Waterloo : la grande batterie

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« A chaque commandant de corps de corps d’armée
« 18 juin 1815, onze heures du matin.
« Une fois que toute l’armée sera rangée en bataille, à peu près à une heure après midi, au moment où l’Empereur en donnera l’ordre au maréchal Ney, l’attaque commencera pour s’emparer du village de Mont-Saint-Jean, où est l’intersection des routes. A cet effet, la batterie de 12 du 2e corps et celle du 6e se réuniront à celle du 1er corps. Ces vingt-quatre bouches à feu tireront sur les troupes de Mont-Saint-Jean, et le comte d’Erlon commencera l’attaque, en portant en avant sa division de gauche et la soutenant, suivant les circonstances, par les divisions du 1er corps. Le 2e corps s’avancera à mesure pour garder la hauteur du comte d’Erlon
« Les compagnies de sapeurs du 1er corps seront prêtes pour se barricader sur-le-champ à Mont-Saint-Jean.
« (sé) Le maréchal duc de Dalmatie[1]. »

Telle résonne la dernière dictée de Napoléon avant la bataille de Waterloo…

[1] Napoléon – Correspondance, n° 22060.

A 11.00 hrs, donc, Napoléon est fixé sur son objectif : bousculer l’armée anglo-néerlandaise et s’emparer du village de Mont-Saint-Jean. Il n’est pas encore question de diversion sur Hougoumont mais seulement d’un choc frontal fourni par les deux premiers corps, le 6e corps en appui du 1er. Ce choc sera, comme d’accoutumée, précédé d’une préparation d’artillerie. A onze heures, Napoléon estime que les 24 pièces de 12 des 1er, 2ème et 6ème corps suffiront à affaiblir la ligne alliée. « Peu après », aucun auteur n’est plus précis, l’empereur décide de renforcer cette batterie en lui adjoignant les batteries de 6 du 1er corps et trois batteries de 6 de la Garde. A remarquer d’emblée : Napoléon disposerait encore théoriquement des 18 pièces de 12 de la garde mais il n’en ajoute aucune à la grande batterie. Il ne s’agit pas d’un oubli : à 11.30 hrs, les trois compagnies d’artillerie de la garde sont encore en route sur la chaussée de Charleroi et n’arriveront sans doute pas avant midi.

L’idée de constituer une grande batterie n’est pas neuve. Napoléon avait déjà eu recours à sept reprises à cette solution : à Eylau, à Wagram, à Borodino, à Bautzen, à Hanau, à Leipzig, et à Ligny. Le lecteur qui connaît bien les campagnes napoléoniennes aura remarqué que, sauf Wagram, aucune de ces batailles ne fut une victoire décisive. Bien plus, Leipzig fut une sanglante défaite. D’ailleurs, à Leipzig, précisément, les alliés avaient assimilé la leçon : Blücher constitua une batterie gigantesque en concentrant 220 pièces prussiennes, russes et suédoises qui écrasèrent les positions françaises à Schönefeld. De leur côté, les Russes avaient constitué une batterie d’une centaine de pièces à Gulden Gossa. Il faut dire que les alliés, à Leipzig, disposaient d’un total de plus de 1 500 bouches à feu !

Napoléon a toujours prétendu que l’opération contre Hougoumont n’était qu’une diversion destinée à forcer Wellington à dégarnir son centre pour renforcer son aile droite. C’est vraiment prendre le duc pour un demeuré si, au moment où on veut lui faire dégarnir son centre, on constitue une grande batterie braquée précisément sur ce même centre… C’est une des nombreuses raisons qui nous incitent à croire que l’opération d’Hougoumont n’était nullement une diversion. 

Quoiqu’il en soit, comme dit Houssaye : « On forma ainsi, en avant et à droite de la Belle Alliance, une formidable batterie de quatre-vingts bouches à feu. Il était près d’une heure. Ney dépêcha un de ses aides de camp à Rossomme pour avertir l’empereur que tout était prêt et qu’il attendait l’ordre d’attaquer. Avant que la fumée de tous ces canons eût élevé un rideau entre les deux collines, Napoléon voulut jeter un dernier regard sur l’étendue du champ de bataille [1] » C’est à ce moment que l’empereur aperçoit pour la première fois les Prussiens, chose qui eût effectivement été impossible si la grande batterie avait commencé à tirer. Thiers écrit pourtant : « A 11 heures et demie, Napoléon donne le signal, et de notre côté 120 bouches à feu y répondirent…[2] ». Évidemment, c’est de la fantaisie pour la raison que nous venons de dire mais aussi parce que, si le 1er corps attaque vers 14.00 hrs, ce que personne ne conteste, après une demi-heure de préparation d’artillerie – et tout le monde insiste sur cette demi-heure – la grande batterie a dû ouvrir le feu vers 13.30 hrs. Voilà qui semble définitivement établi.

Composition de la Grande Batterie

Cette belle unanimité ne va pas durer bien longtemps.

Houssaye écrit :

« Pendant ce combat [Hougoumont], l’empereur préparait sa grande attaque. Il fit renforcer par les batteries de 8 du 1er corps et trois batteries de la garde les vingt-quatre pièces de 12, jugées d’abord suffisantes pour canonner le centre de la position ennemie.[3] »

Lachouque, très sobre, se contente d’écrire :

« 80 pièces des 1er et 2e corps et de la Garde…[4] ».

