vers l’arrière [64] »

Quel que soit la réalité des chiffres donnés par Oman et le document où il les a trouvés, il est certain que ce n’est pas dans Siborne. On a beau, en effet, scruter son ouvrage, on n’y trouve nulle part mention des pertes néerlandaises aux Quatre-Bras. A la page 555, nous trouvons, à l’annexe XXIII, un tableau très complet des pertes britanniques, tués, blessés et disparus, par catégorie (officiers, sergents, tambours, hommes du rang et chevaux) et par bataillon. Immédiatement au-dessous, à l’annexe XXIV, un autre tableau donne les pertes des troupes du Brunswick par catégorie (Officiers, sous-officiers et soldats) et par bataillon. Le tableau XXV, à la page suivante, est consacré aux effectifs français engagés à Ligny. Mais des pertes des bataillons néerlandais, pas l’ombre d’une trace !… En soi, voilà qui est déjà extrêmement instructif. Mais ce n’est pas ce qui nous importe ici ; prenons les chiffres d’Oman tels qu’ils sont. Le fait que 203 cavaliers aient été portés manquants signifie pour le professeur – appelons un chat un chat – qu’ils ont déserté. Or, s’il avait voulu, Oman aurait pu trouver une explication très logique à ce chiffre. La brigade légère de la cavalerie néerlandaise était composée de deux régiments : le 6e hussards et le 5e dragons-légers. Or les hommes de ce dernier portaient un uniforme vert et, dans leur grosse majorité, parlaient français. Après avoir chargé les Français pour dégager leurs camarades hussards, ils revenaient vers leurs lignes afin de se regrouper et étaient serrés de près par les chasseurs français, portant exactement les mêmes uniformes verts. Les cavaleries belges et françaises s’interpellaient bruyamment – en français ! Les soldats britanniques récemment arrivés aux Quatre-Bras, qui n’avaient jamais vu de forces néerlandaises, se trompèrent – c’est compréhensible – et prirent pour des Français toute cette masse enchevêtrée qui galopait vers eux et tirèrent plusieurs salves dans sa direction. En vertu de l’axiome de la journée – « Visez les chevaux ! » – les victimes de ces tirs furent en majorité des montures belges. A cause de la désorganisation qui régnait à ce moment-là aux Quatre-Bras, les cavaliers belges démontés ne trouvèrent de remonte qu’après le 18 juin. Ces hommes furent donc comptés comme « manquants » dans la mesure où ils n’étaient plus disponibles pour le service actif.

Hamilton-Williams, pour démontrer la différence de traitement subie par la cavalerie de van Merlen par rapport à celle de la Household Brigade dans le livre de Siborne, se livre à un  calcul plein d’enseignements :

« La bravoure de la Brigade de la Maison du Roi (The Household Brigade) à Waterloo ne fait de doute pour personne et se trouve facilement reconnue par les historiens, britanniques ou non. Que se passerait-il cependant, si le comportement de la Household avait été scruté de la même manière que Siborne, Oman ou leurs suiveurs l’on fait avec les Néerlandais ? On estime que 1 416 cavaliers furent réputés présent au début de la bataille du 18 ; à la fin, 114 furent portés tués, 264 blessés et 245 manquants. Et ceci après onze charges, alors que les pertes néerlandaises du 16 (168 tués et blessés, 203 manquants) l’ont été après une seule. Si l’on utilisait le critère de jugement de Oman, on devrait conclure que la cavalerie de la Maison royale ayant subi, à chaque charge, des pertes de loin inférieures à celles des Néerlandais, c’est qu’elle s’est montrée de loin moins agressive, ce qui n’est évidemment pas du tout le cas. La solution de l’énigme, c’est, naturellement, que la Household cavalry n’a pas été fusillée par son propre camp alors que, désorganisée et vulnérable, elle était rappelée pour se reformer.[65]» Knoop, très cruellement, s’était livré à un calcul du même genre, pointant d’un doigt sarcastique une phrase de Siborne : « Les brigades réunies de Somerset et de Ponsonby ne formaient pas même deux escadrons. Il est vrai, plusieurs avaient quitté les rangs pour secourir les blessés ». Ce qui, à ce jour, est le moyen le plus sûr de prendre la poudre d’escampette…

Les Prussiens

Mais, et c’est surprenant pour qui nous a suivi jusqu’ici, il ne faut pas croire que Siborne n’ait eu de problème qu’à propos des Hollando-Belges. Les Prussiens lui causèrent bien des tracas lors de la confection de la grande maquette. Il se trouve que, à Waterloo, du fait de leur position sur le terrain, la plupart des officiers britanniques que Siborne a interrogés ne pouvaient donner qu’une vague impression de ce qui se passait à la gauche de Wellington. Et, effectivement, on ne trouve dans le matériel « sacré » de Siborne rien de significatif à propos des combats dans le secteur Smohain-Fichermont-Papelotte puisque la plupart des officiers britanniques ne les ont pas vus et n’étaient pas ou plus affectés de ce côté. Le cas le plus typique est celui du général Vivian. Dès l’apparition des Prussiens et dès qu’il fut évident qu’à l’extrême gauche, la cavalerie prussienne couvrirait le flanc anglo-allié, Uxbridge fit revenir les brigades Vivian et Vandeleur vers le centre-droit où elles participèrent au retrait précipité de la moyenne garde. Dès lors, Vivian ne pouvait plus savoir ce qui se passait à gauche. Qui plus est, dans les derniers moments de la journée, sur les rares unités britanniques restées à gauche, il y en avait encore moins dont les officiers étaient indemnes. Dans certains cas, ce sont des sergents qui commandaient les compagnies. De telle sorte que les comptes-rendus britanniques sont silencieux à propos de ce qui s’est passé à la fin de la bataille sur la gauche alliée. Du reste, en général, on parle peu de la gauche dans Siborne et encore moins de ce qui s’y est passé après 14.00 hrs. De telle sorte que si l’on s’en tient à son récit, c’est à la droite de l’armée alliée que les principales actions ont eu lieu tandis qu’il ne se passait plus grand-chose à gauche. Et c’est ce qui reste gravé dans l’inconscient à la lecture de n’importe quel récit de la bataille. Or c’est précisément sur cette gauche que se passe l’événement qui va susciter la plus grosse controverse à propos de la première maquette : l’arrivée des Prussiens.

