Waterloo : l’attaque du 1er corps

Quelques pistes sur le plan de bataille de Napoléon

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Abstract

L’attaque du 1er corps, vers 14.00 hrs, est un des épisodes de la bataille de Waterloo qui a suscité le plus de débats. Il n’est pas exagéré de dire que ce moment de la bataille a suscité autant de versions qu’il y a d’auteurs. Nous allons ensemble essayer de trier le vrai du faux et, ensuite, tâcher de comprendre pourquoi ce vaste mouvement, le plus important de la journée du 18 juin 1815, s’est finalement soldé par un cuisant échec que rien ne put rattraper.

Position de départ et formation

Commençons donc par voir quels sont les acteurs en présence. Du côté français d’abord :

 

1er CORPS (Drouet d’Erlon)

Division

Brigade

Effec.

Régiment

Effec.

Bataillon

Effec.

1ère division

Quiot

1ère Charlet

2 111

54e Ligne (Charlet)

962

1/54 (Guyot)

480

2/54 (Prieur)

482

55e Ligne (Morin)

1 149

1/55 (Durand)

580

2/55 (Delamoussay)

569

2e Bourgeois

1 881

28e Ligne (Senac)

898

1/28 (Senac)

449

2/28 (Marrens)

449

105e Ligne (Gentry)

983

1/105 (Coste)

488

2/105 (Bonnet)

495

2e division

Donzelot

1ère Schmitz

2 877

13e Léger (Gougeon)

1 875

1/13 (Lendormy)

643

2/13 (Pierron)

620

3/13 (Maussion)

612

17e Ligne (Guerel)

1 002

1/17 (Vogt)

552

2/17 (David)

450

2e Aulard

2 200

19e Ligne (Trupel)

1 032

1/19 (Garcin)

529

2/19 (Demannion)

503

51e Ligne (Rignon)

1 168

1/51 (Pernet)

610

2/51 (Pêcheur)

558

3e division

Marcognet

1e Noguès

2 025

21e Ligne (Carré)

1 137

1/21 (Debar)

532

2/21 (Chaboux)

605

46e Ligne (Dupré)

888

1/46 (Bonnefoi)

461

2/46 (Couturand)

427

2e Grenier

1 997

25e Ligne (Galté)

974

1/25 (Deshamaux)

508

2/25 (Paquet)

466

45e Ligne (Chapuset)

1 003

1/45 (Sivan)

514

2/45 (Gruard)

489

4e division

Durutte

1e Pégot

2 129

8e Ligne (Ruelle)

983

1/8 (Bertrand)

512

2/8 (Arbey)

471

29e Ligne (Rousselot)

1 146

1/29 (Ressejac)

589

2/29 (Duquesnoy)

557

2e Brue

1 731

85e Ligne (Masson)

631

1/85 (Filanchier)

321

2/85 (Verdure)

310

 

95e Ligne (Garnier)

1 100

1/95 (Bosse)

568

2/95 (Rullière)

532

 

Et voici l’ordre de bataille des unités alliées de ce côté du champ de bataille :

Divisions

Eff

Brigade

Eff

Bataillons

Eff

2(NL)div

Perponcher

7 620

1(NL)Bde

2 931

27(NL)Jagers

Grunebosch

550

7(B)Ligne

Vandesande

701

5(NL)Militie

Weslenberg

220

7(NL)Militie

Singendonck

675

8(NL)Militie

de Jongh

566

2(NL)Bde

Saxe-Weimar

4 689

1/2 Nassau

Büsgen

889 [1]

2/2 Nassau

Normann

885

3/2 Nassau

Hegmann

899

1/28 Orange Nassau

von Dressel

893

2/28 Orange Nassau

Schleyer

688

Nassau Jäger

Bergmann

177 [2]

5(GB)Div

Picton

6 724

8(GB)Bde

Kempt

1 923

28th

Belson

557

32nd

Hicks

503

79th

Douglas

445

95th Rifles (6 cies)

Barnard

418

9(GB)Bde

Pack

1 697

3/1

Campbell

453

42nd

Dick

338

2/44

Hammerton

494

92nd

McDonald

412

5(Han)Bde

Vincke

2 604

Gifhorn Landwehr

v. Hammerstein

640

Hameln Landwehr

v. Strube

689

Hildesheim Landwehr

v. Rehden

640

Peine Landwehr

Westphalen

635

6(GB)Div

Cole

5 158

10(GB)Bde [3]

Lambert

2 289

1/4

Brooke

677

1/27

Hare

750

1/40

Hayland

862

2/81 [4]

498

4(Han)Bde

Best

2 669

Verden Landwehr

De Decken

642

Lüneberg Landwehr

Rahmdor

647

Munden Landwehr

Schmidt

680

Osterode Landwehr

Reden

700


[1] A Hougoumont.

[2] A Hougoumont.

[3] Sur l’aile droite.

[4] Resté à Bruxelles

 Une précision importante

Avant toute chose, il faut faire une mise au point très importante. Les auteurs, lorsqu’ils parlent de la 1ère division du 1er corps, parlent indifféremment de la « division Allix (ou Alix) » ou de la « division Quiot ». Il faut retenir que la 1ère division, nominalement commandée par le général Allix, était composée de deux brigades : l’une commandée par le général Quiot du Passage, l’autre par le général Bourgeois. Or, le général Allix n’ayant pu rejoindre à temps, fut remplacé à la tête de la division par le général Quiot qui céda lui-même le commandement de sa brigade au colonel Charlet, chef de corps du 54e de ligne. Ainsi, lorsque les auteurs parlent de la division Allix ou de la division Quiot, veulent-ils dire la même chose.

D’autre part, quoique cela n’apparaisse pas ou fort peu dans les textes que nous allons parcourir, il est essentiel de retenir que le 1er corps a adopté deux formations différentes : sa position primitive vers 11.30 hrs et celle qu’il adoptera après avoir franchi la ligne d’artillerie pour monter à l’assaut de la ligne anglaise vers 14.00 hrs.

Mise en place du 1er corps

Napoléon, dans ses Mémoires, décrit la position du 1er corps le matin du 18 juin 1815 :

« La troisième colonne, formée par le premier corps et commandée par le lieutenant-général comte d’Erlon, appuya sa gauche à la Belle-Alliance sur la droite de la chaussée de Charleroi, et sa droite vis-à-vis la ferme de La Haye où était la gauche de l’ennemi. Chaque division d’infanterie était sur deux lignes ; l’artillerie dans les intervalles des brigades. Sa cavalerie légère qui formait la quatrième colonne, se déploya à sa droite sur trois lignes, observant La Haye, Frischermont, et jetant des postes sur Ohain, pour observer les flanqueurs de l’ennemi, son artillerie légère était sur sa droite.[1]»

Thiers n’est pas beaucoup plus précis : 

« A l’aile droite, c’est-à-dire de l’autre côté de la chaussée de Bruxelles, le corps du comte d’Erlon (1er), qui n’avait pas encore combattu et qui comptait 19 mille fantassins, vint s’établir en face de la gauche des Anglais, ses quatre divisions placées l’une à la suite de l’autre, et chacune d’elles rangées sur deux lignes…[2]»

Plus loin, Thiers nous montre le dispositif adopté selon lui par le 1er corps au moment de se mettre en marche :

« …Napoléon donna donc au maréchal Ney le signal de l’attaque. Cette importante opération devait commencer par un coup de vigueur au centre, contre la ferme de la Haye-Sainte située sur la grande chaussée de Bruxelles. Notre aile droite déployée devait ensuite gravir le plateau, se rendre maîtresse du petit chemin d’Ohain qui courait à mi-côte, se jeter sur la gauche des Anglais, et tâcher de la culbuter sur leur centre, pour leur enlever Mont-Saint-Jean au point d’intersection des routes de Nivelles et de Bruxelles. La brigade Quiot de la division Alix (première de d’Erlon), disposée en colonne d’attaque sur la grande route, et appuyées par une brigade des cuirassiers de Milhaud, avait ordre d’emporter la ferme de la Haye-Sainte. La brigade Bourgeois (seconde d’Alix), placée sur la droite de la grande route, devait former le premier échelon de l’attaque du plateau ; la division Donzelot devait former le second, la division Marcognet le troisième, la division Durutte le quatrième. Ney et d’Erlon avaient adopté pour cette journée, sans doute afin de donner plus de consistance à leur infanterie une disposition singulière, et dont les inconvénients se firent bientôt sentir. Il était d’usage dans notre armée que les colonnes d’attaque se présentassent à l’ennemi un bataillon déployé sur leur front, pour fournir des feux, et sur chaque flanc un bataillon en colonne serrée pour tenir tête aux charges de cavalerie. Cette fois au contraire Ney et d’Erlon avaient déployé les huit bataillons de chaque division, en les rangeant les uns derrière les autres à distance de cinq pas, de manière qu’entre chaque bataillon déployé il y avait à peine place pour les officiers, et qu’il leur était impossible de se former en carré sur leur flanc pour résister à la cavalerie. Ces quatre divisions formant ainsi quatre colonnes épaisses et profondes, s’avançaient à la même hauteur, laissant de l’une à l’autre un intervalle de trois cents pas. D’Erlon était à cheval à la tête de ses quatre échelons ; Ney dirigeait lui-même la brigade Quiot, qui allait aborder la Haye-Sainte.[3]

Le célèbre stratégiste, le général Jomini nous montre le 1er corps au même instant :

 « Vers une heure, Ney s’élance donc à la tête du corps d’Erlon, qui se ploie en colonnes par division pour franchir plus vivement l’espace qui le séparait de l’ennemi[4]. Ce mouvement, exécuté en masses serrées et trop profondes sous un feu meurtrier, se fit avec un peu de flottement ; une partie de son artillerie resta derrière, et continua à contre-battre de loin celle de l’ennemi pendant que l’infanterie passait le ravin. Bien que la formation en colonnes eût laissé entre les divisions des intervalles assez considérables, ils n’étaient pas suffisants toutefois pour les déployer. Les relations publiées jusqu’à ce jour diffèrent d’ailleurs beaucoup entre elles sur la manière dont cette première attaque s’exécuta : les unes font marcher les quatre divisions du corps d’Erlon, ainsi formées en autant de masses, en échelons la gauche en avant, directement sur la position de la de l’aile gauche alliée, méprisant le poste de la Haye-Sainte qu’elles laissaient derrière elles.
« D’autres font marcher la 2e division du corps d’Erlon sur ce poste, et la 4e sur celui de Smohain, presque simultanément avec l’attaque de cette position.
« Quoi qu’il en soit, j’ai tout lieu de croire qu’en effet trois divisions en colonnes profondes s’ébranlèrent en même temps pour fondre sur la position occupée en première ligne par les Belges du général Perponcher, à droite de la chaussée de Mont-Saint-Jean, tandis que la division Durutte marchait sur Smohain, ou du moins contenait l’extrême gauche de l’ennemi de ce côté, de concert avec la cavalerie légère de Jaquinot. 
« Bravant toutes les difficultés qu’offraient les terres détrempées pour mouvoir des masses ainsi agglomérées, et le feu d’une artillerie formidable, les 1ère et 3ème divisions avaient atteint la première ligne ennemie au point où se trouvait la brigade du général Bylandt (Division Perponcher), qu’elles enfoncèrent à la suite d’un choc vigoureux. Mais loin d’avoir accompli leur tâche, elles se trouvèrent assaillies subitement par la division anglaise de Picton, placée en seconde ligne, et couchée derrière un pli de terrain qui la favorisait…[5]»

 Jomini assortit ce commentaire d’une longue note : 
« Il règne une grande confusion dans toutes les relations publiées jusqu’à ce jour sur la bataille de Waterloo. Les uns font attaquer la gauche de la position par les quatre divisions très rapprochées ; d’autres disent que celle de Durutte marcha sur Smohain, et celle de Quiot sur la Haie-Sainte. Il paraît que l’ordre de bataille d’Erlon fut interverti, et que sa 1e division, au lieu d’être à droite vers Smohain forma la gauche à la Haie-Sainte. Les Victoires et Conquêtes parlent d’une grande colonne formée des 2e et 3e divisions (Donzelot et Marcognet). Ce serait alors celle de Quiot, c’est-à-dire la première, qui aurait attaqué la Haie-Sainte. Cependant les auteurs allemands portent autant de colonnes que de divisions ; ils parlent d’une brigade de cuirassiers de Valmy ou de Milhaud, qui seconda cette première attaque, et les relations françaises n’en disent mot. On dit que les aigles des 45e et 105e régiments furent prises sur la grande colonne ; or un de ces régiments appartenait à la 1ère division, et l’autre à la 3ème [6]. Enfin, d’autres versions feraient croire que Durutte ne marcha qu’à quatre heures sur Smohain. Il est impossible de se reconnaître dans un pareil chaos.[7] »

Un pareil chaos… Nous allons tenter de rétablir l’ordre. Commençons par ouvrir une parenthèse afin d’essayer de comprendre ce qui suscite l’étonnement de Jomini : « Il paraît que l’ordre de bataille d’Erlon fut interverti. » Il faut savoir que d’après la tradition et le règlement en usage depuis 1791, 

« Quelle que soit la place d’une brigade dans l’ordre de bataille, le plus ancien des deux régiments dont elle sera composée, sera placé à la droite, et le moins ancien à la gauche. Quelle que soit la place des régimens dans leur brigade, le premier bataillon de chacun sera placé à la droite, le second à la gauche.[8] » 

Ainsi donc, mutatis mutandis, Jomini considère que la 1ère division aurait dû se trouver à la droite du déploiement du corps et le 4eà gauche. Or, et c’est cela qui lui semble étrange, ce fut exactement le contraire… Cela s’explique pourtant facilement. Si le 1er corps avait marché réglementairement, la 1ère division aurait marché en tête de colonne et la 4e en queue. Or le 1er corps, excepté la division Durutte, a bivouaqué sur le terrain dans la nuit du 17 au 18 : 

« Le corps d’Erlon (sauf la division Durutte qui ne rejoignit que le lendemain matin) s’établit entre Plancenoit et la ferme de Monplaisir, son front et son flanc droit couverts par la cavalerie de Jacquinot.[9]» 

Cela représente un front de plus de 3, 5 kilomètres. Bien difficile de dire avec exactitude, dans ces conditions, comment bivouaquèrent les trois premières divisions du 1er corps… La seule chose qui soit certaine, c’est que c’était dans un ordre vraiment dispersé. Or, nous dit-on, par un ordre écrit par Soult le 18 entre quatre et cinq heures, l’empereur prescrivait « que tous les corps d’armée fussent à neuf heures précises sur leurs positions de bataille, prêts à attaquer.[10] » Donc, logiquement, « Le corps de d’Erlon serre sur sa droite pour laisser le corps de Reille s’établir sur la gauche.[11] » Tout cela doit se situer vers 09.00 hrs, puisque nous savons que le corps de Reille ne passa devant le Caillou que vers 09.00 hrs. Houssaye nous dit que l’empereur présida lui-même à la disposition des troupes, « les passant en revue à mesure qu’elles se forment sur le terrain [12] ». On peut donc légitimement penser que les divisions du 1er corps se placèrent en ligne suivant leur ordre d’arrivée et selon les indications de Napoléon : la 1ère division près de la chaussée, les autres à droite au fur et à mesure de leur arrivée. Quant à la 4ème, celle de Durutte, qui avait bivouaqué entre Genappe et Glabais, elle n’avait pas encore terminé sa mise en place quand retentit le premier coup de canon, soit vers 11.30 hrs [13]. Elle est donc passée sur le chemin de la Belle-Alliance, dans le dos des trois autres divisions, pour aller se placer à la droite du dispositif.