Henri Bernard est un peu plus précis :

« Aux 46 pièces de d’Erlon (…), à l’est de la route, se sont ajoutées, en front du 1er Corps, les artilleries des corps Reille et Mouton et deux batteries de la Garde, totalisant 78 bouches à feu, soit 30 canons de 12, 28 canons de 8 et de 6 et 20 obusiers. [5]»

Jacques Logie : 

« Une puissante batterie composée d’environ 80 pièces, dont bon nombre de calibre 12…[6] »

Frings n’en dit pas beaucoup plus :

« … Quatre-vingts canons… l’artillerie du Ier Corps avait été renforcée par des pièces des II° et VI° Corps et de la Garde.[7] »

Damamme n’ajoute rien au débat (« …les quatre-vingts pièces de la grande batterie…[8] »

Luc De Vos entre un peu plus dans le détail :

« L’Empereur avait tout d’abord rassemblé 24 canons de 12 livres mais, ensuite, il augmenta considérablement le nombre de pièces. Outre les 46 canons du 1er corps, il fit venir l’artillerie organique des 2° et 6° corps et deux batteries de la Garde, soit en tout 78 bouches à feu : 30 de 12 livres, 28 de 6 livres en majorité, et quelques-unes de 8 livres ainsi que 20 obusiers.[9]»

Ce sont là les mêmes chiffres que ceux d’Henri Bernard. La plupart des autres auteurs se contentent de parler de 80 pièces.

Tâchons donc, avec ces quelques vagues données et l’ordre de bataille français en main de déterminer la composition exacte de la grande batterie.

Premier préalable : où tous ces auteurs ont-ils vu des pièces de 8 pouces ? Nous avons eu beau tourner le tableau de dotation de l’Armée du Nord en tous sens, il nous a été impossible d’en trouver une seule… Est-ce que parce que Houssaye parle de canons de 8 et pas de canons de 6 que les auteurs restent dans un vague prudent ? Toujours est-il qu’aucune pièce de 8 n’a fait son apparition sur le terrain le 18 juin 1815.

Effectif et approvisionnement

C’est en gardant présent à l’esprit l’ordre de bataille français qu’il faut essayer de reconstituer la composition de la grande batterie. Que voyons-nous ?

A Waterloo, l’armée française compte trois corps d’armée : les 1er, 2e et 6e corps à quoi il faut ajouter la garde que nous pouvons compter comme un corps d’armée. Nous laisserons de côté les 16 pièces de 6 livres et les 8 obusiers de 5,5 pouces des deux corps de réserve de cavalerie puisqu’aucune de ces pièces ne fera partie de la grande batterie.

Chacun de ces trois corps compte une batterie d’artillerie (à pied) par division, plus une batterie de réserve de corps. Les batteries de division comptent chacune 6 canons de 6 livres et 2 obusiers de 5,5 pouces appelés aussi « obusiers de 24 », du fait que cette pièce tire des obus d’un calibre égal à celui d’unepièce de 24 livres.

La batterie de réserve de chacun de ces corps compte 6 canons de 12 livres et deux obusiers de 6 pouces. Cela donne :

 

1er corps

Réserve

6 x 12

2 x 6

11/6 Aie à pied

Cpt Didier

206

1e division

6 x 6

2 x 5,5

20/6 Aie à pied

Cpt Hamelin

191

2e division

6 x 6

2 x 5,5

10/6 Aie à pied

Cpt Cantin

185

3e division

6 x 6

2 x 5,5

19/6 Aie à pied

Cpt Emon

179

4e division

6 x 6

2 x 5,5

9/6 Aie à pied

Cpt Bourgeois

177

1e div cavalerie

4 x 6

2 x 5,5

2/1 Aie à cheval

Cpt Bourgeois

158

2e corps

Réserve

6 x 12

2 x 6

7/2 Aie à pied

Cpt Valnet

216

5e division

6 x 6

2 x 5,5

18/6 Aie à pied

Cpt Deshaulles

191

6e division

6 x 6

2 x 5,5

2/2 Aie à pied

Cpt Meunier [10]

 

200

9e division

6 x 6

2 x 5,5

1/6 Aie à pied

Cpt Tacon

187

2e div cavalerie

4 x 6

2 x 5,5

2/4 Aie à cheval

Cpt Gronnier

163

6e corps

Réserve

6 x 12

2 x 6

4/8 Aie à pied

Cpt Gayat

224

 

4 x 6

2 x 5,5

Cie Artillerie à cheval de Marine

 

171

19e division

6 x 6

2 x 5,5

1/8 Aie à pied

Cpt Parisot

244

20e division

6 x 6

2 x 5,5

2/8 Aie à pied

Cpt Paquet

259

3e div cav (dét)

4 x 6

2 x 5,5

4/2 Aie à cheval

Cpt Dumont

180

5e div cav (dét)

4 x 6

2 x 5,

3/1 Aie à cheval

Cpt Duchemin

167

Garde

Réserve

Gl Lallemand

6 x 12

2 x 6

1e Compagnie

 

Tot. Rés.

696 

 

6 x 12

2 x 6

2e Compagnie

 

 

6 x 12

2 x 6

3e Compagnie

 

 

Div Grenadiers

6 x 6

2 x 5,5

5e Compagnie

 

212

6 x 6

2 x 5,5

1/1 Cie Marine

 

223

Div Chasseurs

6 x 6

2 x 5,5

6e Compagnie

 

193

6 x 6

2 x 5,5

2/1 Cie Marine

 

223

Jeune Garde

6 x 6

2 x 5,5

3/1 Cie Marine

 

278

6 x 6

2 x 5,5

1/1 Cie Marine

 

213

 

Soit :

Pour le 1er corps : 6 batteries, soit 28 canons de 6 livres, 10 obusiers de 5,5 pouces, 6 canons de 12 livres et 2 obusiers de 6 pouces, soit au total 46 pièces.

Pour le 2e corps : 5 batteries [11] : 22 canons de 6, 8 obusiers de 5,5, 6 canons de 12 et 2 obusiers de 6, soit 38 pièces.

Pour le 6e corps : 6 batteries : 24 canons de 6, 10 obusiers de 5,5, 6 canons de 12, 2 obusiers de 6, soit 42 pièces [12].

Pour la garde : 13 batteries, 52 canons de 6, 20 obusiers de 5,5, 18 canons de 12, 6 obusiers de 6, soit 96 pièces.

