Plancenoit

La bataille dans la bataille de Waterloo

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Abstract

Si l’on a parfois trouvé sous la plume de certains auteurs l’expression « bataille dans la bataille » à propos d’Hougoumont, que dire alors de Plancenoit ? Alors que les combats pour le village ont été d’une rare sauvagerie, les auteurs semblent étrangement les considérer comme secondaires et se contentent généralement d’expédier l’affaire en quelques paragraphes…

Un petit village sans histoire


Etymologie

L’existence du village de Plancenoit ne remonte guère au-delà du XIIIe siècle. On ne trouve en effet pas son nom avant 1227 (Plancenois). Au cours des siècles, on a également écrit Planchenois, Planchenoit, Plansnoy ou Planchenoy. Sur la carte de Ferraris, on trouve Planchenoit. Il semble évident que l’étymologie doit en être trouvée dans le mot plançon [1] qui désigne de jeunes plants d’arbres ou de jeunes tiges d’arbres destinées au bouturage. Une légende, un peu oubliée aujourd’hui, donnait une toute autre origine au nom du village. Jadis, dit-on, il existait un lavoir sur la Lasne auquel on avait accès par un petit pont de bois. Un attelage de deux chevaux passa un jour sur le pont branlant qui s’effondra, le précipitant dans un trou sans fond de la petite rivière. Le pont aurait naturellement été surnommé « La planche qui noie ». Au cours des temps, la légende s’enfla au point de noyer dans la Lasne un attelage de six chevaux. Comme si l’idée venait à un charretier de faire passer un convoi de cette importance sur un petit pont branlant !… Au moment où nous écrivons, l’ancienne commune de Plancenoit est, avec Ohain, Lasne-Chapelle-Saint-Lambert, Couture-Saint-Germain, Aywiers et Maransart, partie de la commune de Lasne. La population de Plancenoit est restée jusqu’au siècle dernier relativement stable. En 1374, on recensait 22 ménages ; en 1437, 28 foyers ; en 1492, 10 foyers seulement – on ne sait à quelle catastrophe on doit cette chute brutale [2] – ; en 1526, 28 maisons (dont 3 inhabitées) ; en 1686, 22 maisons plus une taverne et une brasserie. En 1784, les recenseurs comptaient 412 habitants – 1 prêtre, 125 hommes, 153 femmes, 68 jeunes garçons et 65 filles de moins de 12 ans. En 1803, il y avait à Plancenoit 487 habitants [3]. On estime donc la population de Plancenoit à environ 500 habitants en 1815.

Deux seigneuries à Plancenoit

Tout le territoire de Plancenoit était autrefois boisé et les défrichements ne commencèrent qu’au XIIIe  siècle. On considère en effet que c’est à cette époque que le châtelain de Bruxelles, Lionnet [4], seigneur de Braine-l’Alleud, qui possédait des droits sur la région, décida d’en exploiter les bois. Soucieux du bien de l’âme de ses serfs et vu l’éloignement de l’église de Braine, il aurait fondé une nouvelle église paroissiale à cet endroit. Cette fondation, concertée avec le chapitre des chanoines de la cathédrale de Cambrai [5], qui avait la collation à Braine, aurait eu lieu en 1211. La charte qui établit les revenus du desservant date en tout cas de juillet 1227.

L’histoire du village de Plancenoit ne comptait, avant 1815, qu’un seul événement digne d’être resté dans les annales. En 1409, les habitants de Plancenoit se mirent en tête de réclamer à l’abbaye d’Afflighem, qui possédait de nombreuses terres dans les environs, la possession d’un pré qu’ils prétendaient être un « wérixhas », c’est-à-dire un terrain vague où ils auraient eu droit de pâture. Le maire du village [6], un certain Le Roy de Holeir – à la famille duquel le hameau de Maison du Roy doit sans doute son nom – prit la tête du mouvement sans en aviser son seigneur. Voilà donc les têtes chaudes du village, sous la conduite du magistrat –  en même temps le plus gros propriétaire terrien du village – qui envahissent l’église, sonnent la cloche pour convoquer la population [7] et se portent en masse vers le pré contesté dont ils brisent les clôtures. Vive réaction de l’abbé d’Afflighem qui en appelle au duc de Brabant. Le bailli du Brabant roman convoque alors le maire devant les hommes de fief de la haute cour de Genappe qui lui montrent qu’il est en tort. Les habitants de Plancenoit en furent quittes pour rétablir la clôture. Mais le malheureux maire fut condamné à une amende de 40 couronnes de France – 6 livres 13 sous et 4 deniers – tandis que ses complices se voyaient imposer le pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle [8].
Un autre fait eut Plancenoit pour cadre. Mais, dans ces époques troublées, peut-on vraiment parler d’un événement ? En 1484, quelques troupes de Maximilien d’Autriche campèrent à Plancenoit.
La seigneurie de Plancenoit, au XIIIe siècle, appartenait donc aux châtelains de Bruxelles qui, nous l’avons dit, en entreprirent le défrichement et y établirent le village. Avant 1312, les châtelains cédèrent la seigneurie et le tréfonds, en même temps que ceux d’Ohain, à Arnoul de Steyne qui revendit les deux villages à un certain Arnoul , fils d’Arnoul Rex. Ce dernier nom est sans doute la traduction de « Le Roy » ou « De Coninck ». C’est dans cette famille que le maire rebelle de 1409 fut choisi et c’est donc à cette famille que l’on doit sans doute le nom de Maison du Roi. De cette famille, la possession de Plancenoit passa aux Barbençon, seigneur de Braine, puis, par héritage à la famille de Wittem [9]. Les droits de basse et moyenne justice appartenaient à la seigneurie de Braine-l’Alleud. La haute justice resta aux mains du duc de Brabant jusqu’au 10 juin 1489, date à laquelle le duc la céda à Henri de Wittem, seigneur de Beersel et de Braine-l’Alleud. Dès lors, la terre de Plancenoit constitua un plein fief avec haute, moyenne et basse justice, comptant donc un bailli, un maire, des échevins, un sergent et un messier [10] Etaient adjoints à la seigneurie les droits de congé, de percevoir les lois et amendes « et autres forfaitures », de garenne, de gruerie, de pêche, etc. On y suivait la coutume d’Uccle. 
En 1635, Ernestine de Wittem, marquise de Bergen-op-Zoom, baronne de Beauvois, etc., vendit à Arnoul Schuyl, seigneur de Walhorn, d’Houtain-le-Val et d’autres lieux, la terre et la seigneurie de Plancenoit avec toutes ses dépendances dont trois bois dits le Goumont, le Bois Lionnet, à Ohain, et le bois de Moitemont. Relief en fut fait le 7 décembre 1637.
Mais la bonne marquise avait eu le tort, comme le ferait n’importe lequel de nos contemporains, de confondre propriété et seigneurie… L’une n’entraînait effectivement pas l’autre. Même si, depuis 1489, Plancenoit constituait un plein fief, ayant haute, basse et moyenne justice, Ernestine de Wittem n’avait pas le droit de vendre la seigneurie en même temps que les terres, sans le consentement du duc de Brabant, dont la seigneurie relevait directement. Dès lors, dès 1638, les filles d’Ernestine attaquèrent la vente et obtinrent le retrait de la seigneurie. Autrement dit, Arnoul Van Schuyl gardait la propriété des terres de Plancenoit mais les droits seigneuriaux furent à nouveau réunis à ceux de Braine, dont ils avaient été un moment démembrés, et le restèrent jusqu’à la fin de l’ancien régime.
Sans entrer dans les arcanes du droit féodal, relevons quand même que, durant toute une période, une seconde seigneurie a existé à Plancenoit, relevant également du duc de Brabant. En 1374, c’est un nommé Guillaume Coutriaux qui tenait le fief. Le fils de Guillaume, Jean, le laissa à sa sœur Jeanne, épouse de Jacquemart d’Ardenne, qui le vendit à Guillaume d’Oestkerke lequel en fit relief le 2 mars 1435-1436. Jean Germieau ou Germal le racheta et en fit relief le 21 août 1439. Durant un peu plus d’un siècle, la seigneurie et la terre restèrent dans cette famille jusqu’à ce que Jean Germiaulx et son fils Nicolas les cèdent au sire de Braine contre 200 carolus d’or. Relief en fut fait le 15 avril 1545. Dès lors, cette seigneurie, appellée de la Hutte ou del Hutte, devint une annexe de celle de Braine.
Pour être complet, signalons que l’église de Plancenoit est dédiée à Sainte-Catherine. L’église actuelle date de 1857 et fut construite par l’architecte Coulon [11] qui, pour ériger la façade, récupéra les pierres blanches de l’ancien édifice mis à mal par les combats de 1815. Le maître-autel portait, dit-on, les traces de trois balles qui l’atteignirent au cours de cette journée. Mais il a depuis été déménagé à Thorembais-les-Béguines dans l’entité de Perwez. Chose curieuse à mentionner, une grande procession avait lieu jadis chaque année, le troisième dimanche de juin, en l’honneur de saint Donat, saint invoqué dans la région contre les orages ; le troisième dimanche du mois de juin 1815 tombait précisément le 18. La procession n’eut pas lieu… mais bien un orage d’une nature toute particulère. Le 17 juin au soir, la population, mise au courant de l’approche des armées par l’afflux de réfugiés empruntant la chaussée, préféra aller se cacher dans les bois environnants afin d’y attendre des jours meilleurs. Le curé de Plancenoit ne quitta cependant pas son église et ne renonça pas à dire sa messe dominicale. La légende veut que Napoléon en entendant la cloche de Plancenoit pendant son petit déjeuner, s’en soit étonné….