Lors de sa première exposition, la maquette de Siborne montrait en effet 48 000 soldats prussiens disposés devant Plancenoit, tout le long du bord est de la maquette et très engagés au nord-ouest, ayant dépassé Papelotte et s’avançant jusqu’à l’endroit où s’érige aujourd’hui le couvent de Fichermont [66].

Wellington, même s’il ne le dit jamais ouvertement, contesta cette représentation. La question est ici de savoir si elle était, oui ou non, conforme à la réalité. L’action représentée sur la maquette se situe à 19.15 hrs. Or à cette heure, les Prussiens venaient de reprendre Plancenoit et les Français se mettaient en route pour les en chasser, chose faite à 19.30 hrs [67]. Les Prussiens présents sur le terrain représenté par Siborne (qui ne va pas jusqu’au bois de Paris) sont ceux du corps de Bülow, lequel compte au total, tous services compris, 32 000 hommes. D’autre part du côté de Smohain, à ce moment précis, seule une partie du corps de Zieten est engagé dans la bataille : au mieux 4 000 hommes. Tous les historiens de la bataille sont bien d’accord : l’avant-garde de Zieten, à savoir la brigade Steinmetz, débouche de Smohain entre 19.15 hrs et 19.30 hrs [68]. Les trois autres brigades de Zieten sont encore loin, la première d’entre elles à la Chapelle Jacques, et aucune d’elles ne participera effectivement à la bataille.

Donc Siborne en disposant 48 000 Prussiens sur sa maquette exagère d’au moins 12 000 unités. Sur la portion de terrain représentée par Siborne, et en comptant large, il n’y a certainement pas plus de 36 000 Prussiens entre 19.15 hrs et 19.30 hrs. A 21.00 hrs, le nombre de Prussiens, qui continuent à arriver progressivement sur le terrain, se montera au total de 49 000 hommes, en ne tenant pas compte des pertes quand même assez lourdes à Plancenoit, puisque les Prussiens ne compteront pas moins de 6 500 tués et blessés. Mais ce n’est sans doute pas ce que conteste Wellington. Ce qu’il estime totalement inexact, c’est la position que leur fait occuper Siborne : pratiquement dans le prolongement de son aile gauche, comme s’ils étaient déjà parvenu à Papelotte, ce que, dans la réalité, ils ne feront pas avant 19.45 hrs. Or, rappelons-le, Siborne prétend représenter la bataille entre 19.15 hrs et 19.30 hrs.

Pressé par le besoin, début 1837, Siborne décida de se réconcilier avec Wellington et proposa de réduire le rôle des Prussiens : « Toutefois, la suggestion que fit Siborne indiquant qu’il était prêt à réduire le rôle des Prussiens au moment de la Crise [69] fut immédiatement suivie par une requête en vue d’obtenir des fonds.[70] » Hofschröer montre ici le bout de l’oreille et trahit perfidement Siborne. Il peut bien ajouter : « On peut ne voir qu’une coïncidence, ou non, dans le fait que ces deux propositions soient directement liées dans sa lettre.[71]» On peut, effectivement… mais les « coïncidences » ont bon dos !… Quoi qu’il en soit, Wellington ne broncha pas et n’accepta, en tout cas, aucune transaction. Lord FitzRoy Somerset répondit à Siborne que, tenant compte de tous les efforts faits par lui, ce n’était pas sans répugnance (reluctance) qu’il lui faisait savoir qu’il persistait dans l’opinion qu’il lui avait déjà donnée que « les positions que vous avez données aux troupes prussiennes ne sont pas correctes au moment que vous souhaitez représenter.[72]» Il ne fait pas de doute que cette opinion est bien celle de Wellington : « Les positions que vous donnez au moment que vous représentez sont incorrectes. » C’est tout ! Il n’y a pas lieu de marchander.

Après la première exposition de la maquette en 1838, Siborne procède à sa remise à neuf et, interprétant fort mal les objections du duc, il retire 40 000 Prussiens de la maquette n’en laissant que 8 000 !. Il est clair que quand on informa Wellington de ce changement de cap à 180 degrés, celui-ci dut ricaner un instant avant de penser que Siborne dépassait les bornes de la flagornerie.

Mais les objections, formulées directement ou non, de Wellington, ne tiennent-elles qu’à la position des Prussiens ?