Au total, nous avons donc 222 pièces [13].

L’ordre de 11.00 hrs mobilise les réserves des trois corps d’armée, soit 3 batteries, ce qui donne 18 canons de 12 et 6 obusiers de 6, soit 24 pièces.

L’ordre qui vient « peu après » vient adjoindre à ces trois batteries, les batteries de 6 livres du 1er corps (32 pièces) et trois batteries de 6 de la garde (24 pièces).

C’est donc bien 80 pièces qui composent la grande batterie :

·         42 canons de 6 livres

·         18 canons de 12 livres

·         14 obusiers de 5,5 pouces

·         6 obusiers de 6 pouces

 

Le compte y est. On remarquera que les 18 pièces de 12 livres qui se trouvent alignées dans la grande batterie proviennent toutes des réserves des 1er, 2° et 6° corps. Les 3 batteries de 12 de la Garde en étaient encore à manœuvrer quand le feu est ouvert à 13.30 hrs et seront gardées en réserve. Nous sommes donc très loin des 30 canons de 12 allégués par Bernard et De Vos… Il est possible que les trois compagnies d’artillerie de la Garde aient reçu l’ordre de rejoindre la grande batterie mais qu’elles furent arrêtées dans leur mouvement suite à l’apparition des Prussiens vers 13.00 hrs. En tout état de cause, elles ne rejoignirent jamais la grande batterie.

Voici maintenant le déploiement de cette batterie d’est en ouest [14] :

·         6e Cie d’Aie à pied / Vieille Garde : à l’ouest de la chaussée

·         Aie à pied de la Marine de la Garde (2 Cies)

·         7e Cie/ 2e Aie à pied (12 livres)

·         4e Cie / 8e Aie à pied (12 livres)

·         11e Cie / 6e Aie à pied (12 livres)

·         20e Cie / 6e Aie à pied

·         10e Cie / 6e Aie à pied

·         19e Cie / 6e Aie à pied

·         9e Cie / 6e Aie à pied

Le personnel de la grande batterie comptait 1 000 artilleurs, 750 hommes d’équipages et 1 450 chevaux.

Elle emportait avec elle 15 300 boulets, 4 000 obus, 3 000 boîtes à balles, soit un total de 22 300 coups à tirer sans recourir au parc.

Portée efficace

Un des éléments essentiels, lorsqu’on parle d’artillerie, est évidemment de voir quelle est la portée de ses projectiles. Encore faut-il bien prendre garde au sens des mots et bien distinguer la portée maximum et la portée efficace maximum. L’oubli de ces détails a fait commettre les pires hérésies…

La portée maximale d’un boulet de canon de 12 livres est de 1 800 mètres, sa portée efficace maximale est de 900 mètres.

La portée maximale d’un boulet de canon de 6 livres est de 1 300 mètres, sa portée efficace maximale est de 700 mètres.

Les boîtes à balles seront efficaces jusqu’à 600 mètres pour un canon de 12 et de 400 à 450 mètres pour un canon de 6.

La portée maximale d’un obusier de 5,5 ou de 6 sera de 1 200 mètres et sa portée efficace maximale de 800 mètres.

Au mètre près, la plupart des auteurs se rallient à ces chiffres. Mais il faut noter que, quand cela les arrange, ils confondent gaiement la portée maximum et la portée efficace maximale. Le colonel Cotty, qui en 1822 était directeur des manufactures royales d’armes de guerre, et qui est donc supposé savoir de quoi il parle, écrit que « la plus grande distance à laquelle on doit tirer un boulet, avec le canon de bataille est de 994 m (500 toises) pour ceux de 12 et de 8, de 885 m pour celles de 4 ». Il ajoute d’ailleurs qu’en tirant à cinquante toises de moins, l’effet est « plus certain » et le tir « en est avivé » [15]. Autrement dit, un canon de 12 peut toujours envoyer un boulet de 12 livres à 1 800 mètres, en tenant compte des ricochets, mais, à cette distance et si le terrain s’y prête, il roulera à terre sans faire d’autre dégât. Tenant compte de ces chiffres, où Napoléon place-t-il sa grande batterie ?

Où Napoléon place-t-il sa grande batterie ?

Les auteurs francophones sont unanimes : un peu en avant de la Belle-Alliance, sur la crête le long du chemin de Belle-Alliance à La Marache, devant le 1er corps. Citons :

De Bas et ‘t Serclaes, p.123 :

« …sur la crête que suit le chemin reliant la ferme de la Belle-Alliance à La Haye ».

Frings, p. 45 :

 « … en avant de la crête de la Belle Alliance » ;

Logie, L’évitable défaite, p. 113 et La dernière bataille, p. 95 :

 « … en avant du chemin qui va de la Belle Alliance à la Marache… » ;

Bernard, p. 223 :

« Aux 46 pièces de d’Erlon indiquées au croquis 17, se sont ajoutées, en front du Ier Corps, les artilleries des Corps Reille et Mouton et deux batteries de la Garde… »

Le croquis 17 (p. 216-217) d’Henri Bernard, montre le déploiement initial : l’artillerie de d’Erlon se trouve effectivement le long du chemin Belle-Alliance-La Marache.

Devos, sur son schéma, ignore la grande batterie, mais écrit :

« La distance jusqu’aux positions les plus avancées allait de 800 à 1 300 mètres… », ce qui correspond au chemin Belle-Alliance-La Marache.

Damamme, p. 207 :

 « …en position devant le 1er corps… ».

Houssaye, p. 331 :

 « …en avant et à droite de la Belle-Alliance… » ;

 Lachouque, p. 144 : 

« Là-haut sur la crête de Belle-Alliance… » ;

Margerit, p. 359 :

 « la grande batterie, formée au centre, sur le plateau de Belle-Alliance,… » ;

De Potter, plan 3, montre les batteries le long du chemin Belle-Alliance-La Marache.