Un peu de géographie et d’économie

La plupart des habitants se consacraient à l’agriculture et, dans une moindre mesure, à l’élevage. En 1834, lorsque le gouvernement belge établit un relevé de la répartition du territoire, ses inspecteurs calculèrent que 572 hectares du territoire de la commune étaient constitués de terres arables, 8 de jardins légumiers, 8 de prés et pâtures [12], 14 de vergers, 2 de bruyères et de terrains vagues, 5 de bâtiments et «cours» (fermes) et 15 de routes et chemins, ce qui revient à un total d’environ 627 hectares. Les bois à cette époque couvraient à peine 58 ares 90 centiares…Tous ces chiffres n’ont guère changé au fil des siècles : en 1686, la paroisse de Plancenoit, sur 380 bonniers 2 journaux, comptait en effet 378 bonniers de terres arables, 3 bonniers 2 journaux de « pâchis » et 9 bonniers de prés communs [13]. Les terres étaient consacrées en majorité au froment, puis par ordre décroissant, au seigle, à la luzerne, et à l’avoine.

Le terrain est peu accidenté, sauf dans le village proprement dit, où l’on rencontre quelques coteaux assez rapides et des chemins encaissés. Au sud du village prend naissance la Lasne qui, coulant vers le nord-est, vient recueillir le ruisseau des Brous, lequel naît un peu à l’est du Caillou. Plusieurs sources viennent encore alimenter le petit cours d’eau qui se dirige vers une suite de petits étangs, établis sans doute par l’abbaye d’Aywiers, pour continuer vers le village de Lasne, passer entre Genval et Rixensart et finalement aller se jeter dans la Dyle au nord de Wavre. Plancenoit appartient donc au bassin de l’Escaut. L’eau n’y est pas rare : le long de la Lasne, la Compagnie bruxelloise des Eaux possède des captations destinées à alimenter son réseau. La qualité de l’eau ne saurait faire de doute : jadis, une brasserie était, avec un petit four à chaux, la seule industrie de Plancenoit. A l’époque de la bataille, cette brasserie était exploitée par un certain Nicolas-Antoine Delpierre. Il semble bien que son principal débouché [14] ait été le cabaret de la Belle-Alliance dont Delpierre était propriétaire.
Le point culminant de Plancenoit se situe à Rossomme et cote 136 mètres.
A l’heure actuelle, le village de Plancenoit a bien grossi : il n’est en effet pas couvert par la loi de protection du site de 1914. Mais l’extension de l’habitat n’a pas modifié fondamentalement la structure même du centre du village : trois groupes d’habitation : le Village, proprement dit, autour de l’église ; la Rue Haute, au sommet du contrefort qui sépare la Lasne et le Ri du Brou ; le Brou, quelques maisons sur la rive gauche de ce dernier cours d’eau.

Veillée d’armes

Le 17 juin 1815, au début de la soirée, ceux des habitants de Plancenoit qui ont très nettement distingué les coups de canon tirés aux Quatre-Bras et qui ne sont pas encore partis s’abriter dans le villages voisins ou dans les bois, prennent le parti de charger quelques meubles et leurs biens les plus précieux sur quelque charrette pour, à leur tour, aller se réfugier quelque part où ils seraient à l’abri de la soldatesque. C’est donc dans un village désert que quelques malheureux soldats français qui ont parcouru des kilomètres sous une pluie battante et l’estomac vide – ils n’ont plus rien reçu depuis le 15 au matin – et qui passent par là, voient dans ce petit village un signe de la Providence.

La place de l’Eglise à Plancenoit

S’en suivent les scènes qui s’étaient reproduites tant de fois à travers toute l’Europe. Les soldats s’introduisent partout et tâchent de se réserver un petit coin à l’abri. Lorsque c’est fait, ils laissent un ou deux camarades pour garder la place ainsi conquise, parfois de haute lutte, que d’autres hommes n’hésiteraient pas à leur voler sans aucun scrupule, et s’en vont fouiller partout afin de trouver ce qui leur manque. Or, ils manquent de tout… On arrache les portes et les volets, on les brise : voilà de bon bois pour se réchauffer. Les meubles sont fracassés. On s’empare des vêtements que l’on trouve. Mais surtout, on recherche les vivres. Si l’on a la chance de trouver l’une ou l’autre poule ou une tranche de lard, c’est la promesse d’une bombance inouïe. Sinon, l’on s’en va arracher ce qui est comestible dans les potagers ou dans les champs : rave, betteraves, etc. Lorsqu’on a trouvé son bonheur, on s’en va retrouver ses camarades, on organise une belle flambée et l’on dévore ce que l’on a trouvé. Le pillage est collectif : un homme qui voudrait se débrouiller tout seul n’y arriverait pas… Une fois repu, on s’en va dormir. Les hommes qui ont trouvé un bout de plancher ou deux mètres carrés de terre battue pour y dormir au sec louent le Seigneur qui leur a accordé une telle fortune. Pensent-ils à leurs camarades qui, un peu plus loin, n’ont pas une telle chance et doivent essayer de dormir, le ventre vide, en pleins champs, dans des seigles dégoulinants ?…