Il est une autre question qui se pose et dont aucun auteur – si ce n’est de Bas et ‘t Serclaes – ne nous donne la solution : quelle était la disposition des divisions du 1er corps avant qu’il ne s’ébranle vers 13.30 hrs ? Si nous savons qu’il se forma en colonnes de division par bataillon après avoir franchi la ligne d’artillerie de la grande batterie, nous ne connaissons pas avec certitude sa disposition au départ. La vraisemblance incite à penser que chaque division de chaque brigade s’est mise en marche disposée en colonnes d’attaque de bataillons par division (deux compagnies) pour traverser le dispositif d’artillerie, dont rappelons-le, la plus grande profondeur – fourgons, caissons, prolonges et pièces – est d’environ 450 mètres. Il est donc à peu près certain que c’est dans cette formation que le 1er corps a attendu l’ordre de monter à l’assaut. Et d’une phrase des Mémoires, nous pouvons conclure que c’est l’empereur lui-même qui présida à cette disposition : « L’empereur parcourut les rangs ; il serait difficile d’exprimer l’enthousiasme qui animait tous les soldats : l’infanterie élevait ses schakos au bout des baïonnettes ; les cuirassiers, dragons et cavalerie légère, leurs casques ou schakos au bout de leurs sabres.[14]»


Figure 1 : Position du 1er corps vers 11.30 hrs. La division Durutte est encore occupée à prendre  position. Les artilleries divisionnaires sont en route pour composer la grande batterie.

Nous pouvons donc sans crainte rassurer Jomini : c’est bien la division Allix (ou Quiot) qui a attaqué la Haie-Sainte et la 4e qui s’en est pris à Papelotte et à Smohain. Nous n’avons trouvé à ce sujet dans la littérature française aucun avis divergent et il n’y en avait pas jusqu’à ce que Barbero publie son livre. N’écrit-il pas : 

« Il n’était pas encore tout à fait une heure quand la première des divisions de d’Erlon, commandée par Donzelot, se mit en branle et marcha sur eux [les fusiliers alliés stationnés à la Haye-Sainte].[15] » ? 

Plus loin, dans le même chapitre, le même auteur attribue à cette division la brigade Schmitz et celle d’Aulard. Or, nous avons beau scruter l’ordre de bataille du 1er corps, nous ne voyons qu’une chose, c’est que ces deux brigades sont bien celles de la division Donzelot, soit la 2ème division. La 1ère division, celle d’Allix, dont le commandement avait été repris par le général Quiot du Passage – lui-même remplacé à la tête de sa brigade par le colonel Charlet – comptait, outre cette dernière, la brigade Bourgeois. Or toutes les sources françaises, nous disons bien toutes, affirment que c’est la 1ère division, et plus précisément la 1ère brigade de cette division, qui attaqua la première le verger de la Haye-Sainte.

Comment expliquer une pareille bourde ? Nous n’avons pas dû chercher longtemps avant de trouver comment Barbero s’était « planté ».

A priori,  la tâche semblait difficile : Barbero ne cite pas ses sources. Mais il ne faut pas chercher bien longtemps pour les trouver. Il s’agit d’une petite phrase de la bonne vieille Bible : Siborne !…

« Comme la division de Donzelot, qui était sur la gauche, approchait de la Haye-Sainte, une de ces brigades se sépara pour attaquer cette ferme, pendant que l’autre continuait à avancer à droite de la chaussée de Charleroi.[16] »

Mais Barbero ne se contente pas de recopier la sottise émise par Siborne (et sur laquelle il n’insiste pas) ; il se croit obligé de la justifier : 

« La division Donzelot était, toutefois, la plus forte, car beaucoup de ces bataillons alignaient six cents à sept cents hommes, à la place de quatre cents à cinq cents en moyenne pour les autres. » 

Or, c’est faux. Certes, la 2ème division comptait plus d’hommes (5 262) que la 1ère.(4 183), mais cela ne tenait que fort peu à l’effectif de chaque bataillon. En moyenne, la 1ère division comptait 522, 87 hommes par bataillon ; la deuxième 583, 66 (chiffres moyens). Ce n’est pas une différence significative. Par contre, la 2ème division comptait neuf bataillons au lieu de huit comme les trois autres divisions. Un peu plus loin, l’auteur italien se lance dans un étrange raisonnement : 

« Mais ce qui comptait le plus, c’était que l’une des deux brigades de la division, la brigade Schmitz, comprenait le seul régiment d’infanterie légère assigné au 1er corps d’armée, et qu’elle était donc particulièrement adaptée à une attaque de la Haye-Sainte. » 

Voilà qui, en soi, n’est pas faux : la 2ème division comprenait en effet le 13e léger. Nous pouvons même ajouter que ce régiment d’élite, qui avait combattu à Austerlitz, à Auerstaedt, à Iéna et à Borodino, entre autres, était composé à Waterloo de trois bataillons. Mais dire qu’un bataillon ou un régiment léger fût mieux adapté pour s’emparer de la Haye-Sainte, voilà qui nous paraît une affirmation hasardeuse. Peut-être, en théorie, une unité légère était-elle mieux instruite au combat en tirailleurs, mais nous savons qu’en 1815, les régiments légers combattaient exactement comme les autres. Ce régiment, dissous en mai 1814, avait été, comme bien d’autres, reconstitué à la hâte et ses hommes n’étaient pas mieux instruits pour le combat en tirailleurs que les autres. L’explication de Barbero ne tient donc pas ! Mais elle est significative et montre à quel point Siborne a été malfaisant : il est revêtu d’une telle autorité qu’un professeur d’université comme Barbero se croit obligé de chercher des explications vaseuses pour justifier ses bourdes…

Mais elle nous permet de comprendre la raison pour laquelle Siborne et, à sa suite, l’auteur italien se sont « ramassés ». C’en est tellement simple que c’en est affligeant : ils confondent bêtement les deux assauts principaux contre la Haye-Sainte ; celui de 13.30 hrs dans lequel n’a été impliquée que la brigade Charlet et celui de 18.00 hrs où, en plus des débris de cette brigade, les trois bataillons du 13e léger au grand complet vinrent attaquer et, finalement, prendre la ferme.

Fermons cette pénible parenthèse et revenons à la formation du 1er corps, lors de son attaque de 13.30 hrs.

La formation « vicieuse » du 1er corps

Confusion des mots, confusion des idées

Puisque Jomini cite les Victoires et Conquêtes, allons-y jeter un coup d’œil :

« La troisième colonne, formée par le premier corps, appuya sa gauche à la Belle-Alliance, sur la droite de la chaussée de Charleroi, et sa droite vis-à-vis les fermes de Papelotte et la Haye où était la gauche de l’ennemi. Chaque division également sur deux lignes ; l’artillerie dans les intervalles des brigades. La cavalerie de ce corps d’armée qui formait la quatrième colonne se déploya à droite des divisions d’infanterie, sur trois lignes, observant la Haye, le hameau de Smohain, le château de Frichermont, et jetant des postes sur Ohain, pour observer les flanqueurs de l’ennemi ; son artillerie légère était sur sa droite.[17] »

« Dix divisions d’artillerie, parmi lesquelles trois se composaient de pièces de position du calibre de 12, se réunirent la gauche appuyée sur la chaussée de Charleroi, sur les monticules au-delà du bâtiment de la Belle-Alliance, et en avant de la division de gauche du premier corps. Elles étaient destinées à soutenir l’attaque de la Haye-Sainte, que devaient faire deux divisions du premier corps et les deux divisions du sixième, dans le temps que les deux autres divisions du comte d’Erlon (Durutte et Marcognet) se porteraient sur les fermes de Papelotte et de la Haye. La gauche de l’ennemi devait se trouver tournée par ce mouvement…[18]

« C’est alors [après que l’on a aperçu les Prussiens] que Napoléon envoya l’ordre au prince de la Moskowa de faire commencer le feu de ses batteries, de marcher sur la Haye-Sainte, de s’en emparer, d’y mettre en position une de ses divisions d’infanterie ; d’attaquer ensuite également les deux fermes de Papelotte et de la Haye, et d’en déposter l’ennemi, afin d’intercepter toute communication entre l’armée anglo-hollandaise et le corps de Bulow. Quatre-vingt bouches à feu firent bientôt de grands ravages dans les rangs de la gauche. Le comte d’Erlon s’avança sous la protection de ce feu terrible, à la tête d’un forte colonne formée des deuxième et troisième divisions de son corps d’armée, et parvint, à la faveur d’un ravin, à couronner la hauteur.[19] »

Houssaye : 

« Il était environ une heure et demie. L’empereur envoya à Ney l’ordre d’attaquer. La batterie de quatre-vingt pièces commença avec le fracas du tonnerre un feu précipité auquel répondit l’artillerie anglaise. Après une demi-heure de canonnade, la grande batterie suspendit un instant son tir pour laisser passer l’infanterie de d’Erlon. Les quatre divisions marchaient en échelons par la gauche, à 400 mètres d’intervalle entre chaque échelon. La division Allix formait le premier échelon, la division Donzelot le deuxième, la division Marcognet le troisième, la division Durutte le quatrième. Ney et d’Erlon conduisaient l’assaut.
« Au lieu de ranger ces troupes en colonnes d’attaque, c’est à dire en colonnes de bataillons par division à demi-distance ou à distance entière, ordonnance tactique favorable aux déploiements rapides comme aux formations en carrés, on avait rangé chaque échelon par bataillon déployé et serré en masse. Les divisions Allix, Donzelot, Marcognet et Durutte présentaient ainsi quatre phalanges compactes, d’un front de cent soixante files sur une profondeur de vingt-quatre hommes. Qui avait prescrit une telle formation périlleuse en toute circonstance, et particulièrement nuisible sur ce terrain accidenté [20] ? Ney ou plutôt d’Erlon, commandant de corps d’armée ? En tout cas, ce n’était pas l’empereur, car, dans son ordre général, de onze heures, rien de pareil n’avait été spécifié ; il n’y était même pas question d’attaque en échelons. Sur le champ de bataille, Napoléon laissait, avec raison, toute initiative à ses lieutenants. [21] »

Arrêtons-nous un instant pour nous pencher sur ces formations que nous ont décrites Thiers, Jomini et Houssaye.

Thiers commence par nous dire qu’ « il était d’usage dans notre armée que les colonnes d’attaque se présentassent à l’ennemi, un bataillon déployé sur leur front, pour fournir des feux, et sur chaque flanc un bataillon en colonne serrée pour tenir tête aux charges de cavalerie.[22] » Ou nous nous trompons fort ou voilà qui ressemble furieusement à l’ordre mixte, « inventé » pendant la révolution. Rappelons-en le schéma :

Figure 2 : Colonne d’attaque en ordre mixte. Chaque compagnie, formée sur trois rangs. Le bataillon en noir est déployé ; les compagnies en rouge sont en ordre serré.

Houssaye nous dit qu’il aurait fallu ranger ses troupes « en colonnes de bataillons par division à demi-distance ou à distance entière ». Cela aurait ressemblé à ceci :

Figure 3 : Division de huit bataillons en colonnes de bataillon par division à distance entière.

 Or Thiers nous dit que, à Waterloo, les huit bataillons de chaque division du 1er corps étaient rangés les uns derrière les autres à cinq pas de manière qu’entre chaque bataillon déployé, il y avait à peine place pour les officiers et qu’il leur était impossible de se former en carré sur leur flanc pour résister à la cavalerie. Cela donnerait quelque chose comme ceci, toujours dans le cas d’une division de huit bataillons :

Figure 4 : Colonne de division par bataillon

C’est cette même formation que donne Houssaye quand il dit que les divisions du 1er corps présentaient « un front de cent soixante à deux cents files sur une profondeur de vingt-quatre hommes ». En quoi, il commet une petite erreur de calcul puisque le front présenté par chaque bataillon dépendra naturellement de son effectif. Ceci dit, notre schéma, confectionné à l’aide des symboles conventionnels OTAN, fausse les proportions. En réalité, vu du ciel, une division du 1er corps devait plutôt ressembler à la figure 5.