On pourrait multiplier les citations à l’infini, mais il semble que tous ces avis soient basés sur la carte de Craan qui montre bien la grande batterie un peu en avant du chemin qui conduit de la Belle-Alliance à La Marache.

La grande batterie sur la carte de Craan


Armons-nous d’une règle et reportons-nous sur la carte. Que constatons-nous ? La crête à l’est de la Belle-Alliance où tous nos auteurs disent que se trouve la grande batterie se situe à une distance de 1 200 à 1 500 mètres du chemin d’Ohain derrière lequel sont alignées les troupes anglo-néerlandaises. Le problème n’a pas besoin d’être expliqué longuement : la grande batterie est trop éloignée de la ligne alliée.

Sur une carte moderne (IGN n° 39/3 au 10.000e), en noir, la position de la grande batterie selon l’école française ; en bleu, la position réelle.

 Les auteurs [16] et les guides nous serinent à l’envi que le matin du 18 juin, les mouvements de l’artillerie française étaient rendus difficiles sinon impossibles par l’état boueux du terrain. Peut-être dans les fonds… ; mais nous savons aussi que vers 09.00 hrs, lorsque Napoléon demande quel est l’état du terrain, on lui répond que le vent s’est levé et qu’il ne tardera pas à sécher le terrain. Napoléon lui-même déclare qu’à midi, le terrain était praticable pour l’artillerie [17]. La plupart des témoins nous disent que dans la matinée du 18, le soleil se mit à briller timidement. Admettons encore que, dans le fond des vallons, le terrain soit resté boueux. Cela n’a pas empêché, selon tous nos auteurs, les pièces de la grande batterie d’avancer sur le chemin de crête qui va de la Belle-Alliance à La Marache jusqu’à 1 400 mètres à l’est de la Belle-Alliance. Ce chemin se maintient à peu près toujours à 135 mètres d’altitude avant de plonger assez brutalement à 110 mètres. Procédons mentalement à cette opération, toujours avec notre latte et notre carte. Nous voyons alors que la grande batterie pouvait tout juste atteindre la ligne anglaise à hauteur de l’actuel couvent de Fichermont (environ 1 000 mètres). Mais, tenant compte du fait que les Anglo-Néerlandais sont disposés derrière la crête, même à cette portée utile, il est évident que les pertes subies par les alliés seront minimes. Les boulets s’enfonceront lourdement dans le limon gras et ne rebondiront pas. Or c’est précisément le rebond du boulet qui le rend redoutable. Les auteurs nous expliquent d’ailleurs que seule la brigade Bijlandt, qui se trouvait selon eux en avant du chemin – ce que nous contestons formellement [18] – et l’artillerie anglaise qui se trouvait sur la crête ont souffert de ce bombardement. Ce qui est faux : Wellington fit reculer ses batteries à l’abri à l’arrière du chemin [19] et la brigade Bijlandt ne se trouvait pas où l’endroit que Siborne lui attribue mais bien en arrière.

Donc, même dans le plus favorable des cas, le vrai centre anglais – la Haye-Sainte et les abords de la chaussée – serait hors de portée de l’artillerie française. Bombarder inutilement en direction de cette zone, pour y envoyer, après une demi-heure, les divisions de gauche de Drouet d’Erlon, cela porterait un nom : incompétence criminelle. Mais on n’arrivera pas à nous faire admettre que Napoléon, artilleur lui-même, ait pu commettre ou même assister à une telle incurie sans réagir. Il y a vraiment quelque chose qui ne va pas…

Un avis divergent

En 1915, Emile Lenient [20] attache le grelot, mais n’ose quand même pas aller trop loin… Suivons en substance son raisonnement.

Il y a entre la Belle-Alliance et la Haye-Sainte un deuxième plateau, parallèle à celui-ci, à peu près à mi-chemin, très exactement à hauteur de la borne kilométrique 21, très visible sur la carte de Craan. Altitude : entre 130 m et 125 m. Terrain praticable à l’artillerie. Distance de la ligne anglaise : 600 mètres. Seule différence avec les crêtes voisines : aucun chemin ne la parcourt. Cette hauteur reste inexplicablement invisible aux yeux de nos auteurs alors qu’elle est visible sur toutes les (bonnes) cartes. Lorsqu’ils disent que le 1er corps descendit de sa position pour remonter sur la pente au sommet de laquelle se trouvait la ligne alliée, soit ils mentent délibérément, soit ils sont aveugles : ce sont deux pentes qu’eurent à monter et à descendre les fantassins de Drouet d’Erlon : ils durent descendre de la Belle-Alliance vers un premier creux, puis monter à hauteur du Km 21, en redescendre et enfin monter à l’assaut du chemin d’Ohain. Installées sur la hauteur du Km 21, non seulement les pièces de 12 mais toutes celles de la grande batterie auraient donc battu les Anglo-Néerlandais sur une profondeur maximale de 600 mètres ! Presque jusqu’à la ferme de Mont-Saint-Jean…

Lenient poursuit son raisonnement : on objectera que la chose n’était pas possible. L’état du terrain ? Nous avons déjà dit qu’il y avait moyen de déplacer l’artillerie sur la chaussée et sur les crêtes sans grand problème. Nous y reviendrons. La proximité de la ligne anglaise et le risque de se faire bombarder par l’artillerie du duc ? Le cas s’est présenté à plusieurs reprises au cours des guerres napoléoniennes : à Friedland, à Wagram… Le duel d’artillerie aurait été très vif [21], certes, mais les dégâts infligés aux alliés eussent largement contrebalancé les pertes de l’artillerie française. D’ailleurs, il y avait parfaitement moyen de placer de l’artillerie sur cette deuxième hauteur en protégeant le mouvement au moyen de la première grande batterie. Faisons nos comptes : Napoléon dispose de 266 pièces, Wellington de 174 [22]. Plaçons 80 pièces, si l’on veut, sur le plateau de Belle-Alliance quoiqu’un déploiement de cette importance soit inutile. Couvert par cette batterie, il nous reste bien assez de pièces pour avancer jusqu’au deuxième plateau, celui du Km 21, déployer là une deuxième grande batterie des deux côtés de la chaussée et, de là, non seulement museler l’artillerie anglaise, mais encore infliger des pertes considérables à la ligne anglaise, à toute la ligne anglaise mais surtout à son centre, véritable objectif de l’ordre de 11.00 hrs, et même à sa réserve sur une profondeur de 600 mètres. Et comme on dispose encore de réserves, on peut en même temps écraser Hougoumont sous les boulets et les bombes.