« Maintenant représentez-vous des hommes couchés dans les blés, sous une pluie battante, comme de véritables Bohémiens, grelottant de froid, songeant à massacrer leurs semblables, et bien heureux d’avoir un navet, une rave ou n’importe quoi pour soutenir un peu leurs forces. Est-ce que c’est la vie d’honnêtes gens ? Est-ce que c’est pour cela que Dieu nous a créés et mis au monde ? Est-ce que ce n’est pas une véritable abomination de penser qu’un roi, un empereur, au lieu de surveiller les affaires de son pays, d’encourager le commerce, de répandre l’instruction, la liberté et les bons exemples, vienne nous réduire par centaines de mille à cet état ?… Je sais bien qu’on appelle cela de la gloire ; mais les peuples sont bien bêtes de glorifier des gens pareils… Oui, il faut avoir perdu toute espèce de bon sens, de cœur et de religion. Tout cela ne nous empêchait pas de claquer des dents…[15] »

A l’aube, tout le monde est tiré de son sommeil par les officiers qui pressent les hommes, mal réveillés et courbaturés, vers les positions qu’ils auront à occuper durant la journée. Cela grogne, bien sûr ! La seule chose que l’on espère, c’est de recevoir un peu d’approvisionnement. Effectivement, vers 09.00 hrs, on recevra l’ordre de faire la soupe. Mais c’est tout ce qu’on recevra : il n’y aura rien à mettre dans la soupe… Le village est donc évacué. On devine l’état lamentable dans lequel se trouvent les maisons désertées… Jusque vers 18.00 hrs, Plancenoit ressemblera à un village abandonné au milieu de nulle part.

Domon et Subervie

Sans entrer dans le détail d’une discussion que nous tenons ailleurs et sans déterminer comment, on peut sans trop de risque affirmer que l’état-major français sait que les Prussiens sont en route vers le champ de bataille de Mont-Saint-Jean aux alentours de 13.00 hrs. Mais on est persuadé que ceux-ci sont talonnés par Grouchy. Il est toutefois décidé de parer à toute éventualité et l’on ordonne aux divisions de cavalerie de Domon et de Subervie de se diriger vers la droite, d’occuper tous les débouchés et de se lier avec les têtes de colonnes de Grouchy dès qu’elles apparaîtraient.

Après la bataille de Ligny, le 6e corps de Lobau, qui, organiquement, n’avait pas de cavalerie, se vit attacher la 3e division du lieutenant général baron Domon, composée de trois régiments de chasseurs à cheval (4e, 9e et 12e) et d’une batterie d’artillerie (4e compagnie du 2e régiment d’artillerie à cheval). Jusque-là, cette division faisait partie du 3e corps d’armée du général Vandamme. Lors de la bataille de Ligny, la division du général Domon avait été impliquée dans le courant de la soirée ; c’est elle, notamment, qui mit en déroute deux brigades de cavalerie prussiennes alors qu’elles se retiraient du village de Saint-Amand. Le 17 juin, c’est cette division qui se trouvait en tête de la poursuite menée par Napoléon contre l’arrière-garde de Wellington en pleine retraite. Les chasseurs grimpèrent même la pente de Mont-Saint-Jean, provoquant ainsi le tir de l’artillerie britannique, révélant ainsi la position sur laquelle Wellington comptait se déployer. Cette courte action éteinte, les chasseurs à cheval campèrent sur place. C’est donc tout naturellement que dès l’aube du 18, on retrouve la division Domon, à peu de distance derrière la Belle-Alliance, selon toute apparence à droite de la route de Charleroi, en réserve du centre du dispositif français [16].

La 5e division de cavalerie, conduite par le général de division baron Subervie, est donnée par plusieurs auteurs comme faisant partie du 1er corps de Drouet d’Erlon. L’ordre de bataille est pourtant formel : cette division appartenait à la réserve de cavalerie, initialement commandée par le maréchal Grouchy et fut, elle aussi attachée au 6e corps après la bataille de Ligny. Cette confusion est très certainement due au fait que le 1er régiment de lanciers, appartenant à la 5e division, était commandé par le colonel Jacquinot, frère du général Jacquinot qui, lui, commandait la 1e division de cavalerie, appartenant au 1er corps et qui, dès le début du déploiement avait été postée en flanc-garde à la droite du dispositif français. La 5e division comprenait 2 régiments de lanciers (1er et 2e) et 1 régiment de chasseurs à cheval (11e). Elle participa, le 17, aux combats de Genappe et c’est au court de cet épisode que le colonel baron Sourd fut très sévèrement blessé. Le baron Larrey lui amputa le bras et, à peine pansé, le colonel rejoignit son unité. La légende veut qu’il ait, à ce moment, refusé le grade de général  pour pouvoir continuer à commander son régiment. Se non è vero…Comme la division Domon, la division Subervie participa à la poursuite de Wellington et c’est donc pour les mêmes raisons que nous la retrouvons le matin du 18, derrière elle, à droite de la chaussée.

Napoléon, dans ses Mémoires, nous donne avec précision la position de ces deux divisions : 

« La troisième colonne (du 6e corps), celle de sa cavalerie légère, commandée par le général de division Daumont, suivie par celle du général Subervie, se plaça en colonne serrée par escadron, la gauche appuyée à la chaussée de Charleroi, vis-à-vis son infanterie, dont elle n’était séparée que par cette chaussée ; son artillerie légère était sur son flanc droit.[17] »

Il ne fait pas de doute que ces deux divisions de cavalerie furent portées à la droite du dispositif français. Mais ce qui n’apparaît pas comme certain du tout, c’est quand et à la suite à quoi…

La tradition a fait dire à la plupart des auteurs que Napoléon donna ces ordres, suite à l’apparition des Prussiens à Chapelle-Saint-Robert. Il l’aurait donc fait vers 13.30 hrs. C’est ce qui transparaît dans le Bulletin du 20 juin : 

« Le 6e corps, avec la cavalerie du général d’Aumont, sous les ordres du comte Lobau, fut destinée [sic] à se porter en arrière de notre droite, pour s’opposer à un corps prussien qui paraissait avoir échappé au maréchal Grouchy, et être dans l’intention de tomber sur notre flanc droit, intention qui nous avait été connue par nos rapports, et par une lettre du général prussien, que portait une ordonnance prise par nos coureurs.[18] »

Gourgaud ne diverge guère : 

« Cependant, comme ce corps [prussien] ne paraissait plus éloigné que de deux petites lieues du champ de bataille, il devint nécessaire de lui opposer des forces. Le maréchal Grouchy pouvait tarder plus ou moins à passer la Dyle, ou pouvait même en être empêché par des événements inattendus. Le lieutenant général Domont fut envoyé avec sa cavalerie légère et la division du corps de cavalerie de Pajol [19], ce qui devait faire près de trois mille chevaux, à la rencontre de l’avant-garde de Bulow ; il avait l’ordre d’occuper tous les débouchés, d’empêcher les hussards ennemis de se jeter sur nos flancs, et d’envoyer des coureurs à la rencontre du maréchal Grouchy.[20] » 

Le lecteur notera que Gourgaud évalue la distance entre le champ de bataille et le corps de Bülow à deux lieues, soit huit kilomètres.