« Les positions que vous montrez au moment représenté sont incorrectes »

Que représente la maquette de Siborne ? L’attaque de la moyenne garde sur la ligne anglaise. A cela, pas d’objection. Il suffit de jeter un coup d’œil sur la maquette ou sur une de ses photos [73]. Quelle question pose en substance Siborne aux officiers dont il sollicite le témoignage : Où étiez-vous vers 19.00 heures (7 p.m.) ? Hofschröer, à propos du Guide de la maquette, dit : « La dernière page donnait des détails sur le nombre d’hommes impliqués dans l’action : 16 546 Prussiens et 83 canons sont dits impliqués à 4.30 p.m. et 48 886 hommes avec 123 canons à 7 p.m., juste avant le moment montré sur la maquette.[74] » Conclusion : la « Crise », c’est-à-dire le moment où la moyenne garde aborda la ligne anglo-alliée se situe vers 19.15 hrs. Hofschröer confirme d’ailleurs : « … et pourtant le modèle est supposé représenter la situation à 7.15 p.m.[75]»

Or cette heure ne correspond strictement à aucune réalité !…

Petite revue de textes, à nouveau :

Logie : « Une heure plus tard, vers sept heures et demie, Napoléon, convaincu d’avoir éloigné la menace d’encerclement que les troupes de Blücher avaient fait peser sur son armée en se rendant maîtres de Plancenoit, décida d’en finir avec l’armée anglo-néerlandaise…[76]» Autrement dit, Napoléon commence à donner ses ordres pour l’attaque de la moyenne garde vers 19.30 hrs. Le temps de se déplacer vers le point du terrain que l’empereur lui a assigné, la garde ne s’ébranle sans doute pas très longtemps avant 20.00 hrs.

De Vos : « Il était 20 heures. Tout était encore possible. La grande batterie tirait sans interruption. Imperturbable, la Garde avançait suivie des restes de l’armée française.[77]»

Desoil : « Attaque de la garde : vers 7 h. 40 du soir. Les cinq bataillons de la garde, commandés par des généraux marchant au premier rang et fondus en quatre colonnes au lieu de cinq, par suite de la marche oblique, se portent à l’attaque, impassibles et comme alignés à la parade.[78]»

Lachouque : « 8 heures. Ce qui reste de l’armée impériale est prêt pour la dernière attaque. La fumée obscurcit le jour qui baisse. Les minces bataillons de la Moyenne Garde montent les pentes du plateau, la droite en avant…[79]»

Mark Adkin : « The advance began around 7. 30 p.m. [80]» et dans le tableau récapitulatif en fin de son ouvrage : « Shortly after 7.30 p.m., the Guards start its advance west of the Genappe road in squares… By 8.30 p.m. the French rout had started.[81]»

Houssaye est beaucoup plus vague, mais se base sur l’avis de Gourgaud – et donc de Napoléon lui-même – pour dire que l’empereur prit à 19.30 hrs la décision de faire donner la garde [82].

Ainsi qu’on le voit, les avis divergent, mais de peu. Ce qui est certain, c’est que le combat mené par la moyenne garde au sommet de la crête a été extrêmement violent, très riche en événements, mais très bref : guère plus de vingt minutes. Si Napoléon donne ses ordres vers 19.30 hrs – et nous pouvons même admettre qu’il les ait donnés un peu avant – que les unités de la garde se rendent à leur position de départ au pas de course, mettons en dix minutes, on peut établir que le choc a eu lieu entre 19.45 hrs et 20.00 hrs. Or les troupes représentées par Siborne sur la ligne d’attaque française sont à portée de fusil de la ligne anglaise, sur le point de l’aborder. Bref, le modèle étant censé représenter la situation à 19.15 hrs, FitzRoy Somerset a doublement raison de dire : « Les positions que vous montrez au moment que vous représentez sont incorrectes » [83].

Un plaidoyer pour Siborne

Zbynio Olszewski, commentant l’ouvrage de Hofschröer « Wellington’s Smallest Victory », crédite Siborne de plusieurs faits positifs [84] :