Nous voyons déjà les auteurs se lever comme un seul homme : mais enfin, nous diront-ils, au moment où la grande batterie ouvre le feu, Napoléon vient d’apercevoir les Prussiens se profiler sur les hauteurs de Saint-Lambert. Il lui fallait de l’artillerie pour couvrir sa droite. Notre deuxième batterie, celle du Km 21, devient impossible à constituer… D’accord ! A 13.30 hrs, il était trop tard. Mais je leur demanderai, à mon tour, pourquoi il fallait commencer aussi tard la vraie bataille – puisque ces auteurs considèrent Hougoumont comme une « diversion » ou une « petite opération ». Et la réponse sera infailliblement : le terrain était trop boueux pour manœuvrer l’artillerie.

Le terrain « impraticable »…

Au risque de nous répéter, reprenons une fois de plus les arguments qui nous font rejeter cette explication. Tous les auteurs sont d’accord : le 17 juin 1815 entre 14.00 et 15.00 hrs, un orage violent éclate et des trombes d’eau se déversent sur le terrain de la future bataille. Cette pluie, entrecoupée de quelques pauses, dure jusqu’à l’aube du 18, soit vers 03.30 hrs. A ce moment, un vent léger se lève et commence à sécher le terrain. Un pâle soleil fait même son apparition. Le reste de la journée se passera en timides éclaircies, passages nuageux ou très nuageux et même petites averses. Bref, le temps typiques pour une journée de printemps en Belgique…  Cela, c’est du solide. Mais nos auteurs qu’une démonstration logique ne suffit pas à convaincre brandissent maintenant une phrase tirée d’un livre du colonel Camon : « On ne put la (la grande batterie) porter en avant pour améliorer son tir, car quelques batteries, qui tentèrent de franchir le vallon, s’y embourbèrent et furent sabrées par la cavalerie.[23]» Et, triomphalement, ils nous diront : vous voyez que le terrain était impraticable. A quoi nous répondrons que nous n’avons jamais dit qu’il fallait avancer dans le vallon mais par la route et les crêtes. Et nous ajouterons, comme Emile Lenient, que si des batteries françaises se sont fait sabrer, c’est parce qu’elles n’étaient pas soutenues par de la cavalerie ou de l’infanterie, ce qui est une exigence absolue de la coordination indispensable des armes. Sur quoi, entre parenthèses, nous remercierons nos auteurs d’avoir si opportunément remarqué cette phrase de Camon qui prouve, s’il en était encore besoin, que Lenient n’est pas le seul à avoir remarqué que la grande batterie était bien trop éloignée du front anglo-allié.

Napoléon, dans une de ses dictées de Sainte-Hélène, dit qu’après son déjeuner de 8 heures – soit vers 9 heures – « des officiers d’artillerie, qui avaient parcouru la plaine annoncèrent que l’artillerie pouvait manœuvrer, quoique avec quelques difficultés qui, dans une heure, seraient bien diminuées [24]» De l’aveu même de l’empereur, les mouvements de l’artillerie étaient donc tout à fait possible dès 10.00 hrs. Naturellement, il est toujours possible de contester les dires de Napoléon. C’est ce que les auteurs font quand les faits ne « collent » pas avec leur analyse. Or, dans le cas qui nous occupe, un peu de critique interne nous amène à faire foi à ce qu’a dicté l’empereur. Si, comme c’est souvent le cas, Napoléon se cache derrière toute une série de prétextes pour justifier ses erreurs, ici, il montre le bout de l’oreille. Il s’accuse lui-même implicitement d’avoir inutilement perdu du temps le matin du 18 juin. Rappelons que le champ de bataille de Waterloo est sur la ligne de partage des eaux entre les bassins de la Dyle et de la Senne ; Mont-Saint-Jean culmine à 139 m. Il ne fait pas de doute que dès 09.00 hrs, les crêtes et la route étaient praticables à défaut des vallons. Ceci établi, il est donc clair qu’à partir de 10.00 hrs au plus tard, les différentes batteries dont nous avons parlé pouvaient être mises en place. Admettons encore que cela soit chose faite à 11.00 hrs, ce qui est déjà bien tard, elles pouvaient ouvrir le feu dès ce moment. Il n’est pas encore question de Prussiens – que l’on n’apercevra dans le lointain que vers 13.00 hrs [25]. Dès lors, les batteries pouvaient, pendant au moins deux heures, ravager le centre anglais, réduire la Haye-Sainte en cendre et non se contenter de battre inutilement le centre- gauche de Wellington sans lui faire grand mal. Une fois, le centre anglo-néerlandais disloqué par ce feu redoutablement efficace, il n’y avait plus qu’à appliquer le plan que nous indique l’ordre de 11.00 hrs : envoyer le 1er corps, soutenu par le 2ème corps et par la cavalerie précipiter la déroute de Wellington et occuper Mont-Saint-Jean. A 15.00 hrs, au plus tard, tout eût été réglé et l’on pouvait tranquillement attendre les Prussiens avec le 6ème corps et la Garde… Lenient conclut sa démonstration en insistant sur le fait que tout cela ne fut jamais réalisé et il ajoute : en attendant, le seul résultat pratique de cette demi-heure de canonnade est celui que donne très justement le colonel Camon [26] : « Beaucoup de fracas et peu d’effet ».