Napoléon, après avoir expliqué que, de là où il était, il était impossible de distinguer si le corps qui arrivait à Chapelle-Saint-Lambert était prussien ou français, dicte : 

« Dans cette incertitude, sans plus délibérer, il [Napoléon] fit appeler le lieutenant général Daumont, et lui ordonna de se porter avec sa division de cavalerie légère et celle du général Subervie pour éclairer sa droite, communiquer promptement avec les troupes qui arrivaient sur Saint-Lambert, opérer la réunion si elles appartenaient au maréchal Grouchy, les contenir si elles étaient ennemies.[21] »

Quelques lignes plus loin, Napoléon insiste : 

« Ces trois mille hommes de cavalerie n’eurent qu’à faire un à droite par quatre pour être hors des lignes de l’armée ; ils se portèrent rapidement et sans confusion à trois mille toises, et s’y rangèrent en bataille, en potence sur toute la droite de l’armée.[22] »

Trois mille toises ! Soit environ 6 000 mètres ! Cela nous conduirait au-delà du village de Lasne… Si Napoléon a effectivement envoyé 3 000 cavaliers au-delà de Lasne, alors qu’il a déjà pu observer l’arrivée des Prussiens à Saint-Lambert, cela revenait à les envoyer à la mort. Houssaye y va donc de sa petite note : 

« Napoléon  dit que la cavalerie se porta à 3.000 toises (soit 5.580 mètres). Ella aurait donc poussé jusqu’à Lasne. C’est inexact, car le gros de ces divisions ne dépassa pas la lisière sud-est du bois de Paris (Cf. le rapport de Bülow cité par von Ollech, 192, et Damitz, II, 257-260.) Seule une patrouille de Marbot vint, comme on l’a vu, au-delà du bois de Paris, mais ce fut vers midi, et elle n’y resta pas longtemps.[23] »

C’est bien honnête de mettre en cause les affirmations de Napoléon – et Houssaye aurait certainement dû le faire plus souvent – mais si c’est pour les remplacer par des assertions tout aussi hasardeuses, cela ne nous avance guère. Tout d’abord, les rapports prussiens ne disent pas qu’aucune de ces divisions de cavalerie ne se porta au-delà de la lisière sud-est du bois de Paris, mais bien au-delà de sa lisière sud-ouest. C’est une sacrée nuance… Quant à la patrouille de Marbot, elle fut détachée de la division Jacquinot vers 11 heures sur ordre exprès de l’empereur, transmis une première fois par Labédoyère. Elle n’a donc rien à voir avec la mission confiée à Domon et Subervie. Mélanger les deux revient à semer un peu plus la confusion dans une situation qui est déjà claire comme du jus de chique…

Nous savons qu’à la nouvelle de l’apparition des Prussiens, Napoléon envoie le général Bernard sur place pour se rendre compte de la situation. C’est donc vers 13.00 hrs ou peu après que le général Bernard s’en alla mener son enquête. Si l’on suit le récit de Aerts, Domon et Subervie reçurent ordre de prendre position à droite, en même temps ou immédiatement après que le général Bernard est parti : 

« Toutes les lunettes de l’état-major furent dirigées sur ce point ; vingt avis différents furent donnés. L’aide de camp Bernard fut détaché vers Saint-Lambert avec quelques cavaliers, puis les généraux Domon et Subervie reçurent l’ordre de se diriger sur la droite, d’occuper tous les débouchés et de se lier avec les têtes de colonne de Grouchy dès qu’elles apparaîtraient.[24] »

Voilà qui suit la dictée Gourgaud de très près quand elle dit : « Il (Domon) avait l’ordre d’occuper tous les débouchés, d’empêcher les hussards ennemis de se jeter sur nos flancs, et d’envoyer des coureurs à la rencontre du maréchal Grouchy. » ! A la nuance près que Gourgaud semble reconnaître que la présence des têtes de colonne de Grouchy était une certitude, alors qu’Aerts, au contraire, semble vouloir dire qu’il fallait encore les trouver par le moyen de coureurs… Le lecteur trouvera peut-être que nous ergotons sur les termes, mais la chose en vaut certainement la peine : dans la petite différence qui existe entre les écrits de ces auteurs réside la pensée de l’empereur : soit, il a, à ce moment, la certitude de voir arriver Grouchy ; soit, il en doute et veut en avoir le cœur net.

Les dictées de Sainte-Hélène sont, à ce propos, loin d’être un fatras d’incohérences. Qu’essaie de nous faire croire Napoléon ? Qu’il avait tout analysé, tout organisé et tout prévu… Dans ce but, il n’hésite pas à mentir. En l’occurrence, il va jusqu’à inventer de toutes pièces une correspondance envoyée à Grouchy dans la nuit du 17 au 18, lui demandant de venir le rejoindre à Mont-Saint-Jean et, sinon, au moins de lui envoyer 7 000 hommes. Comme si 7 000 hommes eussent pu changer la face des choses !… Nous savons que cette dépêche est une invention pure. Dans tous les textes dictés à Sainte-Hélène, aussi bien à Gourgaud qu’à Bertrand ou à Las Cases, à propos de Waterloo, on entend le même lamento : mes ordres si pertinents ont été mal exécutés, mes subordonnés n’ont rien compris, etc. Mais surtout, l’empereur, lorsqu’il aborde les moments délicats de cette campagne, botte systématiquement en touche et accuse « la fatalité »[25]. Ainsi donc, si, dans le récit des événements du 18 juin aux environs de 13.00 hrs, Napoléon ne se disait pas absolument certain de pouvoir attendre Grouchy en toute confiance, il nierait, par le fait même, qu’il a tout prévu. Dans le cas qui nous occupe, il s’agit de cacher que, dès le soir du 16 juin, Napoléon a perdu la bataille de Waterloo et la campagne de Belgique en se persuadant que les troupes de Blücher avaient subi une défaite décisive et définitive à Ligny et qu’elles refluaient en toute hâte vers leurs bases d’opérations à Liège et au-delà. Aucune analyse, aussi fouillée soit-elle, ne pourra sans doute jamais nous dire quand l’empereur, confronté aux faits, revint de cette illusion. Mais quand il le fit, il continua imperturbablement à faire croire qu’il ne cessait pas d’avoir raison. A cet égard, le récit donné par von Löben-Sels du retour du général Bernard est très significatif :

« Le général Bernard se hâta de revenir près de l’empereur, qu’il trouva ayant mis pied à terre et se promenant seul, les mains derrière le dos, devant sa suite. Le général ôtant son chapeau se promena près de l’empereur qui, l’ayant aperçu, lui demanda à voix basse : – « Quelles nouvelles, général ? ? – De mauvaises, Sire. – Ce sont les Prussiens, n’est-ce pas ? – Oui, Sire, je les ai reconnus. – Je m’en doutais. Hé bien, messieurs, continua Napoléon, en se tournant vers sa suite, ça va bien, voilà Grouchy qui nous arrive ! »

« Je m’en doutais ! », s’exclame l’empereur. Depuis quand ?

Le 6e corps

La tradition veut que Napoléon ait envoyé ses ordres à Lobau entre 13.30 hrs et 14.00 hrs.

Jacques Logie écrit : 

« Vers treize heures, alors que l’Empereur entouré de son état-major se trouvait à Rossomme, Soult fit remarquer à Napoléon qu’il apercevait à l’est, sur les hauteurs de Saint-Lambert, ce qui lui paraissait être des troupes… Pour s’en assurer, Napoléon fit appeler le général Domon et lui ordonna d’éclairer la droite de l’armée avec sa division de cavalerie légère et celle de Subervie… Napoléon fit expédier sur le champ au maréchal [Grouchy] la lettre interceptée[26]… L’Empereur ordonna à Lobau de se porter à l’est avec son IVe  corps [sic] pour soutenir la cavalerie légère de Domon et de « …se choisir une bonne position intermédiaire, où il pût avec 10 000 hommes en arrêter 30 000 si cela devenait nécessaire.[27] » Puis il envoya à Ney l’ordre de lancer le corps de d’Erlon à l’attaque. Il était près de quatorze heures.[28] »

Voilà résumés en peu de mots, tous les lieux communs concernant cet épisode de la bataille.