  • « William Siborne envoya un questionnaire à tous les officiers britanniques survivants et aux forces allemandes de l’armée de Wellington ; il entretint une correspondance suivie avec des vétérans anglais, français et prussiens. » Faux : Siborne a effectivement envoyé son questionnaire à un grand nombre d’officiers britanniques mais il n’a pas reçu plus de 503 réponses. Il n’a correspondu avec aucun officier français si ce n’est pour recevoir des fins de non-recevoir. Les seuls Prussiens avec qui il a correspondu sont ceux de l’État-major général de Berlin qui se contentèrent de renvoyer l’officier britannique aux comptes-rendus officiels et à l’ouvrage de Wagner. Il est possible que Siborne ait consulté le compte-rendu de Müffling, paru en 1818 et qui est très sommaire. Peut-être aussi les ouvrages de Plotho (1818) et Damitz (1837) lui sont-ils passés entre les mains. Mais il semble qu’ils n’aient servi qu’à donner les ordres de batailles et les données chiffrées abondamment reprises en annexes par Siborne.
  • « Il a passé huit ans à enquêter sur le déploiement des troupes, sur les dispositions des forces, comparant les comptes-rendus des dépêches officielles, y compris celle de Wellington, et des mémoires imprimés. » Faux : il s’est exclusivement basé sur des documents d’origine britannique et sur ceux que les Prussiens lui ont envoyés, sans d’ailleurs ni en comprendre le sens, ni en tenir compte. Ajoutons, et l’importance de la chose n’échappera à personne, que Siborne n’a jamais été autorisé à consulter les registres des états-majors ou les carnets de campagne des unités engagées en 1815.
  • « Il a envoyé un questionnaire à l’État-major général prussien et au Ministère de la Guerre à Paris ». Exact : Nous savons ce qu’il en est des Prussiens. Quant aux Français, il est exact qu’après avoir trouvé porte de bois chez tous les généraux français qu’il a eu l’idée de consulter (Flahaut, Exelmans, Soult et le fils du maréchal Masséna), Siborne a tenté une démarche au Ministère de la Guerre à Paris, par l’entremise du médecin ( ! ) de l’ambassade britannique, Sir Alexander Chermside. La seule réponse obtenue a été négative et Siborne n’a pas été autorisé à envoyer son questionnaire à quiconque en France.
  • « Obtenu une copie des papiers du prince d’Orange. » Faux : Siborne a obtenu la copie du rapport du prince d’Orange au roi des Pays-Bas, rédigé au lendemain de la bataille, mais aucun autre des documents entrants de l’état-major du prince d’Orange. Il n’est jamais entré en rapport ni avec le général de Constant-Rebecque, ni avec aucun autre divisionnaire ou brigadier – ni d’ailleurs aucun officier – de l’armée hollando-belge. Il n’a même pas consulté, par exemple, le rapport du chef d’état-major de la division Perponcher, le colonel van Zuylen van Nyevelt.
  • « Il a passé huit mois à relever le champ de bataille, en utilisant les techniques et l’équipement qu’il avait mis au point. » Vrai : il a passé huit mois sur le terrain, de début mai à fin novembre 1830. Selon lui, il aurait pris logement à la ferme de la Haye-Sainte, et aurait relevé avec précision les données topographiques du champ de bataille. Mais rien ne peut nous empêcher d’être extrêmement sceptique à ce propos. La correspondance de Siborne comporte un « trou » de février 1830 à février 1831 ; précisément à l’époque où il est censé avoir été en Belgique. Comme par hasard, nous ne disposons donc pas du détail des dépenses effectuées à cette époque et qui lui ont pourtant été remboursées pour un montant de 62 livres, 5 shillings et 7 pence. Cette somme équivaut à peu près à 4 100 euros. Sans doute, cette somme doit-elle être ajoutée à sa solde qui se montait à environ 28 livres par mois (environ 1 800 euros). Mais on peut se demander ce qu’il a bien fabriqué pendant huit mois… Non seulement, il n’a pas poussé jusqu’aux Quatre-Bras, ni visité le champ de bataille de Ligny, mais il semble bien qu’il n’ait même pas réussi à lever une carte valable du champ de bataille. Nous avons vu qu’il avait demandé à Horse Guards une copie de la carte de Craan fin 1834. Sans compter qu’en regardant la maquette, nous avons bien de la peine à reconnaître certaines parties du champ de bataille dont le relief général semble bien plat. Certains chemins, comme le chemin d’accès à Hougoumont par exemple mais ce n’est pas le seul, sont d’une largeur étonnante, de vraies autoroutes à l’échelle… Au premier coup d’œil, en effet, l’aspect de la maquette est assez saisissant, mais à y regarder de plus près… Alors qu’a fait Siborne pendant 8 mois ? Il y a là un insondable mystère.
  • « Chercher des références, croiser les témoignages et chercher des preuves ». Vrai : mais quel auteur se prétendant historien n’en fait autant ? On a vu le souci du détail – on peut parler de maniaquerie – qui préoccupait Siborne quand, au détour d’une lettre d’un de ses correspondants, il s’inquiète de savoir quelle était la nationalité de l’officier qui suivait Wellington et qui ne parlait pas anglais. Dommage qu’un tel souci ne l’ait pas guidé quand il parlait des Hollando-Belges… Tout cela laisse quand même l’impression de quelqu’un qui aborde le sujet par le petit bout de la lorgnette.
  • « Indiqué les positions de Wellington, de Blücher et de Napoléon sur la carte ». Vrai. On pourrait ajouter : encore heureux ! On ne comprend pas très bien pourquoi Olszewski porte un fait aussi évident au crédit de Siborne.
  • « Passé deux ans à construire, peindre et modeler le terrain ». Vrai, si l’on s’en tient à la représentation du terrain, à l’exclusion du placement des figurines. Il ne fait pas de doute que reconstituer le terrain avec soin a demandé du temps à Siborne. Hofschröer essaie de nous faire croire que Siborne a interviewé les paysans du coin pour savoir ce qu’ils cultivaient sur leurs champs en 1815. C’est un peu nous prendre pour des idiots. Comment un paysan se souviendrait-il quinze ans après de ce qu’il cultivait précisément sur chaque parcelle de terre ? Quiconque se rend régulièrement sur le terrain – ou sur n’importe quelle exploitation agricole – remarque qu’année après année, il se produit une rotation des cultures : une année, ce sont des blés, des orges ou des seigles, une année des betteraves, une année des petits pois, une année du lin, une année des pâturages, sans compter les jachères. A moins de tenir des archives informatiques, ce que n’importe quel agriculteur fait maintenant, comment se souvenir que telle parcelle était consacrée, cette année-là, aux betteraves ou au seigle ?
  • « Envoyé son plan pour approbation à Wellington ». Faux : Siborne n’a jamais osé envoyer un quelconque document à Wellington ; il a toujours recouru à un intermédiaire, la plupart du temps Lord FitzRoy Somerset qui avait été le secrétaire militaire de Wellington à Waterloo et qui occupait de hautes fonctions à l’État-major général. Cette manière de biaiser a quelque chose de suspect. Certes, nous savons que Wellington avait horreur de parler de la bataille. Dès 1816, il avait mis en garde contre les « historiens » qui « qui ont écrit à ce sujet [et qui] ont estimé qu’ils possédaient toutes les informations voulues dès qu’ils avaient eu une conversation avec un paysan de l’endroit ou avec un officier ou un soldat engagé dans la bataille.[85]» Mais le projet de maquette était destiné à remplir le vœu des militaires qui voulaient créer un monument qui serait, en quelque sorte, une manière de rendre hommage au vainqueur, Siborne pouvait au moins essayer d’avoir l’avis du duc de Wellington, en s’adressant franchement à lui. Peut-être celui-ci aurait-il poliment éconduit le solliciteur et l’aurait-il renvoyé à la fameuse dépêche adressée à Lord Bathurst le 19 juin 1815, comme il avait fait avec tous ses correspondants, mais cela valait en tout cas la peine d’essayer. Au moment où Siborne entamait son travail, Wellington n’avait aucune raison de lui être hostile. Ce n’est qu’après que certains de ses commensaux – qui, ne l’oublions pas, avaient participé à la bataille – ont vu la grande maquette et ont rapporté au duc les erreurs qu’ils y avaient remarquées que celui-ci sortit – fort discrètement – de son mutisme : « Si vous voulez mon avis, tout cela est une vaste rigolade !… » En réalité, le seul plan que Wellington ait réellement approuvé est celui de Craan.