Répétons une fois de plus, afin que les choses soient bien claires, que tout ceci est le raisonnement  d’E. Lenient qu’il développe dans un chapitre de son ouvrage sous le titre « La bataille de Waterloo. – Coup d’œil d’ensemble. Le terrain et l’artillerie » de la page 435 à la page 447 [27].

Si son raisonnement se tient parfaitement, tous les chiffres que donne Lenient sont faux (distances, portées utiles, etc.). C’est ainsi que, outre le fait que les fameux canons de 8 font leur réapparition, il ose dire qu’un canon de 12 porte efficacement à 1 800 m, c’est à dire au double de la portée efficace réelle : « La grande batterie de 80 pièces est à 1.500 mètres environ de la ligne anglaise. La portée du 12 était de 1.800 mètres, celles du 8, de 1.500. Le 12, qui constituait la majeure partie de la batterie, pouvait à la rigueur battre la ligne anglaise sur une profondeur de 300 mètres.[28] »

Néanmoins, son raisonnement se tient parfaitement : en plaçant la grande batterie sur la crête du km 21, on en aurait considérablement augmenté les effets. Mais, Lenient, parlant de cette manœuvre l’écrit lui-même : « En résumé, il s’agissait d’un bond en avant de 500 mètres. Pourquoi ne fut-il pas tenté ?[29] »

Et si, comme la plupart des auteurs de l’école française (et belge) le disent, il n’a pas été tenté, c’est que Napoléon est un mauvais artilleur. Maes, qui recopie Lenient à la lettre près ajoute : « Le plan de campagne de Napoléon en 1815 est présenté comme un des meilleurs après celui d’Austerlitz ; or, qu’on le veuille ou non, force nous est de reconnaître que la bataille de Mont-Saint-Jean est la plus incohérente, la plus décousue et la plus lamentable de toutes les guerres de l’Empire.[30] » Voilà qui est bien sévère de la part d’ un admirateur fanatique de Napoléon !…

« Pourquoi le déplacement de la grande batterie vers la crête du km 21 ne fut-il pas tenté ? » se demande Lenient et il conclut : « C’est une énigme ».

Le mot de l’énigme

Or, à l’époque où Lenient écrivait, le mot de l’énigme existait depuis 70 ans…

Si nous consultons la bibliographie que Lenient donne au début de son ouvrage, nous constatons qu’il ne s’y trouve aucun ouvrage anglais, ni même aucun ouvrage étranger si ce n’est ceux de Clausewitz. Dommage ! Si Lenient avait consulté le livre de William Siborne, paru pour la première fois en 1844, et constamment réédité depuis [31], et, tout particulièrement le grand atlas qui suivit de près sa publication, il aurait constaté que l’auteur anglais montre la grande batterie à l’endroit exact où son raisonnement aurait voulu qu’on la plaçât. La maquette de la bataille qu’avait construite Siborne et qui avait été inaugurée en 1838, montre bien la grande batterie à hauteur du Km 21, mais ne pouvait pas être une pièce absolument probante : elle représente le champ de bataille vers 19.15 hrs. Mais c’est un indice sûr…

Détail de la carte n° 6 de l’Atlas de Siborne. Situation à 11.45 hrs

La planche 6 de l’atlas, en revanche, montre la position des armées vers 11.45 hrs, au moment des premiers coups de feu.  Et nous n’y voyons pas la grande batterie, mais les batteries divisionnaires sagement alignées devant et sur le côté de leur division respective. Il est à remarquer que cette planche n’est pas très fiable. Elle montre en effet la division Donzelot à gauche de la division Alix alors que, dans la réalité, c’était l’inverse. Cette erreur a induit un certain nombre d’auteurs, dont Alessandro Barbero, à commettre les pire absurdités. Mais là n’est pas notre propos.

Donc Siborne montre bien l’artillerie de l’aile droite avant que les ordres en vue de la formation de la grande batterie n’aient commencé à recevoir un début d’exécution

La planche suivante de l’atlas nous transporte immédiatement à 19.45 hrs.

Détail de la carte n° 7 de l’atlas de Siborne. Situation à 19.45 hrs

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Ici, aucun doute : la ligne d’artillerie se trouve incontestablement sur la hauteur du km 21

Si le livre de Siborne avait échappé à l’attention de Lenient, il aurait pu trouver la solution dans celui du sergent-major Cotton, témoin direct de la bataille.

Et c’est exactement ce que montre Mark Adkin, dans son ouvrage définitif sur la bataille de Waterloo [32].

En effet, si nous nous en tenons à ce qu’affirment les auteurs de l’école française et si la grande batterie était située immédiatement à droite de la Belle-Alliance, un terrible doute doit nous assaillir. Si les Français n’ont pas utilisé cette crête du Km 21 et que la grande batterie fit « beaucoup de fracas pour peu de résultat », pourquoi donc les Anglo-Alliés se sont-ils tous plaints des pertes subies durant la demi-heure au cours de laquelle elle a tiré ? Les témoignages cités par Siborne, celui du baron van Zuylen van Nijevelt [33], tous ceux des témoins de ce côté du champ de bataille sont d’accord : on eut à subir de cruelles pertes, avant même d’avoir pu tirer un coup de mousquet [34].

Cela s’explique pourtant facilement si la grande batterie est à hauteur du km 21.