Figure 5 : Colonne de division par bataillon

Si c’est bien là la disposition adoptée, on admettra que Thiers n’a pas tort : il est impossible de manœuvrer sur les flancs et encore moins de changer de disposition au cours de la progression…

Néanmoins, quoique notre schéma corresponde à ce que nous disent Thiers, Jomini, Houssaye et les auteurs des Victoires et Conquêtes, est-il conforme à la réalité historique ?

Interrogeons un historien, professeur à l’École royale militaire de Bruxelles, Luc De Vos. En principe, il devrait nous éclairer :

« A 13 heures, Napoléon donna à Ney l’ordre d’attaquer. La disposition des quatre divisions du 1er corps, 17 000 hommes environ était remarquable. La division de gauche, commandée par Quiot, formait deux colonnes, soit une par brigade. Chaque colonne comprenait quatre bataillons, deux bataillons marchant à six pas d’intervalle et chaque bataillon formant trois lignes larges de 120 à 150 mètres. La deuxième colonne, à 200 mètres de la première, était un peu en retrait de celle-ci. La division de Quiot avait pour objectif la Haie-Sainte. Les trois autres divisions formaient chaque fois une colonne de huit à neuf bataillons qui se présentaient comme une succession de minces phalanges. »

Jusque-là, pas de problème. Notre schéma correspond à la description de De Vos, sauf en ce qui concerne la division Quiot qui, si nous comprenons bien, se présente comme suit :

Figure 6 : Formation de la 1ère division (Quiot) du 1er corps
Mais, malheureusement, De Vos continue : 
« C’est ce qu’on appelait la formation en colonnes de bataillon par division. Toutefois, à cette époque, on utilisait la formation bien plus souple, en colonnes de division par bataillon, un damier de colonnes de bataillons, chacun constitué de deux compagnies en front et sur neuf lignes. L’intervalle permettait de se déployer en carré. Le dispositif adopté erronément était-il dû à un ordre oral mal compris ?[23]»
 
Or, c’est exactement l’inverse. De Vos tombe en plein dans le piège tendu sournoisement par le vocabulaire tactique du XIXe siècle et confond la division, grande unité et la division, entité formée par deux compagnies ! La colonne de bataillon par division est bien le bataillon formé sur un front de deux compagnies et la colonne de division par bataillon est bien la division déployée sur le front de tout un bataillon, comme le montre notre schéma. La division Quiot quant à elle, marche en colonnes de brigade par bataillon. Le lecteur de De Vos est donc induit en erreur et on finit par ne plus rien comprendre.

Le général Desoil, également professeur à l’Ecole royale militaire en son temps, est plus avare de détails, mais encore ne commet-il pas d’erreur… :

« Le 1er corps se porta à l’attaque, la gauche en avant, par divisions accolées à 400 mètres d’intervalle ; chaque division était rangée par bataillon déployé et serré en masse. Quatre phalanges compactes sur un front de 160 à 200 hommes et sur 24 rangs de profondeur se portant en avant.[24] »

Il joint un petit schéma à cette explication :

Figure 7 : Schéma de la disposition du 1er corps selon le général Desoil
Le commandant Lachouque ne nous en dit guère plus mais il semble étonné par la disposition prise par le 1er corps :

« Du carrefour à Papelotte, l’arme au bras, hurlant le Chant du Départ, tambours battant la charge, les quatre divisions de Drouet d’Erlon, conduites par Ney montent à l’assaut de la ligne anglaise. Les huit bataillons de chacune d’elles sont en ligne, serrés en masse les uns derrière les autres. Impossible de se déployer, de se former en carré, de tirer. Qui a ordonné ces dispositions macédoniennes ?[25] »

Jean-Pierre de Potter, dont l’exposé est en général très clair, explique :

« La formation de combat du 1er corps est la chose la plus aberrante de la journée, les divisions vont marcher au canon en masses compactes, ayant un front de 160 à 200 hommes sur toute la profondeur de la colonne.
« Aucune chance de passer à la formation en carré contre la cavalerie si elle charge, aucune chance d’alignement pour un combat de front. Si les colonnes parviennent au sommet dans les mêmes positions, elles pourront alors utiliser 160 fusils sur un total de feu de 3 500 environ.
« Avant l’attaque, un chef de bataillon de Durutte commande la formation par compagnies, il reçoit l’ordre formel de reprendre le dispositif initial.
« Qui a ordonné cette tragique parade ?
« Napoléon, Ney ou d’Erlon ?
« Nul ne le sait. Ce qui est certain, c’est que cette formation tant critiquée par la suite, n’a soulevé aucun commentaire lors de son exécution. Ni des uns, ni des autres.[26] »

Qui est responsable ?

Bernard Coppens, dans un article sur son site web www.1789-1815.com , pose franchement la question :

« Qui a ordonné la formation des colonnes du 1er corps ? »
« Plusieurs historiens ont vu dans la disposition des colonnes de d’Erlon une des causes déterminantes du désastre de Waterloo.
« Il faut remarquer que cette critique des dispositions n’apparaît pas dès le début de l’histoire de la bataille. Les témoins de l’événement ne semblent pas avoir estimé que là se trouvait l’origine de la défaite.
« Il n’est aucunement question de disposition vicieuse, inhabituelle ou maladroite des colonnes dans les premiers récits, que ce soit dans le bulletin dicté par Napoléon [du 20 juin] ou dans les récits faits par Ney, Drouot ou Jérôme ou d’autres participants dans les jours qui ont suivi la bataille.
« Le général Berthezène, qui appartenait au corps de Grouchy, mais qui a écrit sur la bataille en 1816, après une enquête qui le mena sur le terrain en compagnie du général Lamarque, n’évoque pas la formation des colonnes de d’Erlon.
« Napoléon qui, dans ses récits de Sainte-Hélène, a rejeté la faute de la défaite sur ses lieutenants, Ney, Grouchy, d’Erlon, n’a pas même évoqué la façon dont les colonnes du 1er corps étaient disposées.
« Les auteurs qui ont écrit en réponse aux récits de Napoléon n’en font pas davantage mention.»

Et après avoir cité le passage de Jomini que nous avons déjà lu, Coppens continue :

« Mais deux ans plus tard [en 1841], dans une « Lettre au duc d’Elchingen », publiée dans le Spectateur militaire, (1841, p. 243) Jomini voit dans « l’inconcevable formation du premier corps en masses beaucoup trop profondes » une des causes principales qui amenèrent le désastre.
« A mon avis, poursuit-il, quatre causes principales amenèrent ce désastre :
« (…) La formation de masses aussi lourdes et aussi exposées aux ravages du feu fut une erreur incontestable… A qui doit-on l’imputer ? C’est ce qui demeurera longtemps un problème.
Y eut-il méprise causée par la double signification du terme de colonne par divisions, qui s’applique indifféremment à des divisions de quatre régiments ou à des divisions de deux pelotons ? Fatale confusion de mots dont personne n’a encore songé à purger la technologie militaire.
« Fut-ce bien, au contraire, l’intention des chefs de l’armée française de former ainsi la troupe de manière à ce que les divisions de quatre régiments ne formassent qu’une seule colonne ? Voilà ce qu’il serait intéressant de savoir, et qu’on ne saura sans doute jamais. »

Voilà donc bien confirmée la confusion entre « colonne de division par bataillon » et « colonne de bataillon par division »… Ceci dit, Coppens a beau citer Jomini, Bugeaud, Mauduit ou le lieutenant Martin, il ne répond pas à la question de savoir qui a formé le 1er corps en colonnes de division par bataillon, mais laisse entendre que c’est Napoléon lui-même : « On ne discute pas les ordres de l’Empereur, puisqu’il sait tout mieux que quiconque. »

Si c’est Napoléon qui a ordonné cette formation, nous devrions en trouver la confirmation chez Lenient : cet auteur commence par se demander pourquoi Napoléon a ordonné l’avance du 1er corps sans l’appuyer par de l’artillerie. Nous avons répondu à cette question en traitant de la grande batterie : il l’a bien fait, mais ce feu n’ a pas été aussi efficace qu’il le pensait. Nous n’y reviendrons pas. Ensuite, Lenient s’intéresse à la formation du 1er corps :

« Dans quel ordre le 1er corps marche-t-il à l’attaque ? Écoutons Thiers : « Ney et d’Erlon avaient déployé les huit bataillons de chaque division, en les rangeant les uns derrière les autres à distance de cinq pas [27], de manière qu’entre chaque bataillon déployé il y avait à peine place pour les officiers, et qu’il leur était impossible de se former en carré sur leurs flancs pour résister à la cavalerie. Ces quatre divisions, formant ainsi quatre colonnes épaisses et profondes, s’avançaient à la même hauteur, laissant de l’une à l’autre un intervalle de trois cent pas[28]. » Le colonel Camon [29] nous indique : « Le front de chaque colonne est de 150 à 200 mètres, sa profondeur de douze à vingt-quatre rangs. » M. Houssaye [30] prononce le nom exact : Les divisions Allix, Donzelot, Marcognet et Durutte présentaient ainsi quatre phalanges compactes, d’un front de cent soixante à deux cents files sur une profondeur de vingt-quatre hommes. »
« Le terme est rigoureusement précis et juste : il s’agit de la phalange macédonienne : vingt-quatre hommes de profondeur ! La tactique française à la fin des guerres de l’Empire revient à l’an 197 [31] avant notre ère. Elle recule de deux mille ans. Les boulets de l’ennemi peuvent labourer à leur aise, l’infanterie, charger à la baïonnette, le premier rang seul peut se défendre. Quant à la cavalerie, elle a beau jeu. Abordant le flanc de la colonne, elle ne rencontrera que vingt-quatre serre-files !
« D’où vient cette aberration ? Le colonel Camon s’en prend à Ney et d’Erlon [32], M. Houssaye accuse Ney, ou plutôt d’Erlon [33]Il met l’Empereur hors de cause en affirmant que, sur le champ de bataille, il laisse, « avec raison, toute initiative à ses lieutenants pour les détails d’exécution ». Ce jugement n’est pas exact. Le droit d’initiative ne peut aller jusqu’à l’absurde.
« Mais l’affirmation de M. Houssaye est-elle véridique ? N’avons-nous jamais rencontré de formations analogues dans les guerres de l’Empire ? En nous racontant la bataille de Wagram, Thiers [34] s’extasie sur la formation d’une colonne de Macdonald qui ressemble fort à celle d’Erlon : « Il [Macdonald] déploie sur une seule ligne une partie de la division Broussier, et une brigade de le la division Seras. Il range en colonne serrée sur les ailes de cette ligne, à gauche, le reste de la division Broussier, à droite, la division Lamarque, et présente ainsi à l’ennemi un carré long, qu’il ferme avec les vingt-quatre escadrons des cuirassiers Nansouty. Napoléon voulant lui donner un appui, place sur ses derrières, sous le général Reille, les fusiliers et les tirailleurs de la Garde impériale, au nombre de huit bataillons. »
« Voilà un énorme « carré long » auquel l’Empereur lui-même donne son approbation complète.
« Macdonald s’avance, « laissant à chaque pas le terrain couvert de ses morts et de ses blessés, serrant ses rangs sans s’ébranler »… « Napoléon l’admire », répète Thiers.
« Cette formation annonce « la phalange » [35] . Toutefois les colonnes placées sur les flancs peuvent user du tir. Mais l’idée a fait du chemin depuis 1809. En somme, nous constatons l’oubli complet, en tactique, du principe de l’économie des forces, admirablement appliqué sous la Révolution et au début de l’Empire. La formation théâtrale, écrasante et massive, remplace les lignes de tirailleurs et les souples colonnes d’attaque (…) Personne ne peut prétendre que Napoléon ait donné l’ordre de masser le 1er corps (d’Erlon) en quatre phalanges, mais il l’a vu [36] et n’a formulé aucune observation.
« Cette formation, dans le cas particulier de Waterloo, vu le terrain et l’ennemi qu’on attaquait, était d’ailleurs la plus absurde qu’on pût concevoir. Les résultats ne s’en font pas attendre.[37] »

Et Lenient décrit les épisodes du combat mené par le 1er corps et son échec. Mais, pas plus que les autres, il ne nous dit pourquoi cette formation était absurde.