Dès la réception de ses ordres, Lobau aurait envoyé son chef d’état-major, le général Durrieu, l’adjoint de celui-ci, le général Janin, et le général Jacquinot qui commandait la cavalerie du 1er corps, afin de reconnaître le terrain. Lobau aurait attendu le rapport de ces officiers avant de mettre son corps en route. Winand Aerts dit qu’il lui semble que le 6ème corps ne s’est pas mis en marche « avant 3 ou 4 heures[29] ». Cela nous semble très pessimiste. Adkin, de son côté, pense que « le 6ème corps de Lobau avait pris place dans une forte position sur la hauteur à cheval sur la route de Plancenoit. Il arriva vers 14.30 hrs.[30] » Cela nous semble, au contraire, exagérément optimiste. Houssaye, dans une note, fait remarquer : 

« Sur l’exécution de ce mouvement, les deux relations de Sainte-Hélène ne concordent pas. Dans l’une, il est dit que Lobau changea de position peu après la cavalerie de Domon. Dans l’autre, on lit que Lobau alla seulement reconnaître alors sa future position de bataille et qu’il ne s’y établit que vers quatre heures et demie. En cette circonstance, comme en tant d’autres durant cette campagne, les ordres de l’empereur ne furent-ils point ponctuellement exécutés ? [31]»

Il semble bien – ce qui serait pardonnable – qu’Houssaye, comme tous les auteurs après lui – ce qui le serait moins – ait mal compris ce qui s’est réellement passé et que dans le souci de faire concorder les sources, ils aient fait un étrange amalgame entre les différents mouvements du 6e corps…

La confusion vient dans doute du Bulletin de l’Armée du 20 juin 1815 qui explique : 

« Le 6e corps, avec la cavalerie du général d’Aumont, sous les ordres du comte Lobau, fut destinée à se porter en arrière de notre droite, pour s’opposer à un corps prussien qui paraissait avoir échappé au maréchal Grouchy, et être dans l’intention de tomber sur notre flanc droit, intention qui nous avait été connue par nos rapports, et par une lettre du général prussien, que portait une ordonnance prise par nos coureurs.[32] »

Dans sa première version, publiée en 1818, Gourgaud écrit : 

« Le sixième corps (comte de Lobau) se forma en colonne serrée sur la droite de la chaussée de Charleroi : il se trouvait ainsi en réserve derrière la gauche du premier corps, et en potence derrière le centre de la première ligne.[33] »

 

Il semble donc confirmer la version du Bulletin mais avec la nuance – de taille – qu’il ne dit pas que le 6e corps a pris cette position « pour s’opposer à un corps prussien ». 

Au contraire donc, il écrit bien que Lobau était en réserve « derrière la gauche » du 1er corps alors que c’est à droite que l’on observe les Prussiens. Dans la deuxième version de la dictée de Sainte-Hélène (1820), on trouve : 

« La deuxième colonne, commandée par le général comte de Lobau, se porta à cinquante toises derrière la deuxième ligne du 2e corps ; elle resta en colonne serrée par division, occupant une centaine de toises de profondeur, le long et sur la gauche de la chaussée de Charleroi, avec une distance de dix toises entre les deux colonnes de division, son artillerie sur le flanc gauche.[34] » 

Apparemment, ces versions, dont Napoléon est chaque fois à l’origine, sont contradictoires. Tondeur écrit : 

« Ce déplacement n’est pas dû au hasard, ni à des trous de mémoire de la part de Napoléon. Un premier récit rédigé par le général Gourgaud, à chaud, confirme la version du bulletin (à droite) ainsi que les récits de deux officiers d’état-major du 6e corps (Janin et Combes-Brassard), celui du général Durutte, et d’autres.[35] »

Il semble pourtant que ces récits ne se contredisent pas autant que Tondeur, etc. le disent. En réalité, ils décrivent deux états différents à deux heures différentes du 6e corps. Étrangement, Tondeur ne semble pas s’en être aperçu. C’est pourtant lui qui nous donne la solution en citant le récit du sergent-major Marcq, du 107e de ligne :

« Sur les dix heures du matin, le régiment sortit de son campement pour se diriger sur Waterloo, où la bataille était déjà animée, les régiments qui faisaient partie de notre corps (6e d’observation) se sont réunis et ils ont marché en Colonne jusqu’aux environs de la Bataille, on nous fit tenir dans cette position jusqu’à trois heures de relevée, et ayant été exposé un grand longtemps par les boulets de canon qui venaient tomber dans nos rangs, on nous fit marcher en colonne serrée jusqu’au milieu du champ de bataille ; marchant pour arriver à cet endroit, plusieurs hommes furent tués dans les rangs, et étant arrivés, on nous fit mettre en carré par Régiment en raison de ce que la cavalerie Anglaise était près de nous qui se battait avec des cuirassiers français, elle est venue plusieurs fois pour foncer nos carrés ; mais elle n’a remporté aucun succès, les boulets et la mitraille tombaient dans nos carrés, nous étions là avec ordre de ne pas tirer un coup de fusil et ayant la baïonnette croisée, beaucoup d’hommes furent tués dans cette position.[36] »

Ce témoignage est précieux : il confirme plusieurs points ; tout d’abord, que l’on ne mit le 6e corps en marche que vers 10.00 hrs. Malgré la maladresse de la rédaction, il faut comprendre qu’il arriva à sa première position opérationnelle alors que la bataille était déjà bien engagée, soit, obligatoirement, après 11.30 hrs [37]. D’après le sergent-major, son régiment se trouvait dans un endroit que l’artillerie anglaise pouvait atteindre et y resta jusqu’à 15.00 hrs. Mais il ne semble pas que les boulets britanniques aient fait de grands dégâts. On peut en déduire que le 6e corps se trouvait donc dans l’espace situé entre la portée maximale efficace d’une pièce de 9 livres et sa portée maximale. Or nous savons que la portée maximale d’un canon de 9 est de 1 700 mètres et sa portée efficace de 850 mètres. Le 6e corps était donc, au plus loin, à 1 700 mètres de la ligne anglo-alliée, soit exactement à l’emplacement actuel du monument de l’Aigle blessé. A très peu de chose près, c’est l’emplacement indiqué sur le plan donné par Adkin [38]. Ceci dit, on nous opposera le plan de Craan, que chacun s’accorde à trouver très exact. On y voit le 6e corps en pleins champs à droite de la route à hauteur du virage situé à mi-chemin entre Rossomme et Maison-du-Roi. Et Craan qui représente les déplacements des divers corps au cours de la journée à l’aide de fines flèches – ce qui rend parfois la carte un peu confuse – montre le 6e corps se déplaçant de cette position de départ immédiatement vers Plancenoit. Manifestement, Craan – dont le plan représente la situation à midi et non au début de la bataille – qui nous montre exactement l’emplacement d’où partit Lobau à 10.00 hrs, « saute » un épisode, celui conté par Marcq : le 6e corps marchant à partir de 10.00 hrs vers le champ de bataille et stationnant à hauteur de l’Aigle blessé après midi. Or, ce dernier fait paraît difficilement contestable.