Adkin explique :

« Les ordres pour la réunion de la Grande Batterie furent donnés à 11.30 hrs (…) De ce moment jusqu’à celui où la batterie ouvrit le feu, vers 13.00 hrs, les 80 pièces et tous les caissons de munitions qui leur étaient associés se réunirent le long de la crête sur laquelle la ligne de feu devait être établie. Le déploiement des canons et de leurs véhicules prit du temps lorsqu’ils eurent à quitter la route, à travers le sol mou et boueux et à travers les champs aux épis élevés et humides [35]. La crête ouverte choisie pour le déploiement de la batterie constituait une plate-forme idéale pour les canons. Elle s’étend sur 1 200 mètres à l’est de la route Bruxelles-Genappe (et à 400 mètres au nord de la Belle Alliance [36]), avant de plonger dans une étroite vallée qui conduit à Papelotte. Elle court grosso modo du sud-ouest vers le nord-est, parallèle à la fois à la ligne anglo-alliée et à la ligne française. Quoique légèrement moins élevée que la crête anglo-alliée, elle est à peu près à la même altitude que la position française, 400 mètres plus au sud. Entre la batterie et la ligne française, elle offre un faible creux propre à dissimuler et à protéger la plupart des très vulnérables caissons de munitions, des chariots et des centaines de chevaux. En avançant les canons 400 mètres en avant de leurs positions, leur cible (la crête de Mont-Saint-Jean) se rapprochait de 600 à 800 mètres. Cela mettait une partie importante de la ligne de front ennemie à bonne portée de tous les calibres incorporés dans la batterie… Cette crête présentait un danger potentiel du point de vue français : les canons paraissaient très exposés, pour ainsi dire isolés, si loin de l’armée. Néanmoins le risque, n’était pas aussi important qu’il y paraissait, puisque les Français devaient monter à l’attaque et qu’ils pouvaient s’attendre avec une quasi certitude à ce que leurs ennemis veuillent rester sur la défensive. Napoléon n’envisageait évidemment pas que ses canons soient attaqués. Il eut la preuve du contraire lorsque la cavalerie lourde britannique galopa jusqu’à la batterie et commença à sabrer les canonniers et les conducteurs. Mais cette charge improvisée et sans organisation échoua aussi vite qu’elle survint. L’autre inconvénient – mineur – de cette crête était que beaucoup de canons ne pouvaient pas viser convenablement du fait que les seigles et les blés étaient plus hauts que la gueule des canons. Dans la suite, les mouvements des chevaux et des hommes avaient aplati ces plantations, mais il est vraisemblable qu’au début, les officiers de pièces eurent à les fouler devant bon nombre de bouches à feu… [37] »

Ainsi donc Adkin, non seulement reprend la suggestion de Lenient, mais il affirme qu’elle est devenue une réalité le 18 juin 1815. La carte qu’il publie est assez explicite : à la différence de tous les auteurs qui n’y pensent jamais, il tient compte de la place prise par les trains et les caissons. Les trains pour 80 canons comportent 368 chevaux et 184 hommes, en une rangée située plus au moins à 25 mètres derrière les canons. A l’arrière se trouvent trois lignes de caissons (au total, 204 transportant 22.300 coups) et une ligne de 60 chariots spécialisés [38]. Le nombre total de chevaux affectés à la grande batterie se montait à 1 450. Immédiatement derrière vient enfin la ligne d’infanterie française. Cela représente une profondeur d’environ 450 mètres.

Or, mettez votre grande batterie immédiatement devant la ligne d’infanterie, sur la crête de la Belle-Alliance, vous seriez forcé de disposer trains et caissons derrière la ligne d’infanterie, c’est-à-dire à ce point éloignés des bouches à feu qu’ils ne leur seraient plus d’aucune utilité ! On imagine le va et vient des artilleurs allant se réapprovisionner derrière la ligne d’infanterie, la traversant donc dans un sens puis dans l’autre et, par la force des choses, la désorganisant…

Résultat pratique

Examinons maintenant l’efficacité de cette canonnade d’une demi-heure. La zone cible à portée de la grande batterie doit être divisée en deux : devant la crête du chemin d’Ohain et derrière celle-ci. La première zone présentait aux yeux des artilleurs français cinq batteries alliées et demie, soit 34 canons et 1 100 hommes, sur une largeur de 1 200 mètres [39]. C’est bien peu de choses… En arrière, dans la deuxième zone, cachés par la crête, 22 bataillons d’infanterie soit environ 14 000 hommes. Il est clair que ni Napoléon ni aucun de ses généraux ne pouvaient savoir ce qui se passait derrière cette crête, même si les anciens d’Espagne s’en doutaient un peu. Les artilleurs de la grande batterie tiraient donc sur cette zone à l’aveuglette [40], ce qui, on l’admettra, dut quand même provoquer quelques dégâts, ceux dont se plaignent les Anglo-Alliés dont nous avons invoqué les témoignages. Il s’agissait donc de tirs indirects, bien souvent utilisés à notre époque, mais que la technologie d’alors rendait totalement aléatoires. Et ne perdons quand même pas de vue les 20 obusiers présents dans la grande batterie, dont le but est précisément le tir indirect…

Dans la première zone, en avant du chemin d’Ohain, on estime à 300 tués ou blessés les pertes totales subies par les batteries anglo-alliées au cours de la bataille. On peut donc admettre que vers 14.00 hrs, après le tir intensif de la grande batterie, 150 hommes avaient été mis hors combat. Autrement dit, pas grand monde… La zone située en arrière du chemin fut atteinte par deux types de munitions : les boulets de canons qui passaient au-dessus de la crête et les obus. On peut raisonnablement compter qu’un tiers des boulets tirés par les Français ont réussi à passer la crête, soit environ 900. C’est le chiffre qu’il faut également retenir pour les obus. Au total, cela voudrait donc dire que 1 800 coups atteignirent la zone en question. Cela donnerait un coup tous les 169 mètres carrés… Tenant compte qu’au cours de la bataille tout entière, on eut à déplorer 3 350 tués ou blessés parmi les unités disposées à cet endroit à 13.00 hrs, il est raisonnable d’estimer les pertes dues à la grande batterie à 350 tués ou blessés. Pour paraphraser le colonel Camon : « Beaucoup de bruit pour rien »…