Henri Bernard, cependant, nous explique :

« Drouet d’Erlon a pris, pour les quatre Divisions de son Corps, l’invraisemblable dispositif indiqué au croquis 17. La Division de gauche est en deux colonnes, par brigade, les trois autres divisions en une seule colonne ; dans chaque colonne, les bataillons sur trois rangs, sont collés les uns derrière les autres. A Austerlitz, les Divisions françaises d’attaque étaient disposées chacune sur deux ou trois échelons de bataillons en colonnes doubles de compagnies, l’ensemble bénéficiant de la grande souplesse des distances entières. A Waterloo, c’est une lourde phalange, telle l’informe masse romaine de Cannes, comprimant plus de 16 000 hommes sur 1 200 mètres de front et atteignant jusqu’à 27 rangs de profondeur, contre laquelle tous les coups vont porter et qui, faute d’espace, ne pourra se déployer ni permettre à la plupart des combattants d’employer leurs armes. Napoléon n’avait rien prescrit de pareil. Il semble que c’est un aide de camp, porteur de l’ordre verbal, qui, employant des termes impropres, aurait été cause de cette interprétation défectueuse.[38] »

Autrement dit, un aide de camp aurait transmis « En colonnes de division par bataillon » pour « En colonnes de bataillon par division »… Et Napoléon n’aurait rien remarqué avant de lancer le 1er corps à l’attaque…

Hamilton-Williams semble ne pas être de cet avis. Dans une note, il s’en explique :

« Plusieurs historiens ont affirmé que cette formation était due, non à une discussion entre généraux français, mais à une erreur de transcription de l’état-major qui aurait interverti les mots « division » et « bataillon ». C’est aussi ridicule qu’absurde. Il ne fait aucun doute que ces auteurs, ne comprenant pas les formations en usage à l’époque, ont essayé d’élaborer une théorie pour expliquer ce qu’ils ne comprenaient pas.[39] Tout d’abord, nous pouvons nous tromper en utilisant les expressions et la grammaire d’une langue étrangère, mais certainement pas des officiers d’état-major expérimentés dans leur propre langue. Ensuite, les historiens ont affirmé que ces masses trop peu maniables n’avaient pas la moindre chance de se déployer ou de se défendre contre les charges de cavalerie ; ces deux affirmations sont également fausses.
« Premièrement, rien ne prouve qu’il y a eu intention de se déployer en face d’unités dont on s’attendait à ce qu’elles soient formées en deux rangs. Il ne s’agissait en effet pas de colonnes par compagnies cherchant à augmenter leur puissance de feu, mais de colonnes de bataillons déjà en ligne et prêts à faire feu. Trois colonnes se présentaient ainsi, plus une brigade de la division Quiot. Si nous attribuons 45 mètres entre chaque formation pour manœuvrer afin d’éviter la congestion et si chacune des colonnes se développait sur près de 180 mètres, nous avons un front de 675 mètres. Si nous ajoutons à cela le front des deux colonnes par régiment de la brigade Quiot, soit à peu près 135 mètres, nous obtenons un front de 810 mètres, ce qui couvre à peu près l’ensemble de la zone de combat, à qui viendrait l’idée de déployer encore cette masse en ligne ?
« Deuxièmement, ces colonnes, larges de 180 hommes et profondes de 24 files pouvaient assez facilement prendre une formation défensive en raccourcissant les distances entre les trois rangs de chaque bataillon et en ordonnant aux quatre files extérieures une conversion vers l’extérieur. Cette procédure complète aurait pris 30 secondes à exécuter. Les bataillons russes, prussiens et spécialement autrichiens de cette époque utilisaient cette méthode (les « masses de bataillon » et les colonnes d’attaque prussiennes). Les commandants de ce temps connaissaient bien cette procédure très proche de ce que les Français appelaient la « colonne serrée ». Depuis 1813, il aurait inconcevable d’en user autrement. Siborne avait ses propres raisons pour décrire l’attaque comme une avance en colonnes de régiment…[40] »

En d’autres termes, Hamilton-Williams suggère qu’il aurait été facile, pour résister à la cavalerie, de serrer les rangs et de faire se tourner les quatre files extérieures de chaque bataillon vers l’extérieur pour se retrouver « en moins de 30 secondes » dans une formation qui aurait été un immense carré, un plutôt un immense rectangle. Nous ne sommes pas d’accord du tout avec les calculs de distance et d’espace de l’auteur britannique mais l’idée générale est mieux qu’intéressante.

Jacques Logie ne nous apporte pas beaucoup d’autres informations mais nous permettra indirectement d’affiner nos calculs :

« Drouet d’Erlon, qui avait servi au cours de la guerre d’Espagne et avait expérimenté la puissance de feu de l’infanterie britannique, avait formé ses quatre divisions, soit d’ouest en est – Quiot, Donzelot, Marcognet et Durutte – en déployant chaque bataillon sur trois rangs de profondeur, ce qui donnait 180 hommes de front.

« Les autres bataillons suivaient à six pas de distance. Cette disposition permettait d’utiliser toute la puissance de feu du bataillon de tête et un déploiement rapide par déboîtement latéral de la colonne. Il pensait ainsi compenser l’infériorité de puissance de feu par rapport à l’infanterie anglaise postée et déployée sur deux rangs.
« On a reproché à cette formation de rendre la colonne vulnérable à l’artillerie vu la profondeur du dispositif, chaque colonne présentant un front de cent quarante mètres.
« A l’époque, la marche en colonne était la disposition la plus avantageuse pour la redoutable attaque à l’arme blanche. On considérait que les colonnes avaient plus de rapidité et agissaient avec plus de vigueur et d’ensemble que les lignes déployées, quand le terrain était accidenté [41].
« Le risque était la vulnérabilité aux attaques de cavalerie… Les quatre divisions françaises fortes de huit brigades d’infanterie, soit 17 000 hommes, attaquèrent en quatre colonnes par échelons.[42] »

Si c’est clair, c’est clair comme du jus de chique !… Manifestement, Jacques Logie essaye d’expliquer quelque chose qu’il pas compris lui-même. Il explique qu’en déployant chaque bataillon sur trois rangs de profondeur, cela donnait 180 hommes de front. C’est globalement exact, mais l’un ne dépend pas de l’autre et ce qui fera la délectation des artilleurs alliés, ce ne sera pas l’étendue du front mais la profondeur de la division….

Chaque bataillon français déployé en ligne comporte toujours trois rangs [43] ; il n’y a ici rien d’exceptionnel. Le nombre d’hommes de front dépend donc de l’effectif de chaque bataillon. A Waterloo, en moyenne, chaque bataillon français comptait 520 hommes. Le bataillon le plus faible, le 3/100e de ligne ne comptait que 246 hommes ; le plus fort, résultant de la combinaison des 1er et 2e bataillons du 4e chasseurs de la garde, en comptait 841, mais ces unités, n’appartenant pas au 1er corps, n’entrent pas ici en ligne de compte.

Le 1er corps comptait 16 951 hommes, répartis en 33 bataillons. Chaque bataillon comptait donc, en moyenne, 513 hommes. Déployé en ligne sur trois rangs, chaque bataillon offrait donc un front de 171 hommes. Si l’on s’en tient au règlement, chaque homme occupant en largeur 60 cm, et compte tenu des distances entre compagnies, le front de bataille était large d’environ 120 mètres (et non de 140 m). Mais cela n’influence pas la profondeur du bataillon en ligne (qui compte toujours trois rangs). Toujours suivant le règlement, chaque homme occupait dans le rang en marche, 65 cm (un pas), et l’intervalle entre le sac et la poitrine de l’homme suivant dans la file et le rang était de 32 cm. Donc la profondeur du bataillon est de 2, 69 m. Chaque bataillon était, nous dit-on, distant de 6 pas du précédent [44]. Le pas étant, réglementairement, toujours de 65 cm, la distance entre deux bataillons est de 3, 90 mètres. La profondeur d’une division de 8 bataillons était donc de 48,82 m. Disons 50 mètres… Naturellement, il ne fait pas de doute que ces calculs étant basés sur le règlement, ils sont théoriques. On peut compter que la profondeur d’une division comme celle de Marcognet devait être d’un peu moins de 60 mètres. La 2e division de Donzelot, qui comptait 9 brigades, avait une profondeur de 65 m environ.

Les Anglo-Alliés auraient donc vu monter à l’assaut deux vastes rectangles de 120 mètres sur 60. Deux terrains de football en marche !…[45] La division Quiot, quant à elle, montait vers la Haye-Sainte en oblique et en deux colonnes dans la formation que nous avons vue. Quant aux conclusions de Logie, elles ne s’imposent nullement : si, effectivement, la formation de la division par bataillon déployé permet une grande puissance de feu, la très courte distance qui sépare les bataillons (six pas, moins de quatre mètres) ne facilite nullement un déboîtement latéral rapide des bataillons en marche derrière le premier. Quant au paragraphe : « A l’époque, la marche en colonne était la disposition la plus avantageuse pour la redoutable attaque à l’arme blanche. On considérait que les colonnes avaient plus de rapidité et agissaient avec plus de vigueur et d’ensemble que les lignes déployées, quand le terrain était accidenté. », il pourrait être intéressant si Logie voulait bien nous dire de quelle genre de colonne il parle : la colonne de marche, la colonne de bataillon par division, la colonne de division par bataillon… Et si, comme le dit Logie, la marche en colonne était plus aisée que la marche en ligne déployée, pourquoi Drouet aurait-il fait marcher ses bataillons en ligne, les uns derrière les autres ? D’autre part, le combat à l’arme blanche, en 1815, ne représentait certainement pas la préoccupation majeure du commandement. Relisons ce que le colonel Pétain en pensait lorsqu’il commentait dans son cours de l’École de guerre le rôle de l’infanterie au début de l’Empire :

« La bataille d’Auerstedt nous fournit quelques exemples de charges d’infanterie : ce sont, d’abord, les régiments de la division Morand, puis, à la fin de la bataille, le 48e, de la division Friant, qui a chargé les troupes tenant encore dans Echartsberg ; mais en aucun cas, les charges ne se sont terminées par un combat à l’arme blanche. La menace de l’abordage a suffi pour déterminer la retraite de la ligne ennemie ; et cependant, à envisager la baïonnette comme instrument de destruction, il est très inférieur au fusil. La baïonnette est, par elle-même, embarrassante et incommode dans le rang. Le règlement n’apprend pas à s’en servir ; il ne contient, en effet, que le mouvement de « Croisez la baïonnette », en appuyant la crosse du fusil à la hanche.
« D’où vient donc la réputation que la baïonnette s’est acquise dans les armées de la République et du 1er Empire ? Le bénéfice des vertus qu’on attribue à l’arme doit revenir à celui qui se détermine à en faire usage. La résolution de se servir d’un moyen extraordinaire, et qui dénote un tel mépris des armes à feu, voilà ce qui rend formidable celui qui se sert de la baïonnette. Il se montre à l’adversaire décidé à tout oser et à tout entreprendre. Le défenseur n’attend pas ordinairement l’arrivée de l’agresseur ; il est confondu par la démonstration.
« Les rapports officiels parlent sans cesse de l’emploi de la baïonnette et lui consacrent des expressions dithyrambiques. Il faut savoir faire la part de l’exagération et ramener les expressions à leur juste valeur. Quand il est dit qu’on l’a poursuivi « la baïonnette dans les reins », on doit entendre que l’attaque ou la poursuite ont été faites sans tirer un coup de fusil. Il n’y a pas, en général, de contact réel et le combat corps à corps est extrêmement rare.
« C’est donc la résolution d’employer un moyen extraordinaire qui a procuré à la baïonnette sa réputation et qui lui a donné son importance chez les Français. Une armée, comme celle de 1806, qui professe le culte de la baïonnette est, assurément, une armée vaillante capable de faire de grandes choses. Le degré de confiance qu’elle attache à cette arme est la manifestation la plus certaine de sa valeur morale.[46] »

Et nous ajouterons que l’armée de 1815 n’avait rien à voir avec celle de 1806 à ce point de vue. Ce qui est la raison primordiale de la formation du 1er corps en colonnes de division par bataillon, c’est l’augmentation des feux ; l’emploi de la baïonnette n’entre absolument pas en ligne de compte.

Bref, les explications de Logie, non seulement ne nous apprennent rien, mais embrouillent encore les choses

Le 1er corps en marche

Mais les calculs qu’il nous a permis de faire démontrent que l’hypothèse d’Hamilton-Williams se tient parfaitement. La question est alors de savoir pourquoi les divisions du 1er corps n’ont pas opéré cette manœuvre : serrer les rangs et faire se tourner les quatre files extérieures vers l’extérieur lorsque la cavalerie britannique les chargea. Nous y reviendrons. Contentons-nous de dire qu’à ce moment, la formation des divisions a déjà commencé à perdre sa cohérence. Ce qu’il faut retenir ici, c’est que Logie, pas plus que Hamilton-Williams, n’estime vicieuse la formation du 1er corps. Ce dernier raconte une scène qu’il dit avoir eu lieu dans la matinée du 18 :

« Tôt le matin, un groupe de généraux avait déjeuné avec l’empereur au Caillou. Après quoi, gardant à l’esprit les remarques inquiétantes de Reille à propos de l’armée anglaise, certains de ces généraux parmi lesquels d’Erlon, Reille, Lobau et Drouet, avaient décidé de discuter la question en profondeur. Ils parlèrent de leurs expériences face aux Britanniques postés. Ils convinrent qu’il serait avantageux de présenter leurs bataillons déployés en ligne avant d’engager les Anglais. Ils pensaient, avec raison, qu’essayer de se déployer sous le feu ennemi amènerait infailliblement la défaite. A la lumière de cette discussion, d’Erlon décida de déployer ses  2ème, 3ème et 4ème divisions en « Colonnes de division par bataillon [47] » : c’est à dire qu’une division tout entière serait groupée et présenterait un front d’un bataillon, chacun des autres suivant dans le même ordre avec un intervalle de trois pas. Cela aurait pour résultat que chaque division présenterait un front de cinq compagnies (à l’exclusion des compagnies de tirailleurs) rangées sur trois rangs d’environ 180 mètres et autorisant donc le feu de 250 à 350 fusils au lieu de 50 ou 60 dans le cas d’une colonne de bataillon.[48] »

L’auteur britannique donne une référence : « Archives du (sic) Historique de l’État-major de l’armée. Château de Vincennes [Mil. Arch.] nos C 15/22 and C 15/23 ». Il n’y a aucune raison de mettre en doute cette référence et il semble donc bien que cette réunion des commandants de corps français ait effectivement eu lieu et que la disposition du 1er corps en colonnes de division par bataillon en soit le résultat.

Ainsi est-il possible d’exonérer Napoléon de la « faute » – si faute il y a, ce qui reste à prouver. Du reste, nous avons vu qu’il a présidé personnellement à la mise en place des unités du 1er corps telle que nous l’avons vue à la figure 1. Et quand il donne l’ordre à Ney de monter à l’assaut, ces unités sont évidemment encore dans la même disposition. Elles ne prendront l’aspect que nous avons montré dans la figure 5 qu’après leur passage de la ligne d’artillerie. Une fois qu’elles auront pris cette disposition, il eût été impossible à Napoléon, autant qu’à un autre, d’y changer quelque chose.