Maintenant, on peut toujours s’amuser à se demander si le corps de Lobau était à gauche ou à droite de la route. Gourgaud nous dit « Derrière la gauche du 1er corps » et donc, à droite de la route. Napoléon dicte : « Derrière le 2e corps », donc à gauche de la route. Houssaye dit : « A gauche » (p. 321). Bernard le montre à gauche (p. 216-217) ; Logie, sans doute manière de ménager la chèvre et le chou, dit « A cheval (sur la route) » (p. 91). Devos dit « Juste à gauche » (p. 103). Adkin le montre à gauche ;  Desoil le montre à gauche (croquis n° 9). Lachouque le montre à gauche (p. 126-127).

Ainsi, la plupart des auteurs, suivant la dernière version de Napoléon, le situent à gauche, quoique Gourgaud commence par le situer à droite. En réalité, cette discussion revient à couper les cheveux en quatre… Finalement, que le 6e corps ait, à l’origine, été à droite ou à gauche de la chaussée n’a aucune espèce d’importance. Nous allons immédiatement voir pourquoi.

Revenons au récit du sergent-major Marcq. Après être resté « un grand longtemps » en arrière le long – et sans doute à gauche – de la chaussée, le régiment du sergent-major, reçut en même temps que tout le corps de Lobau l’ordre de « marcher en colonne serrée jusqu’au milieu du champ de bataille ». Qu’entend exactement Marcq par-là ? C’est ici le moment de faire appel aux souvenirs du général Durutte qui se trouvait à l’extrême droite du 1er corps (d’Erlon) : « Le corps commandé par le général Lobau vint se placer derrière la division Durutte après la charge des dragons anglais.[40] » Or, il ne fait de mystère pour personne que la cavalerie lourde britannique chargea entre 14.30 hrs et 15.00 hrs. Le témoignage de Marcq se trouve donc tout à fait confirmé : on fit marcher le 6e corps vers la droite française et on le forma en carrés afin de parer aux possibles charges britanniques. Par ailleurs, nous savons que les charges de la cavalerie britannique emportèrent tout sur leur passage et atteignirent la grande batterie où, semble-t-il, elle mit une trentaine de canons hors d’usage, en tout cas provisoirement [41]. De même, nous savons que, voyant les quatre divisions du 1er corps reculer précipitamment – la division Durutte un peu moins vite que les autres – et la grande batterie menacée, Napoléon ordonna aux lanciers de Jacquinot et aux cuirassiers de Farine de contre-attaquer, ce qu’ils firent avec succès. Il n’est donc pas du tout invraisemblable que, en même temps qu’il donnait ces ordres, il n’ait commandé à Lobau de se porter à cet endroit très menacé. Dès lors, le deuxième mouvement de Lobau, lorsqu’il se porte derrière Durutte, n’a strictement rien à voir avec l’arrivée des Prussiens, au contraire de ce qu’affirment tous les auteurs à la notable exception de Mauduit qui raconte que Lobau eut la douloureuse surprise de voir détruire sa batterie de 12 qui avait été détachée dans la grande batterie. Voilà qui nous donnerait avec précision l’emplacement que vint occuper le 6e corps vers 15.00 hrs. La batterie de réserve du 6e corps était la 4e compagnie du 8e d’artillerie à pied. Cette compagnie prit position, selon toute apparence, exactement au milieu de la grande batterie, soit à 400 mètres à droite de la route à hauteur de la borne kilométrique 21. Le 6e corps se trouvait donc vraisemblablement à la cote 130, au nord du chemin qui va de la Belle-Alliance à Papelotte. Il faut en effet tenir compte du déploiement en profondeur du train d’artillerie sur près de 500 mètres.

Pourquoi nos auteurs n’envisagent-ils pas cette position ? Mais, tout simplement, parce qu’ils sont tous bloqués dans l’idée que cette position est exactement celle qu’occupaient les pièces de la grande batterie et que, donc, il aurait été impossible d’y déployer un corps d’armée. Nous savons, nous, qu’en réalité cette grande batterie se trouvait 500 mètres plus au nord, à hauteur de la borne kilométrique 21 [42]. De telle sorte que Mauduit ne se trompe guère quand il dit que « placée trop en avant, cette batterie se trouva en l’air, pour nous servir d’une expression technique, et fut détruite sans qu’il fût possible de la secourir à temps, car l’infanterie, placée en arrière, ne pouvait faire feu sur ces dragons [britanniques] sans s’exposer à tuer nos propres canonniers.[43] » Napoléon ne dit pas autre chose quand, à Sainte-Hélène, il confie à Gourgaud : « Ney m’a fait bien du mal avec son attaque partielle de la Haie-Sainte et en faisant changer de position à l’artillerie que vous aviez placée ; elle protégeait bien ses troupes, au lieu qu’en marchant en avant, elle pouvait être chargée, ce qui eut lieu en effet.[44] »

Et le sergent-major Marcq ne ment pas : les artilleurs britanniques n’ont pas dû épargner les munitions sur cette cible idéalement placée à portée de ses shrapnels, sinon de ses boulets [45]… Accessoirement, le témoignage de Marcq nous montre aussi que les escadrons britanniques ont mené leurs charges bien plus loin qu’on ne l’admet généralement.

Ceci dit, à ce moment-là, il n’est toujours pas question des Prussiens… C’est donc bien pour venir au secours de la grande batterie que le 6e corps a reçu l’ordre de se porter en arrière de l’aile droite.

Résumons-nous à ce stade. Vers 10.00 hrs, le corps de Lobau qui avait bivouaqué entre Maison-du-Roi et Rossomme, reçut l’ordre de marcher et vint se placer le long de la route, à hauteur de l’Aigle blessé. Vers 15.00 hrs, il se porta à droite afin de soutenir le 1er corps et de protéger la grande batterie, menacée par les charges de la cavalerie lourde britannique. A 16.00 hrs, il se trouvait donc formé en carrés, au nord du chemin de la Belle-Alliance à Papelotte, à environ 500 mètres à droite de la route.

Reste à déterminer quand, comment et pourquoi le 6e corps fut finalement déployé « en potence » par rapport à la ligne française formée par le 1er corps pour s’opposer à l’irruption des Prussiens.

Napoléon dit, en dictant ses Mémoires :

« Peu après, le général Daumont envoya dire que quelques coureurs bien montés qui le précédaient, avaient rencontré des patrouilles ennemies dans la direction de Saint-Lambert ; qu’on pouvait tenir pour sûr que les troupes que l’on y voyait, étaient ennemies ; qu’il avait envoyé dans plusieurs directions des patrouilles d’élite pour communiquer avec le maréchal Grouchy et lui porter des avis et des ordres.[46] »

Napoléon montre ici le bout de l’oreille. Quels avis, quels ordres a-t-il chargé Domon de transmettre à Grouchy ? Le registre du major général est muet à ce propos.