C’est ici que nos auteurs nous attendent au tournant : « Tout cela est bien joli, mais vous n’expliquez pas pourquoi la Haye-Sainte est sortie pratiquement intacte de ce furieux bombardement. Lenient lui-même émettait l’hypothèse que de l’endroit où vous prétendez situer la grande batterie, la Haye-Sainte aurait dû être réduite en cendre… » C’est là que le terrain, une fois de plus, vient à notre secours. Nous l’avons dit : la crête où se situe la grande batterie est à une altitude d’environ 125 mètres, le verger de la Haye-Sainte à environ 110 mètres ! Soit un creux de 15 mètres sur une distance de moins de 400 mètres… D’autre part, il est impossible à un canon d’adopter un angle de tir inférieur à 15° sous le plan horizontal. Un boulet tiré sous cet angle atteindra sans doute le sol après 300 mètres à condition que la cible soit au même niveau. Si elle se trouve 15 mètres plus bas, la trajectoire s’allonge et le boulet touchera le sol à plus de 450 mètres… Manque de chance, la ferme est à environ 400 mètres, le verger plus proche encore. Or, il est impossible de raccourcir encore la trajectoire. Le raisonnement tient, mais en sens inverse, pour les obusiers. Il est impossible de leur faire prendre un angle de tir à plus de 45° et dans ce cas l’obus est porté à 600 m (pour une pièce de 6 pouces). De l’endroit où se trouvent les canons français, tous les coups, sauf hasard malencontreux, passeront par-dessus la ferme pour aller s’enfoncer lourdement dans l’argile de la pente du chemin d’Ohain. La Haye-Sainte subit néanmoins quelques dégâts, mais ce fut plutôt par hasard : elle ne constituait pas à 13.00 hrs un objectif prioritaire. Aucun ordre ne fut en tout cas donné pour qu’on la prît pour cible.

Donc, contrairement à ce qui a toujours été prétendu, la grande batterie était installée à la crête que nous avons appelée « du Km 21 » et non à droite de la Belle-Alliance sur le chemin qui mène à La Marache. Adkin tire les conclusions suivantes :

Durant les trente minutes du bombardement, quelques 3 600 coups furent tirés dont la moitié environ tomba sur la pente, tandis que l’autre moitié tombait sur la contre-pente. Dans l’ensemble de la zone cible, étaient déployés plus de 15.000 Anglo-Alliés, dont 500 seulement furent atteints par le tir de la grande batterie soit 3,3 p.c. Cette relative inefficacité est due à quatre faits :

·         la plupart des troupes étaient cachées aux yeux des artilleurs français par le terrain et la fumée ;
·         la crête a protégé le gros des troupes d’environ 50 p.c. des coups ;
·         le sol argileux humide a absorbé à la fois les boulets et les obus qui atterrissait (très peu roulèrent ou ricochèrent) ;
·         le nombre de coups tirés reste relativement réduit par rapport à la surface visée.

Ainsi donc, quoi qu’en des termes très différents, Lenient et Adkin disent exactement la même chose. A la différence – fondamentale quand même – que Lenient dit : « Napoléon aurait dû… » et qu’Adkin dit « Napoléon a… ».

Ce qui nous étonne, c’est que même après parution de la carte de Siborne, même après celle de la carte de Cotton, même après le raisonnement de Lenient, même après la parution du livre de Mark Adkin, dont les démonstrations sont péremptoires, les auteurs de l’école française (et les guides du champ de bataille) continuent à raconter les mêmes absurdités sans se poser de question et sans varier d’une ligne…

Et pourtant, au prix d’une toute petite réflexion,il y a un moyen simple de concilier tout le monde…

La planche n° 6 de Siborne nous montre la position des troupes en exécution des ordres de 05.00 hrs.[41]. Aucun auteur ne nous dit quand la grande batterie a pris place au km 21, mais il ne fait aucun doute que c’est avant d’ouvrir le feu préparatoire à l’attaque du 1er corps, soit avant 13.30 hrs.

Mais voilà qui pose une dernière question : se pourrait-il que la mise en place de la grande batterie ait retardé le vrai début de la bataille ? La chose est loin d’être d’absurde. Les auteurs nous disent qu’à 11.30 hrs, au moment où commence l’attaque d’Hougoumont, le 1er corps n’a pas tout-à-fait terminé de se déployer : la division Durutte est encore en colonne et passe derrière les trois autres divisions pour aller se ranger à gauche du dispositif. Pendant ce temps-là, les artilleries divisionnaires et de réserve de corps commencent à former la grande batterie. La mise en œuvre d’une batterie n’est pas chose très facile. A l’heure actuelle, il est difficile de s’en rendre compte. Il a fallu rattacher les pièces, parcourir la distance qui les séparait de leur destination, les détacher et les approvisionner. Il est possible – mais nullement certain – que les batteries divisionnaires se soient déplacées à la bricole. Les réserves de corps ont dû emprunter la chaussée puis se risquer à travers champ… Bref, rien de très aisé même pour des artilleurs expérimentés. Deux heures ne semblent donc pas un délai exagéré pour se trouver en ordre de tir.

Les auteurs nous disent que c’est vers 11.30 hrs que Napoléon décida de former une grande batterie et nous savons que celle-ci a ouvert le feu à 13.30 hrs, très vraisemblablement dès qu’elle a été en mesure de le faire. On a donc attendu qu’elle soit en place pour véritablement entrer dans le vif du sujet. S’il n’avait pas fallu attendre, on aurait pu le faire vers midi. Cela aurait-il changé quelque chose ?… Voilà qui est impossible à dire sans se lancer dans de vaines théories… Mais ce que l’on peut dire sans une seule chance de se tromper, c’est que l’état du terrain n’a strictement rien à voir avec l’heure tardive à laquelle ont commencé les opérations.

 

M.D.