Que conclure de tout ceci ?

Peter Hofschröer, dans son ouvrage, Wellington’s Smallest History, prend résolument le parti de Siborne. Il le montre comme un homme courageux et obstiné à découvrir la vérité à propos de la bataille de Waterloo. Il le montre surtout comme un homme persécuté à chaque heure de sa vie par Wellington qui, « finalement, a réussi à faire ce que Napoléon n’a pas réussi à faire : il a écarté les Prussiens du champ de bataille. Toutefois, ce fut sa plus petite victoire.[86]»

A l’issue de la lecture du livre de Hofschröer, on ne peut pourtant pas s’empêcher d’éprouver un certain malaise. Il y a deux ou trois choses qui ne « collent » pas. L’ombre de Wellington qui rôde, omniprésente, à travers les pages de ce livre est assez terrifiante. Un peu trop… Hofschröer le représente comme une espèce de deus ex machina qui manipule comme des marionnettes des personnages considérables dans les mondes militaire et politique et cela, dans un seul but : discréditer Siborne. Pourquoi ?

Selon Hofschröer, le péché originel de Siborne aurait été de donner trop d’importance à l’intervention prussienne, diminuant ainsi les mérites de Wellington, ce que l’insupportable ego du duc n’aurait pas supporté [87]. Nous avons déjà dit que Siborne avait très nettement exagéré l’importance des forces prussiennes présentes sur le champ de bataille à 19.15 hrs. Il faudrait s’entendre à ce sujet. Et pour ce faire, nous aurons recours à un témoignage indiscutable que Siborne a dû avoir entre les mains : celui du chef d’état-major de Blücher, le général von Gneisenau. La citation est sans doute un peu longue mais elle est très éloquente et devrait mettre fin au débat :

Le comte Neithardt
von Gneisenau

« Il était quatre heures et demi. Les difficultés excessives rencontrées au passage du défilé de Saint-Lambert avaient considérablement retardé la marche des colonnes prussiennes, de telle sorte que seules deux brigades du 4e corps étaient arrivées à la position à couvert qui leur avaient été assignées. Le moment décisif était arrivé, il n’y avait pas un instant à perdre. Les généraux ne pouvaient le laisser échapper. Ils résolurent de commencer immédiatement l’attaque avec les troupes qu’ils avaient sous la main. C’est pourquoi, le général Bülow, avec deux brigades et un corps de cavalerie, avança rapidement vers l’arrière de l’aile droite ennemie. L’ennemi ne perdit pas sa présence d’esprit, il tourna immédiatement sa réserve contre nous et un conflit meurtrier commença de ce côté. Le combat resta longtemps incertain, tandis que la bataille avec l’armée anglaise continuait avec la même violence.
« Vers six heures du soir, nous reçûmes la nouvelle que le général Thielemann et son 3e corps était attaqué à Wavre par un corps ennemi considérable et que l’ennemi était déjà occupé à disputer la possession de la ville. Le feld-maréchal, toutefois, refusa de se laisser distraire par cette nouvelle : ce n’était pas un endroit où il se trouvait et la décision ne se ferait qu’à l’endroit où il se trouvait. Le combat, mené avec obstination et nourri par des troupes fraîches, pouvait seul amener la victoire, et si cette victoire était obtenue ici, un revers éventuel subi à Wavre serait de peu de conséquence. La totalité du 4e corps et une partie du 2e, sous le général Pirch, étaient arrivés l’un après l’autre. Les troupes françaises combattaient avec une furie désespérée : cependant, une certaine incertitude fut remarquée dans leurs mouvements et l’on observa que certaines pièces d’artillerie reculaient. A ce moment, les premières colonnes du corps du général Zieten arrivèrent sur le point d’attaque, près du village de Smohain, sur le flanc droit ennemi et chargea immédiatement. Ce moment décida la défaite de l’ennemi. Son aile droite fut brisée à trois endroits, il abandonna ses positions. Nos troupes se précipitèrent en avant au pas de charge et l’attaqua de tous les côtés, alors, qu’au même moment, toute la ligne anglaise avançait. »
« Les circonstances étaient extrêmement favorables à une attaque menée par l’armée prussienne, le terrain s’élevait en amphithéâtre de telle sorte que notre artillerie pouvait librement ouvrir le feu du haut des nombreuses hauteurs qui s’enchaînaient les unes aux autres et entre lesquelles les troupes descendirent dans la plaine, formée en brigades, et dans le plus grand ordre, pendant que des corps frais continuaient à se succéder, débouchant de la forêt qui se trouvait derrière nous. L’ennemi, cependant, gardait toujours l’espoir de faire retraite jusqu’au moment ou le village de Plancenoit, qui était sur ses arrières et qui était défendu par la garde, fut pris d’assaut après plusieurs attaques sanglantes. A partir de ce moment, la retraite se transforma en déroute, qui se transmit dans toute l’armée française et, dans une confusion épouvantable, emporta tout ce qui tentait de l’arrêter, donnant bientôt l’impression de la fuite d’une armée de barbares. Il était neuf heures et demi.[88]»

Ainsi donc, Gneisenau donne lui-même les heures auxquelles les troupes qu’il commandait sont intervenues sur le champ de bataille. En suivant son récit pas à pas, on ne peut que conclure qu’à 19.15 hrs, les troupes prussiennes de Zieten n’étaient encore impliquées qu’à raison de leurs premiers éléments. Il explique que sur l’aile gauche de Wellington, les Prussiens dévalent les pentes en même temps que la ligne anglaise s’ébranle au centre et à droite.