L’empereur continue sa dictée et, imperturbablement, intoxique son lecteur :

« L’empereur fit ordonner immédiatement au comte de Lobau de traverser la chaussée de Charleroi, par un changement de direction à droite par division, et de se porter pour soutenir la cavalerie légère du côté de Saint-Lambert ; de choisir une bonne position intermédiaire, où il put, avec dix mille hommes, en arrêter trente mille, si cela devenait nécessaire : d’attaquer vivement les Prussiens, aussitôt qu’il entendrait les premiers coups de canon des troupes que le maréchal Grouchy avait détachées derrière eux. Ces dispositions furent exécutées sur-le-champ. Il était de la plus haute importance que le mouvement du comte de Lobau se fît sans retard.[47] »

Quelques paragraphes plus loin, Napoléon poursuit :

« Il était midi… Du côté de l’extrême droite les troupes du général Bülow étaient encore stationnaires ; elles paraissaient se former et attendre que leur artillerie eût passé le défilé…
« Dès deux heures après-midi, le général Daumont avait fait prévenir que le général Bülow débouchait sur trois colonnes, et que les chasseurs français tiraillaient tout en se retirant devant l’ennemi qui lui paraissaient très nombreux ; il l’évaluait à plus de quarante mille hommes ; il disait de plus que ses coureurs, bien montés, avaient fait plusieurs lieues dans diverses directions, n’avaient rapporté aucune nouvelle du maréchal Grouchy ; qu’il ne fallait donc pas compter sur lui. »

Gourgaud, qui écrit pourtant sous la dictée de l’empereur, – mais deux ans plus tôt – semble infiniment plus proche de la vérité :

« Il était quatre heures et demie, le feu le plus vif régnait de tous côtés, en cet instant le général Domont fit prévenir sa Majesté que le corps de Bülow, qu’il observait, se mettait en mouvement, et qu’une division de huit à dix mille Prussiens débouchait des bois de Flechimont ; qu’on n’avait aucune nouvelle du maréchal Grouchy ; que les reconnaissances qu’il avait envoyées dans les directions par où il devait venir n’avaient pas rencontré un seul de ses coureurs. »

Est-ce à ce moment que Napoléon ordonne à Lobau de faire front à droite ? Il ne semble pas. Gourgaud continue en effet : 

« Le corps du comte du comte de Lobau se porta en trois colonnes dans les positions qu’il avait reconnues. Par ce mouvement, ce corps se trouvait avoir fait un changement de front, et était placé en potence sur l’extrémité de notre droite… A quatre heures et demie, le corps de Lobau, sept mille hommes, se porte contre les prussiens, ce qui réduit à soixante mille hommes les troupes opposées à l’armée Anglo-Hollandaise…[48] » 

Là-dedans, pas question d’une intervention de l’état-major impérial. Lobau semble donc avoir agi de sa propre initiative.

Ainsi Napoléon, manifestement, trompe son monde. Il croit pouvoir faire croire 1°- que, dès midi, les Prussiens ont été observés et, même, qu’ils ont déjà occupé le bois de Paris mais qu’ils attendent leur artillerie toujours occupée à franchir les défilés ; 2° – que, dès qu’il a observé les Prussiens à Saint-Lambert, il ordonna « immédiatement » à Lobau de « traverser la chaussée », alors que nous savons de manière certaine que ce mouvement est destiné à soutenir le 1er corps et la grande batterie menacés par la charge de la cavalerie lourde britannique et que, donc, ce mouvement ne peut avoir eu lieu, au plus tôt, que vers 15.00 hrs ; 3° – que les Prussiens ont commencé à déboucher vers 14.00 hrs.

Nous pourrions faire ici appel aux souvenirs du colonel Janin qui était sous-chef d’état-major du 6e corps : 

« Le 6e corps se porte en avant pour aller soutenir l’attaque du centre : à peine est-il arrivé sur la crête du ravin qui sépare les deux armées [49] que son chef d’état-major, le général Durieu, qui l’avait devancé, revint blessé et annonce que les tirailleurs ennemis s’étendent sur notre flanc droit : le comte de Lobau s’avance avec le général Jacquinot et moi pour les reconnaître, et bientôt, nous voyons déboucher deux colonnes d’environ dix mille hommes chacune : c’était le corps prussien de Bülow. La destination du 6e corps se trouva changée par cet incident : il ne s’agissait plus de continuer l’attaque contre les Anglais, mais bien de repousser celle des Prussiens : en un mot par la force des choses nous étions réduits à la défensive la plus défavorable et dont le résultat n’était plus douteux [50] » 

Voilà qui confirme ce que nous avons dit précédemment et qui prouve que le comte Lobau fut complètement surpris par l’arrivée des Prussiens sur sa droite. Il n’est donc pas question de prétendre que le 6e corps avait été placé à l’endroit où il était pour faire face à l’arrivée de Blücher. Lobau n’a, à ce moment, reçu aucun ordre de l’état-major impérial lui prescrivant de faire front à droite et il est toujours dans la position que nous avons dite en compagnie de la division de cavalerie du général Jacquinot. C’est la « force des choses » qui l’oblige à changer de front. En veut-on la preuve ? Voici ce que raconte le colonel Combes-Brassard :

« Le 6e corps, formant la réserve (j’étais chef d’état-major général de ce corps [51]), marcha pour soutenir l’attaque de la droite. Ce corps était composé entièrement d’infanterie.
« Il était trois heures et demie, un feu infernal s’étendait sur toute la ligne des deux armées. Le 6e corps achevait de se déployer en réserve sur toute la droite de l’armée, lorsque, me rendant à l’extrêmité de notre droite, je reconnus des têtes de colonnes qui débouchaient du côté de Vavres, par Ohain et Saint-Lambert.
« Ces colonnes étaient prussiennes. Leur arrivée se produisait sans que l’Empereur eût donné aucun ordre [52]. Nous étions tournés.
« Incertain encore sur la nature et les intentions de ces troupes, je m’approchai d’elles pour reconnaître leurs mouvements. Bientôt je vis que cette colonne était prussienne et manœuvrait pour se porter sur nos flancs et sur nos derrières, de manière à couper à l’armée française la retraite sur Genappe et le pont de la Dyle.
« Les Prussiens manœuvraient déjà pour se porter sur nos derrières.
« Je volai prévenir de ce mouvement. Il était temps encore, en prenant la position où l’armée avait bivouaqué avant de livrer la bataille, de prévenir les dangers de la position où nous nous trouvions. Mais il n’y avait pas un moment à perdre. Le perdre, c’était perdre l’armée. La fatalité en avait ainsi ordonné.
« L’Empereur, obstiné à vouloir enfoncer le centre de l’ennemi, ne tint aucun compte des mouvements qui se faisaient sur ses flancs.[53] »

Voilà qui confirme les témoignages de Janin, du sergent-major Marcq, de Durutte et les conclusions de Mauduit et de Gourgaud lui-même… Et qui réduit à néant les récits de Napoléon, de Thiers [54], d’Houssaye et de tous les auteurs, Logie entre autres, qui leur ont succédé.

Nous ne tarderons pas à remarquer que les récits prussiens vont dans le même sens.

Première intervention des Prussiens

Peu après 16.00 hrs, on aperçut les premiers cavaliers prussiens sortir du bois de Paris. Pendant ce temps, à couvert, la 15ème brigade de Losthin s’était formée au nord du chemin de Plancenoit et la 16ème (Hiller) au sud, le tout couvert par 32 pièces d’artillerie.

L’axe principal de l’attaque prussienne est donc perpendiculaire au front principal français et est représenté par le chemin de Lasne à Plancenoit. C’est d’ailleurs le clocher de l’église de Plancenoit qui constitue le point de mire pour les soldats prussiens.