Hamilton-Williams nous permet d’aborder une autre notion dont jusqu’ici personne n’a tenu compte dans les savants calculs que nous avons effectués. Il écrit : « …chaque division présenterait un front de cinq compagnies (à l’exclusion des compagnies de tirailleurs). » C’est donc que les compagnies de tirailleurs auraient précédé les colonnes de division, comme c’est d’ailleurs leur rôle. Ce que confirme Logie, quand il écrit : « Vers deux heures, l’infanterie française s’ébranla en colonnes précédées d’une nuée de tirailleurs…[49]» Si Logie nous expliquait que ces tirailleurs provenaient des compagnies légères détachées de chacun des bataillons alignés dans la divison, ce serait parfait…

Dès lors, si l’on soustrait les compagnies de tirailleurs du front de chaque bataillon, il faut soustraire environ 20 mètres à la largeur de ce front. La colonne n’aurait alors plus compté que 142 hommes de front sur une centaine de mètres… Autrement dit, tous nos schémas sont faux !… Ce serait désespérant s’il ne fallait ajouter une précision importante : nos schémas représentent la formation du 1er corps au moment où il se déploie après avoir traversé le dispositif de la grande batterie. Mais au moment où les divisions s’ébranlent, elles changent d’aspect et prennent cette apparence :
Figure 8 : Formation d’une division du 1er corps après qu’elle a envoyé ses tirailleurs en avant

Confirmation chez Mark Adkin qui ajoute encore quelque chose de capital et dont personne ne parle : le passage de ligne de l’artillerie de la grande batterie par l’infanterie :

« Quelque 30 minutes après [que la grande batterie a ouvert le feu], quatre divisions d’infanterie se mettaient en marche dans les blés détrempés pour parcourir les quelque 1 100 mètres qui les séparaient de la ligne de Wellington située à l’est de la route de Genappe – leur objectif prioritaire. Sur les premiers 500 mètres, chacun des trente-trois bataillons marchèrent à la suite l’un de l’autre, zigzaguant, tournant, se faufilant dans le fatras dense de centaines d’équipages de chevaux d’artillerie, de caissons, d’avant-trains qui sont en support de la grande batterie. Ils exécutaient ce que les tacticiens appellent un « passage de lignes ». Devant, les canons continuaient à tirer aussi rapidement que le rechargement le permettait. L’infanterie, s’approchant par derrière, était assourdie par le grondement de tonnerre, aveuglée et n’apercevant rien de ce qui se passait au-delà de la dense fumée qui glissait lentement de la gauche vers la droite. Les ordres, même hurlés, étaient inaudibles, chaque homme se contentait de suivre celui qui était devant. A cheval en tête de chaque bataillon, marchait leur commandant.
« Au moment où le bataillon de tête de chacune des divisions atteignait la ligne des canons, le tir cessa. Chaque division avait à éviter les canons et à se former dans leur formation d’assaut. Cela prit du temps – peut-être 10 à 15 minutes. Chaque bataillon envoya en avant sa compagnie de voltigeurs de manière à former une dense chaîne de tirailleurs d’environ 3 000 hommes, soit presque trois hommes par mètre de front. A cet instant, l’avance proprement dite commença. A gauche, il y avait la 1ère division de Quiot, faisant mouvement et avec de courts intervalles, Donzelot (2e division), Marcognet (3e division) et, enfin, Durutte (4e division). Le corps était échelonné à partir de la gauche et s’étendait sur 1 000 mètres de ce terrain agricole ondulé. On poussait des cris sauvages, seize aigles étaient fièrement brandis, des jeunes gens tapaient de toute leur force sur la peau de leur tambour, et les hommes marchèrent en denses colonnes de division, lentement et l’arme à l’épaule. Les espaces entre les formations étaient rarement supérieurs à 150 mètres. Chevauchant sur le front de bataille, se trouvaient le maréchal Ney, le commandant du corps, d’Erlon, et leur état-major. Aussitôt que les colonnes descendirent au fond du vallon peu profond devant la ligne anglo-alliée [50], la grande batterie rouvrit le feu. C’était le feu et le mouvement à une grande échelle – très rassurant pour les fantassins qui ne pouvaient savoir que tout cela engendrait bien peu de dommages.
« Le plafond invisible de boulets de canon et d’obus se prolongea ainsi durant 250 mètres de la progression. Mais, depuis longtemps, l’effet mortel des canons ennemis se faisait sentir. Les boulets et les boîtes à balles déchiraient les rangs serrés, balayant des files entières de douzaines d’hommes en même temps. Le seul ordre que l’on parvenait à entendre était celui d’officiers ou de sous-officiers qui hurlaient : « Serrez les rangs ! Serrez les rangs ! » Ceux des premiers rangs des deux divisions du centre qui avaient échappé à ce feu d’enfer ne voyaient pas grand-chose à travers les tourbillons de fumée lorsqu’ils commencèrent à gravir la dernière pente. Il n’y avait pas de ligne d’infanterie, aucun canon, seulement une fine chaîne rouge[51] de tirailleurs qui tiraient un coup de fusil puis se retiraient rapidement. Derrière eux, il y avait encore une haie.
« Peu après 14.00 hrs, le gros du 1er corps se trouvait dans la zone de quelques mètres qui précédait la crête. Au cours des derniers cent mètres, ces fantassins avaient été durement atteints aussi bien par les balles de fusils que par le feu des canons. Beaucoup d’hommes s’effondrèrent, il y eut de l’hésitation, les aigles marquèrent le pas. Mais les officiers hurlaient, brandissant leur sabre et l’avance reprit son cours quoique avec un peu de flottement.[52] »

Ce récit de la marche du 1er corps, à un infime détail près, n’offre aucune prise à la critique. C’est exactement comme cela que cela s’est passé. Retenons donc à ce stade qu’après avoir passé la ligne d’artillerie, les 2e et 3e divisions se forment chacune en colonne de division par bataillon sur un front de six compagnies. Après avoir détaché ses compagnies de tirailleurs, chacune de ces divisions offre un front de 5 compagnies, soit 140 hommes environ sur une petite centaine de mètres et sur une profondeur de 24 ou 27 hommes, soit une cinquantaine de mètres. Notre image de « terrains de football en marche » n’a donc rien d’insolite puisque, justement, un petit terrain de football fait 100 mètres sur 45…

Ainsi pouvons-nous passer directement au stade suivant.

L’ordre de 11.00 hrs

Nous avons vu que la disposition en colonnes de division par bataillon résulte de la discussion qu’eurent entre eux les généraux à l’issue du petit déjeuner qu’ils prirent avec l’empereur. Or, il semble bien que l’empereur demanda ses chevaux et monta en selle vers 09.00 hrs [53]La discussion entre généraux eut donc lieu peu après. On a vu que, d’après Houssaye, au petit matin, entre 04.00 et 05.00 hrs, l’empereur avait dicté à Soult un ordre ainsi conçu :

« L’Empereur ordonne que l’armée soit prête à attaquer à 9 heures du matin. MM. les commandants de corps d’armée rallieront leurs troupes, feront mettre les armes en état et permettront que les soldats fassent la soupe. Ils feront aussi manger les soldats afin qu’à 9 heures précises, chacun soit prêt et puisse être en bataille, avec son artillerie et ses ambulances, à la position de bataille que l’Empereur a indiquée par son ordre d’hier soir.[54] »

 Cette dernière précision tend à prouver que l’empereur avait déjà dicté des ordres durant la nuit mais nous n’avons pas trace de ceux-ci. Houssaye prétend bien qu’ils ont été rédigés entre 8 et 10 heures du soir, il n’en apporte aucune preuve [55]. Toutefois, le fait que ces ordres aient réellement été donnés ne fait aucun doute puisque aucune position n’est indiquée dans ceux « écrits entre 4 et 5 heures », c’est donc que Soult n’estime pas devoir les répéter. Entre parenthèse, c’est bien dommage… Nous aurions pu savoir quelles étaient les intentions de l’empereur dans la soirée du 17… Et, plus frustrant encore, nous ne saurons jamais quand il comptait attaquer Wellington. C’était certainement avant 09.00 hrs, sans quoi il n’aurait pas été utile de préciser l’heure à laquelle, vers 05.00 hrs, il espérait mener son attaque.

Ce qui est certain, c’est que quand il monte à cheval, vers 09.00 hrs, Napoléon réalise immédiatement que ses espoirs sont déçus. Non seulement le terrain boueux ne se prête pas aux manœuvres d’artillerie et de cavalerie, mais encore aucune de ses troupes n’est en place…

Il préside donc aux mouvements des troupes qui gagnent leur emplacement. Et cela prend du temps… Thiers, qui, en général, ne tarit pas d’éloge sur Napoléon, et qui suit à la lettre ses Mémoires, va jusqu’à dire quelque chose de très étonnant : 

« Cela fait, Napoléon, qui avait passé la nuit à exécuter des reconnaissances dans la boue, et qui depuis qu’il avait quitté Ligny, c’est-à-dire depuis la veille à cinq heures du matin, n’avait pris que trois heures de repos, se jeta sur son lit de camp. Il avait en ce moment son frère Jérôme à ses côtés. – Il est dix heures, lui dit-il, je vais dormir jusqu’à onze ; je me réveillerai certainement, mais en tout cas tu me réveilleras toi-même, car, ajouta-t-il, en montrant les officiers qui l’entouraient, ils n’oseraient interrompre mon sommeil. – Après avoir prononcé ces paroles, il posa sa tête sur son mince oreiller, et quelques minutes après, il était profondément endormi… Onze heures venaient de sonner ; Napoléon, sans laisser à son frère le soin de l’arracher au sommeil, était déjà debout.[56] »

Donc, Napoléon aurait dormi au moment où sa présence était sans doute le plus nécessaire : mieux encore, il aurait distrait son frère de ses devoirs au moment même où sa division était occupée à prendre position. « Puisque Napoléon pouvait dormir à volonté, il a bien mal choisi son moment » écrit Lenient [57]. Effectivement, à condition que la chose soit exacte… Et cela…

Enfin, quoi qu’il en soit, que Napoléon ait piqué un petit roupillon ou pas, à onze heures, il décide de donner de nouveaux ordres. Au moins, ceux-ci sont-ils connus et archivés…

« A chaque commandant de corps d’armée.
« 18 juin 1815, 11 heures du matin.
« Une fois que toute l’armée sera rangée en bataille, à peu près à une heure après midi, au moment où l’Empereur en donnera l’ordre au maréchal Ney, l’attaque commencera pour s’emparer du village de Mont-Saint-Jean, où est l’intersection des routes. A cet effet, la batterie de 12 du 2e corps et celle du 6e se réuniront à celles du 1er corps. Ces vingt-quatre bouches à feu tireront sur les troupes de Mont-Saint-Jean, et le comte d’Erlon commencera l’attaque, en portant en avant sa division de gauche et la soutenant suivant les circonstances par les divisions du 1er corps. Le 2e corps s’avancera à mesure pour garder la hauteur du comte d’Erlon. Les compagnies de sapeurs du 1er corps seront prêtes pour se barricader sur-le-champ à Mont-Saint-Jean.[58] »

Dans la copie de cet ordre que possèdent les Archives de Vincennes, il est mentionné que l’original portait cette note marginale au crayon signée Ney : 

« Le comte d’Erlon comprendra que c’est par la gauche au lieu de la droite que l’attaque commencera. Communiquez cette nouvelle disposition au général Reille.[59] »

Inutile de dire que cet ordre et cette petite note ont fait couler des fleuves d’encre.

La première question est de savoir pourquoi le maréchal Ney a cru utile d’ajouter une note qui, en somme, ne fait que répéter ce que dit l’ordre lui-même. Houssaye offre une explication assez logique : « Il semble donc que l’empereur avait donné, auparavant, un ordre d’après lequel d’Erlon devait attaquer avec la droite du 1er corps, soit par Papelotte et La Haye.[60] » Il s’agirait donc pour le maréchal Ney de bien faire comprendre que les décisions qui avaient été prises le matin au cours du petit déjeuner étaient modifiées. C’est donc que le plan auquel l’empereur pensait le matin avant 09.00 hrs, n’était pas celui qu’il comptait mettre en pratique à 11.00 hrs. Logique !