Or que dit Wellington dans cette dépêche à Bathurst tant de fois citée ? :

« Ces attaques [françaises] furent répétées jusque vers sept heures du soir, quand l’ennemi fournit un effort désespéré avec de l’infanterie et de la cavalerie, supportée par la feu de l’artillerie, afin de forcer notre centre gauche, près de la ferme de la Haye-Sainte. Après un combat sévère, cette attaque fut repoussée. Ayant observé que ces troupes se retiraient dans une grande confusion et que la marche du général Bülow, par Fichermont sur Plancenoit et la Belle-Alliance, avait commencé à produire son effet, et, comme je pouvais percevoir le feu de son artillerie, et comme le maréchal Blücher avait personnellement rejoint avec un corps de ses troupes la gauche de notre ligne par Ohain, je me déterminai à attaquer l’ennemi et fit immédiatement avancer toute ma ligne d’infanterie, soutenue par de la cavalerie et de l’artillerie.[89]»

Et pour encore mieux marquer le coup, le duc ajoutait :

« Je ne rendrais pas justice ni à mes propres impressions, ni au maréchal Blücher et à l’armée prussienne, si je n’attribuais le succès de cette difficile journée à l’assistance cordiale et ponctuelle (cordial and timely assistance) que j’en ai reçus. L’opération du général Bülow sur le flanc de l’ennemi fut des plus décisives et même, si je ne m’étais pas trouvé moi-même dans une situation qui me permettait de mener l’attaque qui a produit le résultat final, cette opération aurait forcé l’ennemi à se retirer si ses attaques avaient échoué et l’aurait empêché, si elles avaient malheureusement réussi, d’en tirer avantage.[90]»

Wellington, même s’il n’entre pas dans le détail des opérations prussiennes, dont il ne sait d’ailleurs pas grand-chose au moment où il rédige sa dépêche, rend donc pleine justice aux Prussiens. Dans son mémorandum du 24 septembre 1842, Wellington n’y ajoute ni n’en retire une seule ligne. Il avertit cependant :

« Dans ce rapport, il [Wellington] rend pleine justice aux actions menées par son collègue le commandant en chef prussien et par les officiers généraux et les troupes qui l’ont aidé et soutenu, et à l’assistance réelle qu’ils leur ont apportée. Il ne donne pas de détail, si ce n’est que la bataille s’acheva par une attaque qu’il décida de faire sur la position de l’ennemi ; il ne rapporte pas que les Prussiens ont participé à cette attaque, parce que, dans les faits, il n’y en avait pas dans cette partie du champ de bataille.[91]»

Au contraire de ce qu’ont affirmé certains exégètes, le duc ne dit pas qu’il n’y avait pas de Prussiens sur le champ de bataille mais, comme cela saute aux yeux, qu’il n’y avait pas de Prussiens au centre droit et à droite de sa ligne, d’où partit son attaque finale. On remarquera que Wellington a rédigé ce mémorandum en réponse à l’ouvrage de Clausewitz qui venait de paraître et qu’il entendait corriger certaines erreurs qu’il y avait remarquées. Or, à aucun moment, ni à aucun endroit, il ne conteste ce que dit Clausewitz sur l’intervention des Prussiens à Waterloo le 18 juin. Et, à ce propos précis, Clausewitz reprend en gros ce qu’avait écrit Gneisenau dans son rapport. Ce qu’entend faire Wellington, c’est expliquer pourquoi les gens qui affirment qu’il réduit le rôle des Prussiens dans la dépêche du 19, afin d’augmenter son propre mérite, sont dans l’erreur. Il répondait ainsi, à l’avance, à Hofschröer.

Cet auteur part du principe que si Siborne avait été en butte à l’hostilité constante du duc, c’est parce qu’il contredisait gravement la fameuse Dépêche rédigée par Wellington à Waterloo et complétée à Bruxelles et faisant part du résultat de la journée au Secrétaire d’État, Lord Bathurst. Malheureusement, nulle part dans son ouvrage, Hofschröer ne donne le texte intégral de cette dépêche. Dommage : il aurait été possible au lecteur de se rendre compte par lui-même que sa thèse relève plutôt de la paranoïa que de la réalité historique. En effet, que constatons-nous en lisant la fameuse Dépêche ? Wellington consacre quatre paragraphes d’une dizaine de lignes [92] au récit de la bataille de Waterloo proprement dite. Effectivement, dans les trois premiers paragraphes, il n’est pas fait mention des Prussiens ; dans le dernier, il indique que leur action a été déterminante. Les neuf paragraphes qui suivent le récit de la bataille constituent en quelque sorte un générique des acteurs de son armée et Wellington rend hommage à 35 de ses subordonnés. Vient enfin le paragraphe que nous avons cité où il est fait mention de l’aide apportée par Blücher et où le duc qualifie l’activité de Bülow de « most decisive »[93]. On ne peut donc pas dire que, dans son volume, la dépêche est injuste envers les Prussiens.

Mais ce n’est pas là que se situe l’erreur de perspective commise par Hofschröer. On sait que Siborne situe l’action représentée sur la maquette au moment où la garde impériale monte à l’assaut de la ligne anglaise, quelle qu’en soit l’heure par ailleurs. Or, à bien la lire, la dépêche ne fait aucune mention de cette action. Tout au plus, le duc écrit-il que les attaques françaises se répétèrent « jusqu’à sept heures du soir environ, quand l’ennemi fit un effort désespéré avec de la cavalerie et de l’infanterie, soutenues par le feu de l’artillerie, pour forcer notre centre gauche, près de la ferme de la Haye-Sainte ; cet assaut fut repoussé après un combat sévère. » Il est impossible de voir dans cette phrase la moindre allusion à l’attaque de la moyenne garde : il est bien question du « centre gauche, près de la ferme de la Haye-Sainte ». Or l’attaque de la garde a eu lieu sur son centre droit. Dès lors, comment Siborne peut-il contredire la dépêche alors que celle-ci ne fait aucune allusion à cette partie de l’action ? Et pourquoi Wellington aurait-il vu une contradiction, là où il n’y en avait pas ?

Si l’on voulait tirer une conclusion de tout ceci, que dirions-nous ?

A la différence de nombreux auteurs victoriens qui se sont largement inspirés de son œuvre, Siborne n’est pas le monstre que nous décrit Hamilton-Williams. Mais il n’est pas non plus la pauvre victime du redoutable duc de Wellington, comme voudrait nous le faire croire Hofschröer.

A son crédit, il faut indiscutablement mettre les efforts qu’il a faits pour recueillir les témoignages des officiers britanniques survivants de la bataille de Waterloo. Ce matériel est excessivement précieux pour l’historien et il faut regretter que personne n’ait encore eu l’idée de publier intégralement ces témoignages. Au crédit du capitaine également, la remarquable reproduction – à quelques détails près – du terrain de la bataille sur les deux maquettes qu’il a produites. Le soin avec lequel Siborne a reconstitué le terrain est sans conteste digne d’admiration.

Mais la liste de ce qu’on peut lui reprocher est malheureusement beaucoup plus longue. Son Histoire de la Campagne de France et de Belgique en 1815 ne peut pas être considérée comme un ouvrage historique que l’historien peut suivre aveuglément. Comme l’avaient fait remarquer Gordon, FitzRoy Somerset et, finalement, Wellington, l’afflux de témoignages ne pouvait que perdre Siborne : chacun des témoins tire – très naturellement – la couverture à soi et tâche de se donner un rôle plus important que celui qu’il a réellement eu. L’idée de Siborne de poser quelques questions très simples et très précises comme : « Où étiez-vous à 19.00 hrs ? », « Quelle était la formation de votre unité à ce moment précis ? », « Qu’aviez-vous exactement à côté et en face de vous ? » était excellente. Mais – et il fallait s’y attendre, vingt ans après les faits – les officiers interrogés ne se contentèrent pas d’y répondre avec précision ; ils se mirent à bavarder. C’est ce que l’on pourrait appeler le « syndrome de l’ancien combattant ». Nul n’ignore maintenant que rien n’est plus sujet à caution que les témoignages de ceux qui participèrent à l’un ou l’autre combat. Ce n’est donc pas la méthode de Siborne qu’il faut critiquer en l’occurrence, mais la manière dont ses correspondants s’y soumirent.

Comme le craignait Lord FitzRoy Somerset, Siborne fut débordé dès qu’il se mit à vouloir comparer et vérifier les témoignages qu’il avait reçus. De nombreuses contradictions lui apparurent ; comment, sans manquer au sévère code d’honneur de la gentry et du corps des officiers à l’époque, mettre en doute les assertions de ses correspondants ? Pour rédiger son livre, Siborne s’est donc vu contraint de trancher et, pour ne vexer personne, de le faire au prix de quelques périlleuses pirouettes. Hamilton-Williams, au grand scandale de quelques auteurs « orthodoxes », accuse expressément Siborne d’avoir donné plus de créance aux témoignages de ceux qui avaient souscrit soit à l’emprunt qu’il avait levé en vue de l’achèvement de la grande maquette, soit à l’achat de son livre. C’est ce qu’il appelle « rembourser sa dette par d’autres moyens ». C’est bien possible. Ce n’est pas certain. Nous n’accuserons dès lors pas Siborne de mauvaise foi ou de mensonge ; nous dirons seulement qu’il s’est vu confronté à l’impossible résolution de la quadrature du cercle.

Nous avons déjà longuement parlé des contacts de Siborne avec l’État-major général prussien. Inutile d’y revenir. Mais il nous faut retenir que Siborne a pu consulter les ouvrages de Wagner – dont les quatre volumes ont paru entre 1821 et 1825 – celui de Carl von Plotho (1818) et celui, très succinct, de Müffling dont une traduction anglaise parut en 1816, sous le titre History of the Campaign of the British, Dutch, Hanoverian and Brunswick Armies. Il a pu les consulter, mais l’a-t-il fait ? On peut en douter. Il semble bien, d’ailleurs, que contrairement à ce qu’il prétendait dans sa jeunesse, Siborne ne connaissait pas l’allemand. L’argument qui veut qu’il n’ait pas su lire l’écriture gothique est puéril ; quiconque veut s’en donner la peine arrive parfaitement à déchiffrer cette écriture.