Mais à quoi pensait-il ? Compte tenu des informations dont nous disposons, il est impossible de le dire. Ce n’est certainement pas ce que Gourgaud relate ou ce que Napoléon écrit dans ses Mémoires qui pourra nous renseigner. Il s’agit là d’ « a posteriori » sur lesquels on ne peut compter. Jomini a pourtant un avis sur la question : après avoir décrit assez exactement la position des Anglo-Alliés, il dit :

« Mais [l’armée de Wellington ] se trouvait adossée à la vaste forêt de Soignes ; or Napoléon pensait que si c’était un avantage pour une arrière-garde d’être ainsi postée, attendu que le défilé protège sa retraite, il n’en est pas de même pour une grande armée, avec son immense matériel et sa nombreuse cavalerie, n’ayant pour issue qu’une chaussée étroite et deux traverses encombrées de parcs, de blessés, etc., etc. ; il croyait donc toutes les chances pour lui.[61] »

Interrompons un instant le général Jomini pour faire remarquer qu’il se base sur ce que dit Napoléon dit, c’est à dire sur une idée fausse : la forêt de Soignes n’aurait nullement représenté un obstacle à une éventuelle retraite de l’armée de Wellington. Henri Bernard, qui connaît bien cette forêt, écrit : « Au nord s’étend la forêt de Soignes, traversée par la seule chaussée de Charleroi à Bruxelles, mais aussi par de nombreux chemins praticables pour toutes les armes…[62] » A cela, nous pouvons ajouter que la forêt de Soignes est une vaste hêtraie avec très peu de sous-bois. L’idée que Napoléon « tenait Wellington acculé sur un bois [63] », comme l’écrivait Victor Hugo, est donc une idée fausse. Rendons la parole à Jomini :

« L’opportunité de livrer bataille étant bien reconnue, restait à savoir quel système serait le plus convenable pour attaquer les Anglais. Manœuvrer par la gauche pour déborder leur droite était difficile et ne menait à rien de décisif ; ce n’était pas une bonne direction stratégique, puisque cela éloignait entièrement du centre d’opération, qui se rattachait naturellement par la droite à Grouchy et au chemin de Lorraine [64] ; outre cela, l’aile droite ennemie était protégée par la ferme d’Hougoumont et par les deux grands bourgs de Braine-l’Alleud et de Merbe-Braine.
« Attaquer avec la droite pour écraser la gauche des Anglais était bien préférable, puisque cela maintiendrait en relation directe ou en ligne intérieure avec Grouchy, et empêcherait la jonction des deux armées ennemies ; mais pour gagner en masse cette extrême gauche, il aurait fallu s’étendre au-delà de Frichermont, laisser à découvert la ligne de retraite, et se jeter dans le pays fourré de Saint-Lambert, où une défaite eût été sans remède. »
« Il restait à Napoléon un parti moyen à prendre, celui de renouveler la manœuvre de Wagram et de la Moscowa (Borodino), c’est-à-dire d’assaillir la gauche en même temps qu’il enfoncerait le centre. C’est un des meilleurs systèmes de bataille que l’on puisse adopter, et il lui avait souvent réussi. Forcer uniquement le centre est difficile et dangereux, à moins que le centre ne se trouve un point faible et dégarni, comme à Austerlitz, à Rivoli, à Montenotte ; or, on ne trouve pas toujours des ennemis assez complaisants pour vous procurer un tel avantage, et il serait absurde de l’espérer contre une armée qui suit un bon système, ou plutôt qui connaît les principes de la guerre. Mais faire un effort sur une aile, la déborder et fondre en même temps avec une masse sur le point où cette aile se rattache au centre, c’est une opération toujours avantageuse quand elle est bien exécutée.
« Napoléon résolut donc de la tenter. Toutefois, au lieu de réunir le gros de ses masses contre la gauche, comme à Borodino, il les dirigea sur le centre ; l’extrême gauche ne dut être assaillie que par la division formant la droite du corps d’Erlon, qui attaquerait Papelotte et La Haie ; Ney dut conduire les trois autres divisions à droite de la Haie-Sainte ; le corps de Reille appuierait ce mouvement à gauche de la chaussée de Mont-Saint-Jean ; les divisions Bachelu et Foy entre cette chaussée et la ferme d’Hougoumont ; celle de Jérôme, conduite de fait par Guilleminot, attaquerait cette ferme, point saillant de la ligne ennemie, dont Wellington avait fait créneler le château et le parc, et où il avait fait placer les gardes anglaises. Le comte de Lobau, avec le 6e corps et une masse de cavalerie, suivrait en troisième et quatrième ligne au centre, à droite et à gauche de la chaussée, pour appuyer l’effort de Ney sur la Haie-Sainte ; enfin vingt-quatre bataillons de gardes et les cuirassiers du duc de Valmy seconderaient au besoin ce choc décisif en cinquième et sixième ligne. [65]»

Et voilà expliquées de manière lumineuse les trois possibilités qui se sont présentées à l’esprit de Napoléon et celle qui, finalement, retint son intention. Au cours du déjeuner, Napoléon avait plus que vraisemblablement retenu l’hypothèse d’une attaque sur la gauche anglaise. Le corps d’Erlon aurait marché, soutenu par Lobau, en échelon, sa division de droite (Durutte) en avant. En même temps, la brigade Charlet s’en serait prise à la Haye-Sainte, et les divisions intermédiaires auraient rompu la ligne anglo-alliées, l’attaque sur Hougoumont et au centre empêchant Wellington d’envoyer des réserves sur sa gauche.

Mais, pour une raison quelconque, entre 09.00 hrs et 11.00 hrs, il change d’avis. Rappelons qu’à ce moment, il ne sait pratiquement rien des Prussiens et que, d’autre part, rien ne peut lui laisser penser que Grouchy peut arriver aussi tôt sur sa droite. Alors pourquoi change-t-il son plan ?

Houssaye essaie bien de donner une explication :

« Cet ordre [de 11.00 hrs] ne laisse aucun doute sur la pensée de l’empereur. Il veut purement et simplement percer le centre de l’armée anglaise et le rejeter au-delà de Mont-Saint-Jean. Une fois maître de cette position, qui commande le plateau, il agira selon les circonstances contre l’ennemi rompu : déjà il aura virtuellement la victoire… Il dédaigne de manœuvrer. Sans doute une attaque contre la droite de Wellington, fort nombreuse, couverte par le village de Braine-l’Alleud et la ferme d’Hougoumont et ayant comme réduit le village de Merbe-Braine, exigerait beaucoup de temps et de grands efforts ; mais l’extrémité de l’aile gauche ennemie est très faible, tout à fait en l’air, mal protégée, facile à déborder. C’est par Papelotte et La Haye que l’on pourrait opérer d’abord. Il semble que l’empereur en ait eu un instant l’idée. Mais le beau résultat, pour Napoléon, que d’infliger une demi-défaite aux Anglais et de les rejeter sur Hal et Enghien ! Il veut la bataille décisisve, l’Entscheidungschlacht. Comme à Ligny, il cherche à percer l’armée ennemie au centre pour la disloquer et l’exterminer. Il emploiera, ainsi qu’il l’a fait souvent, l’ordre parallèle, l’attaque directe, l’assaut par masses au point le plus fort du front ennemi, sans autre préparation qu’une trombe de boulets.[66] »

Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette explication n’a rien de convaincant. Comment ? Napoléon aurait simplement voulu « taper dans le tas » ? Point d’idée de manœuvre ! Et Napoléon qui, quoi qu’on en pense, n’est quand même pas totalement incompétent aurait ordonné d’attaquer le point le plus fort de la ligne ennemie, alors que c’est exactement le contraire de tous les principes…

Lenient [67] s’échine pendant quatre ou cinq longues pages à essayer de démontrer que Napoléon n’a seulement jamais songé au plan que décrit Jomini. Or, nous pouvons être quasiment convaincus du contraire. Il y a certainement pensé. Et même, il l’a très certainement ordonné. La note de Ney sur l’ordre de 11.00 hrs en est la preuve la plus convaincante.

Barbero émet quelques considérations assez intéressantes :

« Cet ordre [de 11.00 hrs] à la formulation si expéditive et cet ajout sibyllin [de Ney] ont fait couler des torrents d’encre. En raisonnant à froid, il est cependant possible de donner une interprétation censée des intentions de Napoléon. En premier lieu, il est clair que l’empereur prévoyait de tenir l’ennemi engagé sur toute la longueur du front, en mettant en mouvement aussi bien le 1er corps que le 2e, dans l’attente de trouver le point où percer. Quel pouvait être ce point, l’ordre ne le dit pas, et ne pouvait le dire, puisque l’empereur ne le savait pas encore. Avoir désigné Mont-Saint-Jean comme objectif de l’avancée signifiait simplement que l’empereur n’avait pas l’intention de manœuvrer pour déborder l’ennemi sur la droite ou la gauche, mais de l’assaillir frontalement. La tâche de Reille et de d’Erlon n’était pas de lancer immédiatement une offensive à la baïonnette, mais d’entrer progressivement en contact avec l’ennemi et d’exercer une pression croissante, qui pouvait se développer pendant des heures, en attendant que se dessinent les conditions pour une poussée décisive. Une fois le combat engagé, ce seraient les réactions de l’ennemi, le comportement de ses troupes, les mouvements de ses réserves qui révéleraient à l’empereur le moment et le lieu où déclencher l’attaque finale [68].
« Rester ouvert à toutes les possibilités ne voulait cependant pas dire renoncer à prévoir l’issue la plus probable : il est clair que Napoléon s’attendait à engager plus à fond le corps de d’Erlon que celui de Reille. La formulation de son ordre montre que l’empereur réfléchit plutôt en détail aux mouvements à prescrire au 1er corps, tandis que les indications destinées au 2e paraissent bien plus génériques. Du reste, le village de Mont-Saint-Jean, choisi comme point vers lequel devait converger l’attaque, se trouvait sur la ligne d’avancée de d’Erlon, et c’est précisément là que Napoléon donna ordre d’amasser les batteries de douze livres. On peut donc conclure que l’empereur, en règle générale, pour le peu qu’il pouvait prévoir à ce moment, s’attendait à obtenir des résultats plus décisifs de l’avancée de son aile droite que de celle de son aile gauche. Dans ses Mémoires, Napoléon soutient avoir voulu manœuvrer de façon à séparer les Anglais des Prussiens, en leur coupant la retraite vers Bruxelles et en les repoussant vers la mer. Bien que les affirmations de l’empereur ne soient pas toujours à prendre pour argent comptant, on ne voit pas, en ce cas, pour quelle raison nous ne devrions pas y croire.
« Un autre élément démontre que Napoléon, bien que restant prêt à toute éventualité, prévoyait, en règle générale, de percer l’aile gauche ennemie [69] : le fait qu’il ait changé au dernier moment les dispositions de marche destinées au 1er corps, modifiant les ordres verbalement donnés à ses généraux pendant le déjeuner au Caillou. À l’origine, la prise de contact de la part d’Erlon devait venir de droite, dans la zone de la Papelotte, pour ensuite s’étendre graduellement à tout le front. La pression finale, et probablement résolutoire, aurait ainsi été exercée tout au long de l’axe de la route de Bruxelles, quand toutes les divisions du 1er corps jusqu’à la dernière seraient entrées en action dans ce secteur. Mais, à un certain moment, Napoléon doit avoir eu une des intuitions surnaturelles dont, par le passé, étaient nées ses grandes victoires. En observant à l’aide de sa longue-vue le peu que l’on voyait des troupes ennemies déployées à l’abri de la dorsale, l’empereur s’est rendu compte que l’aile gauche de Wellington constituait la partie la plus faible de son dispositif et que, par conséquent, c’était là qu’il fallait tenter la percée.
« La preuve de tout ceci, c’est l’ajout griffonné par Ney au dos de l’ordre : « Le comte d’Erlon comprendra que c’est par la gauche que l’attaque commencera, au lieu de la droite. Communiquer cette nouvelle disposition au général Reille. » Le changement regarde, de toute évidence, l’ordre de marche des quatre divisions du 1er corps, il ne pouvait naître que de la décision d’exercer une poussée qui serait allée en croissant, à partir du centre, contre l’aile gauche de Wellington. Menacée sur sa droite par l’avancée de Reille et clouée au centre par l’offensive de la première division d’Erlon, l’armée ennemie, percée encore plus à gauche, précisément là où elle était la plus faible. Après quoi les divisions restantes du 1er corps, infléchissant leur avancée à angle droit auraient investi Mont-Saint-Jean, coupant la route de Bruxelles et enfermant dans une poche le gros de l’armée de Wellington.[70] »

En somme, Barbero, après commencé par dire, comme Houssaye, que Napoléon voulait attaquer le centre d’abord, nous dit, comme Jomini, le contraire : c’est par sa gauche que Napoléon comptait déborder Wellington. Mais alors qu’au départ, il aurait exercé la pression progressivement de sa droite vers le centre, à 11.00 hrs, il décide de faire le contraire. Ceci dit, Barbero brouille un peu les cartes en nous disant que c’est après avoir constaté que la gauche de Wellington était faible que Napoléon décide d’exercer la plus grande pression sur le centre… Mais n’y a-t-il pas une petite contradiction dans la phrase : « En observant à l’aide de sa longue-vue le peu que l’on voyait des troupes ennemies déployées à l’abri de la dorsale, l’empereur s’est rendu compte que l’aile gauche de Wellington constituait la partie la plus faible de son dispositif et que, par conséquent, c’était là qu’il fallait tenter la percée. » ? Si c’est à droite qu’il fallait tenter la percée, pourquoi envoyer la division de gauche en tête de l’échelonnement. On comprend bien ce que Barbero veut dire. Au fond, toute révérence gardée, c’est le coup du dentifrice : en pressant l’extrémité du tube, du côté de la Haye-Sainte, la pâte sortira de l’embouchure, du côté de Smohain. Mais si quelqu’un vous tape sur les doigts au moment où vous pressez, vous lâchez le tube et il n’y a plus de pression du tout… En attaquant au centre, Napoléon s’en prenait à l’endroit du tube où il avait le plus de chance de se faire taper sur les doigts. Quoi qu’il soit, ce n’est pas Barbero qui nous aidera à résoudre le problème : il dit tout et son contraire… Le « chaos » pour parler comme Jomini.

Alors pourquoi Napoléon change-t-il d’avis à la dernière minute ? Qu’a-t-il vu ? Quelle information a-t-il reçue ? Aucun auteur ne nous relate le moindre incident survenu entre 09.00 et 11.00 hrs et Thiers va même jusqu’à affirmer que l’empereur piqua un petit roupillon à ce moment-là ! Qu’on ne vienne pas nous parler des « intuitions surnaturelles » de Napoléon… On nous dit bien que Ney surgit au cours du petit déjeuner pour annoncer que les Anglais se retiraient et que Napoléon eût tôt fait de calmer son subordonné. D’ailleurs, dès qu’il monte à cheval, vers 09.00 hrs, il peut voir que les Anglo-Alliés n’ont pas bougé d’un pouce. Du moins pour ce qu’il peut en voir, c’est-à-dire la double ligne bleue [71] des hommes de Bijlandt et peut-être l’une ou l’autre batterie d’artillerie. Peut-être aussi les hommes de Saxe-Weimar à Papelotte, à La Haie et à Fichermont… Mais ce qu’il peut voir aussi, c’est que ses troupes de première ligne ne sont pas en place. Le 2e corps passe seulement devant le Caillou, Drouet d’Erlon est occupé à marcher sur sa droite et Durutte ne sera en place qu’aux environs de 11.30 hrs ou midi. Et ces troupes ne seront pas encore en place à 11.00 hrs. On en est même très loin de compte puisque l’ordre dicté à cette heure dit précisément : « Une fois que toute l’armée sera rangée en bataille, à peu près à une heure après midi… » Donc, l’attaque que l’empereur espérait pouvoir mener dès 09.00 hrs, d’après ce qu’il avait dicté au petit matin, devait être reporté jusqu’à 13.00 hrs au moins. Mais ce n’est pas ce retard, certes regrettable [72], qui est susceptible d’avoir provoqué la modification du plan de Napoléon.

Ceci dit, l’ordre de 11.00 hrs ne correspond pas non plus à ce qui s’est passé dans la réalité. On constate en effet que l’ordre porte que l’attaque commencera à 13.00 hrs en direction de Mont-Saint-Jean. Or, en réalité, elle commence vers 11.30 hrs en direction d’Hougoumont [73]. Il concentre 24 pièces d’artillerie, sans doute sur la crête de Belle-Alliance – l’ordre n’en dit rien – alors qu’en réalité, la grande batterie se composera de 80 bouches à feu situées sur la croupe qui est 400 mètres en avant. Quoique les auteurs ne soient pas très précis, il semble bien que le renforcement massif de la grande batterie ait été ordonné vers 11.30 hrs. Le 2e corps ne marcha jamais à la hauteur  du 1er pour le soutenir. Quant à celui-ci, il lui était ordonné de marcher, sa division de gauche en avant, les autres le « soutenant suivant les circonstances » ; dans la réalité, il marcha tout entier sans attendre de voir quelles étaient les « circonstances » et la division de gauche s’en prit à la Haye-Sainte dont il n’est pas fait mention dans l’ordre. Ce n’est pas la peine de venir prétendre que Napoléon confondit la Haye-Sainte avec la ferme de Mont-Saint-Jean, ou même avec le hameau. Sans en être l’inventeur, l’empereur est le premier grand chef de guerre à avoir fait un usage aussi intensif de la cartographie militaire ; dans son état-major, il avait sous la main un officier supérieur – le colonel Bonne – et deux spécialistes – M. Dupré, cartographe, et M. Paluchet, dessinateur – qui, si l’empereur avait eu le moindre doute, l’aurait très vite remis dans la bonne voie. Si l’on ajoute à cela que la carte de Ferraris et sa version établie par Capitaine ne quittaient pas l’empereur, et que ces cartes sont extrêmement précises sur la situation de la Haye-Sainte, on peut conclure sans avoir peur de se tromper que Napoléon n’a rien confondu du tout. Que l’un ou l’autre commentateur l’ait fait, c’est possible, mais l’empereur lui-même, certainement pas.

Ajoutons à tout cela que, dans cet ordre de 11.00 hrs, Napoléon n’impose aucune formation au 1er corps ; ce n’est pas là que nous trouvons la disposition en colonnes de division par bataillon qui sera finalement adoptée.

Bref, entre l’ordre de 11.00 hrs et sa réalisation sur le terrain, il existe de telles différences que l’on est en droit de se demander s’il est réellement le dernier que Napoléon ait dicté et si l’on peut se baser sur lui pour déterminer quel était le plan que comptait suivre l’empereur.

Il est temps de quitter les spéculations pour en venir aux faits. 

L’assaut

Commençons donc par citer Thiers :

« Vers une heure et demie, Ney lance la brigade Quiot sur la Haye-Sainte, et d’Erlon descend avec ses quatre divisions dans le vallon qui nous sépare des Anglais… Tandis que le combat se prolonge autour de la Haye-Sainte, dont le verger seul est conquis, d’Erlon s’avance avec ses quatre divisions sous la protection de notre grande batterie de quatre-vingts bouches à feu, parcourt le fond du vallon, puis en remonte le bord opposé. Cheminant dans des terres grasses et détrempées, son infanterie franchit lentement l’espace qui la sépare de l’ennemi. Bientôt nos canons ne pouvant plus tirer par dessus sa tête, elle continue sa marche sans protection, et gravit le plateau avec une fermeté remarquable. En approchant du sommet, un feu terrible de mousqueterie partant du chemin d’Ohain dans lequel était embusqué le 95e, accueille notre premier échelon de gauche, formé par la seconde brigade de la division Alix. (On vient de voir que la première brigade attaquait la Haye-Sainte.) Pour se soustraire à ce feu la division Alix appuie à droite, et raccourcit ainsi la distance qui la sépare du second échelon (division Donzelot). Toutes deux marchent au chemin d’Ohain, le traversent malgré quelques portions de haies vives, et après avoir essuyé des décharges meurtrières, se précipitent sur le 95e et sur les bataillons déployés de la brigade Bylandt. Elles tuent un grand nombre des soldats du 95e, et culbutent à la baïonnette les bataillons de Kempt et de Bylandt. A leur droite notre troisième échelon (division Marcognet), après avoir gravi la hauteur sous la mitraille, franchit à son tour le chemin d’Ohain, renverse les Hanovriens, et prend pied sur le plateau, à quelque distance des deux divisions Alix et Donzelot. Déjà la victoire se prononce pour nous, et la position semble emportée, lorsqu’à un signal du général Picton, les Écossais de Pack cachés dans les blés se lèvent à l’improviste, et tirent à bout portant sur nos deux premières colonnes. Surprises par ce feu au moment même où elles débouchaient sur le plateau, elles s’arrêtent. Le général Picton les fait alors charger à la baïonnette par les bataillons de Pack et de Kempt ralliés. Il tombe mort atteint d’une balle au front, mais la charge continue, et nos deux colonnes vivement abordées cèdent du terrain. Elles résistent cependant, se reportent en avant, et se mêlent avec l’infanterie anglaise, lorsque tout à coup un orage imprévu vient fondre sur elles. Le duc de Wellington, accouru sur les lieux, avait lancé sur notre infanterie les douze cents dragons écossais de Ponsonby, appelés les Écossais gris, parce qu’ils montaient des chevaux de couleur grise. Ces dragons formés en deux colonnes, et chargeant avec toute la vigueur des chevaux anglais, pénétrèrent entre la division Alix et la division Donzelot d’un côté, entre la division Donzelot et la division Marcognet de l’autre. Abordant par le flanc les masses profondes de notre infanterie qui ne peuvent se déployer pour se former en carré, ils s’y enfoncent sans les rompre, ni les traverser à cause de leur épaisseur, mais y produisent une sorte de confusion. Ployant sous le choc des chevaux, et poussées sur la déclivité du terrain, nos colonnes descendent pêle-mêle avec les dragons jusqu’au fond du vallon qu’elles avaient franchi. Les Écossais gris enlèvent d’un côté le drapeau du 105e (division Alix), et de l’autre celui du 45e (division Marcognet). Ils ne bornent pas là leurs exploits. Deux batteries qui faisaient partie de la grande batterie de quatre-vingts bouches à feu, s’étaient mises en mouvement pour appuyer notre infanterie. Les dragons dispersent les canonniers, égorgent le brave colonel Chandon, culbutent les canons dans la fange, et ne pouvant les emmener, tuent les chevaux.[74] »

Houssaye nous décrit la progression et l’assaut du 1er corps :

« Irrités de n’avoir point combattu l’avant-veille, les soldats brûlaient d’aborder l’ennemi. Ils s’élancèrent aux cris de : Vive l’Empereur ! et descendirent dans le vallon sous la voûte de fer des boulets anglais et français qui se croisaient au-dessus de leurs têtes, nos batteries rouvrant le feu à mesure que les colonnes atteignaient l’angle mort…[75] »

Après avoir décrit le premier assaut contre la Haye-Sainte, Houssaye continue :

« A l’est de la route, les autres colonnes de d’Erlon avaient gravi les rampes sous le feu des batteries, les balles du 95e anglais et la fusillade de la brigade Bylandt, déployée en avant du chemin d’Ohain.[76] »

Ce dernier détail est totalement faux. Nous démontrons ailleurs que la brigade Bijlandt – ainsi que le nom de ce général s’écrit en réalité – avait été retirée à midi derrière la haie qui bordait le chemin d’Ohain. Poursuivons :

« La charge bat, le pas se précipite malgré les hauts seigles qui embarrassent la marche, malgré les terres détrempées et glissantes où l’on enfonce et où l’on trébuche. Les Vive l’empereur ! couvrent par instants le bruit des détonations. La brigade Bourgeois (échelon de gauche) replie les tirailleurs, assaille la sablonnière, en déloge les carabiniers du 95e, les rejette sur le plateau, au-delà des haies, qu’elle atteint dans sa poursuite. La division Donzelot (deuxième échelon) s’engage avec la droite de Bylandt, tandis que la division Marcognet (troisième échelon) s’avance vers la gauche de cette brigade. Les Hollando-Belges lâchent pied, repassent en désordre les haies du chemin d’Ohain et, dans leur fuite, rompent les rangs du 28e anglais. De son côté, Durutte,qui commande le quatrième échelon, a débusqué de la ferme de Papelotte les compagnies légères de Nassau ; il est déjà à mi-côte, menaçant les Hanovriens de Best… »

« La vicieuse ordonnance des colonnes de d’Erlon qui déjà avait alourdi leur marche et doublé leurs pertes dans la montée du plateau, allait entraîner un désastre. Après que les tirailleurs eurent culbuté les Hollandais de Bylandt, la division Donzelot s’avança jusqu’à trente pas du chemin. Là, Donzelot arrêta sa colonne pour la déployer. Pendant l’escalade, les bataillons avaient encore resserré leurs intervalles. Ils ne formaient plus qu’une masse. Le déploiement ou plutôt la tentative de déploiement, car il ne semble pas que l’on ait réussi à l’exécuter, prit beaucoup de temps ; chaque commandement augmentait la confusion. L’ennemi profita de ce répit. Quand les batteries françaises avaient ouvert le feu, la division Picton (brigades Kempt et Pack) s’était reculée sur l’ordre de Wellington, à 150 mètres du chemin. Les hommes étaient là, en ligne, mais couchés afin d’éviter les projectiles. Picton voit les Hollandais en déroute et les tirailleurs français traverser les haies et s’avancer hardiment contre une batterie. Il commande : « Debout ! » et porte d’un bond la brigade Kempt jusqu’au chemin. Elle replie les tirailleurs, franchit la première haie, puis, découvrant la colonne de Donzelot, occupée à se déployer, elle la salue d’un feu de file à quarante pas. Fusillés à l’improviste, surpris en pleine formation, les Français font d’instinct, involontairement, un léger mouvement rétrograde. Picton, saisissant la minute, crie: « Chargez ! Chargez ! Hurrah ! » Les Anglais s’élancent de la seconde haie et se ruent, baïonnettes en avant, contre cette masse en désordre qui résiste par sa masse même. Repoussés plusieurs fois, sans cesse ils renouvellent leurs charges. On combat de si près que les bourres restent fumantes dans le drap des habits. Durant ces corps-à-corps, un officier français est tué en prenant le drapeau du 32e régiment, et l’intrépide Picton tombe roide mort, frappé d’une balle à la tempe.[77] »

Arrêtons-nous un bref instant afin de faire quelques remarques indispensables. Tout d’abord, le fait que les Hollando-Belges aient pris la fuite est faux. Nous l’avons dit : ils n’étaient plus depuis midi dans la position exposée qui était la leur le matin. Ils attendaient déployés en deux rangs derrière la haie qui borde le chemin au sud. De telle sorte qu’il leur est impossible de « repasser en désordre les haies du chemin d’Ohain », puisque c’est déjà fait… Il y a une petite notation dramatique dans le texte de Houssaye qui prouve de manière péremptoire que, loin d’avoir fui, les Hollando-Belges se sont, au contraire, battus avec acharnement. Houssaye écrit en effet : « On combat de si près que les bourres restent fumantes dans le drap des habits. » Or cette petite phrase est reprise intégralement du récit du lieutenant Scheltens, du 7e belge, et le malheureux qui reçut ainsi une bourre dans le drap de son habit – en même temps d’ailleurs qu’une solide blessure – est le capitaine L’Olivier [78]. Si le capitaine L’Olivier était à portée de recevoir des bourres dans le drap de son habit, c’est qu’il n’était pas en fuite. Nous entrons dans le détail de cet épisode sous la rubrique Bijlandt.