Nous avons dit également que les contacts de Siborne avec des officiers français avaient été infructueux Dans les papiers de Siborne, au volume I, nous trouvons néanmoins la réfutation par Gamot du livre du général Gourgaud paru en 1818. Les papiers de Siborne contiennent aussi, d’après le catalogue de la British Library, un journal anonyme racontant des conversations avec le prince Jérôme Bonaparte et le comte Henri Gratien Bertrand, les 10 mai 1823 et 23 août 1824, sur la conduite de Ney et de Grouchy à Waterloo et sur les prétendues causes de la défaite de Napoléon. Ceci pourrait nous faire supposer que Siborne s’est appuyé sur le livre de Gourgaud, paru en 1818. Néanmoins, nous savons par le général Janin que la publication du livre de Gourgaud fut « suspendue par l’autorité » et qu’il était devenu introuvable [94]. Les Mémoires de Napoléon, parus en 1820 et réédités en 1830 [95] peuvent aussi avoir servi à Siborne. C’est d’ailleurs très vraisemblablement en se basant sur ces récits qu’il décrit les opérations du côté français. Mais au-delà de ces quelques textes, nous ne possédons aucun témoignage émanant d’un officier français, même si Siborne prétend avoir tenté d’en obtenir.

Plus grave et plus difficile à réfuter est l’accusation d’avoir négligé les témoignages des officiers hollandais et belges. Il s’agit en effet là d’une faute cardinale. Hofschröer affirme, avec la plus grande légèreté, que Siborne eut communication des papiers du prince d’Orange, en affirmant que les Archives royales néerlandaises possèdent un relevé (« record ») des documents envoyés à Siborne [96]. Selon cet auteur, ces documents se trouveraient dans le volume IV des archives de Siborne (B.L. Add MS 34 706) aux folios 118 à 121. Quatre feuillets, alors que ce volume en contient 503 ! Manifestement, il ne s’agit pas là « des papiers du prince d’Orange », mais du rapport que celui-ci adressa à son père le 19 juin 1815 et qui, adressé au roi Guillaume des Pays-Bas, se trouvait logiquement à sa place dans les Archives de la Maison royale (Koninklijk Huis Archief) des Pays-Bas et s’y trouve toujours. Il ne s’agit pas de plaisanter ou de nous prendre pour des demeurés en nous faisant confondre les Archives du Palais royal avec les Archives générales du Royaume, ni avec les Archives du ministère de la Guerre. Les « papiers du prince d’Orange » qui présentent un intérêt sont, en réalité, ceux de Constant-Rebecque, son chef d’état-major. Ces papiers étaient conservés, avec tous les rapports divisionnaires néerlandais, aux Archives militaires à La Haye. Le 12 mars 1944, un bombardier de laRoyal Air Force qui tentait de détruire un site de lancement de V2, incendia involontairement le bâtiment qui contenait ces archives. Ainsi, tous les papiers concernant la campagne de 1815 furent-ils irrémédiablement perdus. C’est dire si leurs copies, si elles s’étaient trouvées à la British Library, dans les papiers de Siborne, eussent été précieuses. Or, il n’en est rien. Aucun auteur n’y fait référence dans aucun ouvrage consulté à ce jour. Heureusement pour tout le monde, en 1908, le lieutenant-général François de Bas, chef de la Section d’Histoire militaire de l’armée néerlandaise, qui rédigeait un ouvrage sur le prince Frédéric des Pays-Bas [97] et qui, avec le colonel comte de ‘t Serclaes de Wommersom de l’Etat-major général belge, publiera en 1908 un ouvrage sur la campagne de 1815 aux Pays-Bas [98], se mit en peine de recopier l’ensemble de ces documents d’après les originaux et les publia en annexe de son ouvrage. Une traduction anglaise de ces papiers parut en 1900 sous la signature de Demetrius Boulger [99] qui en avait demandé communication à de Bas et qui est donc peut-être, involontairement, à la base de l’ouvrage de celui-ci et de ‘t Serclaes… Si l’ouvrage de ‘t Serclaes et de Bas se trouve dans la plupart des bibliographies un peu sérieuses, il est très rare d’y trouver celui de Boulger… On se demande bien pourquoi.

Quoi qu’il en soit – et qu’importe les raisons – Siborne n’a pas consulté les documents néerlandais et n’a eu aucun contact avec un quelconque officier hollandais, belge ou nassauvien.

Pour nous résumer, ce qu’on peut donc reprocher à Siborne est d’avoir péché par méthodologie. Les témoignages qu’il a recueillis sont univoques et partiaux. Se serait-il contenté de les publier tels quels qu’il aurait fait une grande œuvre historique. Mais en essayant d’en faire un ouvrage synthétique, il a commis une faute.

La seule vraie conclusion de tout ceci est qu’il faut absolument cesser de considérer le livre de Siborne comme la Bible de l’historiographie anglaise à propos de Waterloo. C’est loin d’être fait. Alessandro Barbero, dans son Waterloo, paru en 2005, écrit encore : « Pour l’historiographie anglaise du XIXe siècle, la référence fondamentale est : W. Siborne, History of the War in France and Belgium in 1815, Londres, 1844…[100]»

Tant pis pour Hofschröer, le dernier mot revient quand même à Wellington : 

« L’histoire d’une bataille, c’est un peu comme celle d’un bal. Certains peuvent se souvenir de tous les petits faits dont le grand résultat est la bataille gagnée ou perdue, mais personne ne peut se souvenir de l’ordre et du moment exact où ils sont advenus, et c’est précisément cela qui fait toute la différence.[101]»

M.D.