Houssaye écrit encore : 

« La division Donzelot s’avança jusqu’à trente pas du chemin. Là, Donzelot arrêta sa colonne pour la déployer. Pendant l’escalade, les bataillons avaient encore resserré leurs intervalles. Ils ne formaient plus qu’une masse. Le déploiement ou plutôt la tentative de déploiement, car il ne semble pas que l’on ait réussi à l’exécuter, prit beaucoup de temps ; chaque commandement augmentait la confusion… » 

Que l’on nous pardonne mais ce qu’Houssaye écrit là est absurde. Manifestement, il n’a pas compris de quoi il s’agissait. Comment Donzelot songerait-il à se déployer « à trente pas de l’ennemi », alors qu’il l’est déjà depuis qu’il a dépassé la grande batterie ? La seule chose à laquelle il pouvait penser, c’était précisément de ne faire aucun arrêt et de foncer dans la ligne ennemie qu’il avait devant lui. S’il marque un arrêt à cette distance (moins de 20 mètres !), c’est que, non seulement, le feu ennemi l’y oblige mais encore parce que la brigade Bourgeois, se décalant vers sa droite, vient le gêner sur sa gauche. Nous décrivions ce mécanisme de la manière suivante :

« Les tirailleurs [français] atteignent la position alliée à la hauteur du front de Bijlandt et ouvrent un feu nourri sur le 27e hollandais, le 7e belge et les 7e et 8e de Milice. Les quatre bataillons de la brigade Bourgeois doivent appuyer à droite pour éviter la carrière de sable et la Haye-Sainte que les quatre autres bataillons de la division Quiot attaquent. De ce fait, la colonne de Donzelot doit marquer le pas pour éviter la collision avec les hommes de Bourgeois et c’est la division Marcognet qui se retrouve en premier échelon. Les Hollando-Belges ouvrent le feu à bout portant sur cette nuée de tirailleurs et, quoique ayant subi de lourdes pertes au cours de cet échange de coups de feu, croient avoir gagné le premier round quand, brutalement, en face des 7e et 8e de Milice, les tirailleurs se retirent, révélant une colonne française parvenue juste de l’autre côté du chemin d’Ohain. Il y a là quelque chose comme 400 fusils qui livrent une salve meurtrière. Les morts et les blessés sont très nombreux dans les rangs des miliciens qui, en temps qu’unités de combat, ont cessé d’exister. La colonne française met baïonnette au canon et franchit la crête et le chemin. Les survivants des deux bataillons de Milice se retirent avec précipitation sur la deuxième ligne. Les jeunes miliciens, peu expérimentés et sans doute paniqués, donnent l’impression de fuir et cela provoque quelques désordres dans la ligne britannique [79]. »

C’est ce que Houssaye traduit par :

« La colonne de Marcognet (troisième échelon) était arrivée à peu près à la hauteur de la colonne de Donzelot, au moment de la fuite des Hollando-Belges. Marcognet, n’ayant pas cru possible de déployer sa division, avait continué sa marche et dépassé Donzelot qui faisait halte. Déjà, avec son régiment de tête, criant : Victoire ! il avait franchi la double haie et s’avançait contre une batterie hanovrienne, quand, aux sons aigus des pibrochs, s’ébranle la brigade écossaise de Pack, par bataillons en échiquier déployés sur quatre rangs. A moins de vingt mètres (vingt yards), le 92e highlanders ouvrit le feu ; peu après tirèrent les autres Écossais. A cause de leur ordonnance massive, les Français ne pouvaient riposter que par le front d’un seul bataillon. Ils firent une décharge et s’élancèrent à la baïonnette. On s’aborda ; les premiers rangs se confondirent dans une furieuse mêlée. « Je poussais un soldat en avant, raconte un officier du 45e. Je le vois tomber à mes pieds d’un coup de sabre. Je lève la tète. C’était la cavalerie anglaise qui pénétrait de toutes parts au milieu de nous et nous taillait en pièces.[80] »

Il serait plus que temps de présenter au lecteur un schéma qui clarifie tout cela.   

L’attaque du 1er corps

 La simple vision de notre schéma démontre assez à quel point Houssaye prend des libertés avec la réalité. 

Reprenons tout cela. Combien de temps mit le 1er corps avant d’arriver à portée de fusil de la ligne anglo-alliée. Prenons comme base de calcul le chiffre donné par Barbero, 76 pas à la minute. Chaque pas fait réglementairement 65 centimètres. La distance entre la ligne française et la ligne anglo-alliée est d’environ 1 000 mètres. En théorie, le 1er corps met donc effectivement 20 minutes pour couvrit la distance. Théoriquement !… D’abord, il n’y aucune preuve que les fantassins français aient tous marché au pas réglementaire [81]. Barbero le dit lui-même : il fallait marcher à travers les seigles très hauts, il fallait descendre dans le vallon puis le remonter. Ce que Barbero ne dit pas, c’est que ce n’est pas un vallon qu’il fallait traverser, mais bien deux. Et ce qu’il dit encore moins, c’est qu’il fallait traverser le déploiement d’artillerie de la grande batterie. Il est donc impossible d’affirmer que le 1er corps a pu aborder la ligne alliée au bout de vingt minutes. C’est même totalement exclu. 

Le choc

Ce qu’il nous faut faire, à présent, c’est essayer de rendre très clairs les événements qui se déroulent aux abords du chemin d’Ohain au moment où les Français l’abordent. C’est, une fois de plus, en prenant comme base le récit de Mark Adkin, que nous allons y parvenir.

Revenons au moment où les divisions françaises ont fini de traverser la ligne de la grande batterie pour se former en colonnes de division par bataillon. Gardons présent à l’esprit le fait que ce mot « colonne » représente en fait un rectangle grand comme à peu près un terrain de football. Rappelons aussi que la division Quiot se coupe en deux, la brigade Charlet traversant la route pour s’en prendre à la Haye-Sainte, tandis que la brigade Bourgeois se dirige vers la sablonnière et se retrouve sous le feu des compagnies du 1er bataillon du 95th Rifles qui y sont postées. Pendant que les tirailleurs français continuent à échanger des coups de feu avec les Anglais embusqués dans la carrière, le reste de la brigade fléchit légèrement sa marche vers la droite, vient surmonter le petit tertre qui domine la carrière et menace ainsi le flanc du 1/95e. Celui-ci se voit contraint de reculer et la droite du 105e régiment de ligne qui marchait en tête de la colonne, après avoir franchi la haie, se trouve sur le chemin de crête. A ce moment, un petit plus à droite, la division Donzelot, en tête de laquelle marche le 17e de ligne, voit sa progression gênée par le mouvement de Bourgeois, doit marquer le pas mais ne tarde pas à se retrouver à la même hauteur que lui, avec en face de lui, le 7e chasseurs hollandais et la droite du 7e de ligne belge. C’est ainsi que les Français se présentent devant la ligne alliée avec deux bataillons de front. Le 7e chasseurs hollandais, qui est déjà très affaibli par les combats des Quatre-Bras [82], après avoir livré une salve meurtrière, lâche pied sous le nombre et recule précipitamment, semant ainsi le trouble dans les rangs du 28e anglais, qui n’ayant rien vu de ce qui vient de se passer – ils sont couchés assez loin derrière la ligne de crête – accueillent les malheureux Hollandais à coups de sifflet et il faut toute l’autorité des officiers britanniques pour empêcher certains de leurs hommes de faire un carton sur ces hommes qui présentent toutes les apparences de fuyards. Ajoutons qu’il est fort possible, au contraire, que ces soldats britanniques aient perdu leur sang-froid et se soient mis à tirer sur ces Néerlandais vêtus d’une tenue bleue assez semblable à celle de la ligne française. Cette réaction, bien compréhensible, est pourtant bien injuste : au même moment, la brigade Bourgeois bouscule sérieusement le 1/95e anglais qui recule également, mais, lui, dans un ordre parfait : il est vrai que le 95th Rifles est une unité d’élite expérimentée et qu’elle fait preuve d’un sang-froid qu’on ne peut attendre de la part d’un régiment hollandais de formation récente, dont c’est la première campagne et qui a déjà été durement éprouvé. En même temps, le 105e de ligne coiffe la batterie Rogers, dont un sergent, pris de panique, encloue une des pièces avant de s’encourir [83] . Ce sera la seule bouche à feu enclouée de toute la bataille de Waterloo.

Pendant ce temps, le centre de la division Donzelot arrive au contact du 7e de ligne belge, qui lui, ne perd pas contenance et résiste froidement à l’assaut. Mais, à sa gauche, les jeunes soldats des 7e et 8e de milice hollandais voient surgir devant eux la droite de Donzelot et, plus loin, la gauche de Marcognet. Ils livrent, de bien trop loin, une salve mal réglée, et se retirent, à leur tour, précipitamment. Les hommes du 5e bataillon de milice, qui sont en retrait sur quatre rangs, en voyant la mésaventure de leurs camarades et sans doute bousculés par eux, n’attendent pas d’être au contact de l’ennemi, et à leur tour reculent vivement. Nous avons dit que le 5e bataillon de milice avait été très durement éprouvé aux Quatre-Bras et que ses soldats s’étaient conduits en braves. Mais là, avec un effectif déjà très réduit – Barbero parle de quelques hommes groupés autour de leur drapeau – et sous l’effet mécanique de la poussée, c’en est trop pour eux…

La situation est donc très périlleuse pour les alliés. Bourgeois est arrivé au sommet de la crête, la gauche de Donzelot a déjà dépassé les haies du chemin d’Ohain, n’ayant plus que le 27e de ligne belge pour le retenir, et Marcognet n’en est plus éloigné que d’une cinquantaine de mètres. S’il arrive à son tour à dépasser le chemin, on peut dire que la percée est faite et que l’attaque du 1er corps est un succès qu’il ne reste plus qu’à exploiter.

Il est 14.20 hrs et la situation va rester ainsi, suspendue sur le fil du rasoir, durant cinq minutes…

C’est durant ces cinq petites minutes que tout va basculer.

En effet, les hommes du 105e de ligne, lorsqu’ils couronnent la crête aperçoivent en effet droit devant eux quelque chose de terrifiant : derrière les riflemen du 95e, trois grosses masses rouges leur font face : ce sont les trois bataillons de Kempt qui se sont brusquement dressés, à l’appel de leurs chefs : le 32e, le 79e et le 28e britanniques. Les Français n’ont pas beaucoup le temps de réfléchir à ce qui se passe. Ils sont cueillis par une terrible salve livrée à moins de 40 mètres. Les premiers rangs français sont cloués sur place tandis que les Britanniques se forment rapidement sur deux rangs et livrent une deuxième salve encore plus meurtrière que la première. Se produit alors un phénomène mécanique facile à comprendre. Les fantassins français des rangs suivants, qui montent encore vers le sommet de la crête et qui n’ont donc rien vu de ce qui se passait devant eux, viennent buter sur les premiers rangs brusquement arrêtés. S’en suit une bousculade qui met le désordre dans la masse des bataillons qui perdent leur alignement et, finalement, leur cohérence. C’est à ce moment précis que, pour reprendre un raisonnement de Keegan, ce qui avait été jusque-là une armée, se transforma en foule : « La foule est le contraire d’une armée, une assemblée d’hommes que ne gouverne plus rien, sinon l’humeur immédiate, le développement d’émotions passagères et contagieuses, qui ruinent la subordination générale. [84] » Et ce comportement de foule se traduit par un bien étrange axiome : lorsqu’une armée bascule dans la déroute, ce ne sont jamais les premiers rangs qui fuient les premiers mais ceux de l’arrière et du centre. Keegan cite le témoignage de Sir de Lacy Evans, qui chargea avec l’Union Brigade quelques instants après les événements que nous racontons : « Comme nous approchions à allure modérée, les flancs et l’avant commencèrent à converger vers l’arrière et l’arrière lui-même avait déjà fui.[85] »

Keegan cherche bien à donner quelque explication sociologique à ce phénomène mais, à notre avis, il se donne bien de la peine pour rien. Les derniers rangs et les flancs sont les premiers à fuir parce qu’ils ont la place pour le faire, alors que les premiers rangs doivent attendre que la voie soit libre pour pouvoir fuir à leur tour…

C’est exactement le même phénomène que nous avons observé dans la brigade Bourgeois qui va se produire chez Donzelot et chez Marcognet, en pire encore du fait de la plus grande profondeur de leur colonne respective. C’est la droite de Donzelot qui voit se dresser brusquement devant eux les brigades écossaises de Pack : le 3/1er, le 42e, tandis que Marcognet se trouve devant les 42e et 92e. Se déroule alors exactement le même processus : les bataillons de tête – ceux du 17e de ligne pour Donzelot et ceux du 45e de ligne pour Marcognet – voient se dresser devant eux les Écossais qui livrent une première salve, se mettent rapidement sur deux rangs et livrent une deuxième salve. Même cause, mêmes effets, les colonnes se bloquent et une bousculade se produit. Ainsi donc, il suffirait d’une pichenette pour mettre Bourgeois et Marcognet en déroute.

Toutefois, du fait du retrait brusque des Hollandais, Donzelot avait devant lui un boulevard que, seul, le 27e de ligne belge comblait. Et il ne faisait aucun doute que ce seul bataillon ne pourrait tenir très longtemps. Il fallait donc impérativement colmater la brèche. C’est la cavalerie britannique qui va s’en charger…

Un horaire de l’attaque du 1er corps

Mark Adkin, dont l’ouvrage est vraiment indispensable, nous donne l’horaire suivant pour l’ensemble du mouvement du 1er corps :

¨      13.00 hrs : la grande batterie ouvre le feu et le prolonge jusqu’à 13.30 hrs.

¨      13.30 hrs : les divisions s’avancent de 500 mètres, franchissent le premier vallon et passent la ligne de la grande batterie.

¨      13.55 hrs : les divisions se remettent en marche en colonnes de division par bataillon à cinq minutes d’intervalle.

¨      Pour franchir les 600 derniers mètres qui les séparent du sommet de la crête opposée, les divisions mettent de 15 à 20 minutes. Cela signifie que la brigade Bourgeois et la division Donzelot l’atteignent entre 14.15 hrs et 14.20 hrs et Marcognet, cinq minutes plus tard. La brigade Pégot n’atteindra jamais cette crête.

¨      Les divisions passent au moins 5 minutes au sommet de la crête avant d’en être repoussées vers 14.20 hrs.

¨      14.25 hrs : l’Union Brigade tombe sur les divisions françaises et atteint la grande batterie.

¨      14.35 hrs : la cavalerie française tombe à son tour sur la cavalerie britannique [115] .

A très peu de choses près, on peut admettre cet horaire. Ainsi donc, tout l’épisode, depuis le moment où les colonnes de Drouet d’Erlon s’ébranlent jusqu’au moment où les cavaliers britanniques se font reconduire dans leurs lignes n’aura pas duré plus qu’une heure un quart !…

Il importe de dire que, quoi qu’en disent plusieurs auteurs, le 1er corps ne fut pas à proprement parler mis en déroute. Après regroupement, ses divisions fourniront encore de nombreux efforts au cours de cette après-midi. La division Donzelot prendra la Haye-Sainte vers 18.00 hrs et la division Durutte reviendra à l’attaque à plusieurs reprises sur le centre de l’aile gauche anglo-alliée.

M. D.