Un plan sommaire du village de Plancenoit

Néanmoins, Blücher, toujours prudent, fait détacher trois bataillons sur sa droite afin de protéger son flanc droit (dans l’ordre les 2/18 R.I., 3/3 Landwehr Silésie et 1/18 R.I.). Ces unités prennent la direction du château de Fichermont et du hameau de Smohain. De même, à gauche, les 3/15 R.I. et 3/1 Landwehr de Silésie se dirigent vers la ferme Hannotelet. Rappelons que les deux escadrons de von Falkenhausen sont toujours disposés dans la vallée de la Lasne vers Maransart. L’attaque du 4ème corps est donc parfaitement protégée sur ses deux flancs.

L’intention de Blücher est parfaitement claire : il s’agit de pousser jusqu’à la chaussée et de couper la retraite à l’ennemi. En même temps, en poussant quelques bataillons vers Smohain, on donnera la main à Wellington.

On s’est parfois demandé pourquoi les Prussiens étaient si tardivement intervenus sur le champ de bataille. Et on a cru y répondre en disant que c’est à la méfiance de Gneisenau qu’il fallait attribuer ce prétendu retard. Mais nous savons que dès 13.30 hrs, lorsque la grande batterie se déchaîna, Gneisenau était fixé ; que, d’autre part, Gneisenau était encore à Wavre à ce moment, occupé à régler la marche des 2e et 3e corps ; que Blücher était avec Bülow et que c’est donc lui qui ordonna l’attaque du 4e corps, avant même qu’il soit entièrement réuni.

Gneisenau explique d’ailleurs lui-même : 

« Il était 4 heures et demie. L’extrême difficulté du passage du défilé de Saint-Lambert avait considérablement retardé la marche des colonnes prussiennes, en sorte que deux brigades seulement du IVe corps étaient arrivées à la position couverte qui leur était assignée. Le moment décisif était venu, il n’y avait pas un instant à perdre. Les généraux prussiens ne le laissèrent pas échapper. Ils résolurent aussitôt de commencer l’attaque avec les troupes qu’ils avaient sous la main.[55] »

C’est donc aux difficultés du passage de la Lasne que Blücher attribue son retard (relatif). La plupart des sources prussiennes confirment ce point de vue. Müffling suggère même que l’on attendit les batteries de 12 pour engager franchement le combat. Quoi qu’il en soit, les auteurs prussiens sont unanimes : on n’attendit pas que le 4e corps fût au complet pour se lancer dans la bagarre et cela est dû au fait que Wellington semblait en grande difficulté. Damitz va même jusqu’à écrire : « Les nombreux rapports que le prince [Blücher] recevait du duc de Wellington montraient assez que celui-ci avait un besoin vital d’aide. Les forces de Napoléon se voyaient distinctement vers Belle-Alliance : à chaque instant elles pouvaient rompre la ligne ébranlée des Anglais.[56] »

Trois batteries prussiennes ouvrirent le feu sur la cavalerie française à la limite de leur portée. Selon Müffling, ce tir avait plutôt pour but d’avertir Wellington que les Prussiens entraient dans la bagarre[57]. Thurn und Taxis confirme[58]. Si tel est bien le cas, l’effet fut complètement raté. Dans son Mémorandum de 1842, le duc précise que le premier avis qu’il reçut de l’intervention de Blücher lui parvint à 18.00 hrs par un message arrivé de sa droite qui lui signalait qu’à ce moment, on apercevait dans le lointain, derrière la droite de l’ennemi, la fumée d’un tir d’artillerie qu’on supposait avoir lieu à Plancenoit…[59] Il est vrai qu’à 16.30 hrs, déferlaient sur la ligne alliée les grandes charges de cavalerie françaises et, que dans la fumée et le vacarme de la bataille, de là où il se tenait, Wellington aurait été bien en peine d’apercevoir quoi que ce soit du côté de Plancenoit.

Tambour et fifre de la Garde
(Plancenoit, juin 2005)

Du côté français, on croyait déjà la bataille gagnée. Napoléon, une fois de plus, se faisait des illusions : « Le désordre était dans l’armée anglaise ; les bagages, les charrois, les blessés voyant les Français s’approcher de la chaussée de Bruxelles et du principal débouché de la forêt, accouraient en foule pour opérer leur retraite. Tous les fuyards anglais, belges, allemands, qui avaient été sabrés par la cavalerie, se précipitaient vers Bruxelles. Il était quatre heures ; la victoire aurait dès lors été décidée ; mais le corps du général Bulow opéra dans ce moment sa puissante diversion.[60] »

Au tir d’artillerie prussien, Domon fit avancer un de ses régiments de chasseurs dans l’intention manifeste de charger les batteries ennemies et, sans doute aussi, de laisser le temps au 6e corps de se déployer [61]. A la vue de cette manœuvre, « le 2e hussards silésiens, le 2e de landwehr de Neumark et les escadrons de la 16ebrigade traversèrent les intervalles de l’infanterie et vinrent se former en bataille, les hussards à gauche du chemin, la landwehr de Neumark à droite, les 2 escadrons silésiens en arrière. Cette masse de 10 escadrons refoula sans peine les 4 premiers escadrons de Domon, mais elle dut plier à son tour devant les 8 autres[62]. » Les cavaliers prussiens repassèrent derrière leur artillerie et leur infanterie. Domon, emporté par son élan se trouva donc complètement à découvert et dut reculer face au feu d’enfer que dirigeaient contre eux les canons de Blücher et les fantassins de Losthin bien postés [63]. Il passa en réserve, démasquant l’infanterie du 6ème corps.

Malgré la faiblesse de son artillerie, Lobau sut l’utiliser à bon escient et les artilleurs français eurent la satisfaction de mettre hors de combat la moitié de la 14ème batterie du 1er lieutenant Hensel. Malgré tout, encouragées par la maigreur du feu d’artillerie français, les brigades Losthin et Hiller sortirent résolument du bois et marchèrent à l’ennemi. A son tour, Lobau, qui ne désirait pas subir le choc passivement, porta son corps en avant et repoussa brièvement l’ennemi. Il était 17.30 hrs.

Cet incontestable succès n’eut pourtant aucun effet : voilà que du bois, surgissaient maintenant les 13ème (von Hake) et 14ème (von Ryssel) brigades. Toute la cavalerie du prince Guillaume suivait de près et deux batteries supplémentaires furent mises en œuvre. La résistance était presque impossible : Lobau alignait maintenant ses 6 500 hommes contre plus de 30 000 hommes du 4ème corps prussien. A l’impossible, nul n’est tenu, dit-on. Et pourtant, Lobau s’en tint à l’impossible et offrit un très solide front aux attaques prussiennes.

Tentative d’enroulement par le village : première prise de Plancenoit

Gneisenau, arrivé sur ces entrefaites, comprit – et en avisa Blücher – que s’obstiner à attaquer de front Lobau ne servait à rien et qu’il valait mieux essayer de le tourner à gauche (vers le sud) [64]. En conséquence de quoi, la 16ème brigade (Hiller) appuya à gauche, directement appuyée par la 14ème (von Ryssel). La 13ème brigade (von Hake) vint prendre la place de la 16ème à gauche de la 15ème (Losthin). Deux bataillons de Hake furent détachés sur la droite et reprirent les extérieurs du château de Fichermont. Pendant ce temps-là, les huit batteries prussiennes (59 pièces) pilonnaient le corps de Lobau. Celui-ci, dont la position devenait intenable, commença à redouter sérieusement d’être enroulé par sa droite. Il recula calmement et son corps exécuta une manœuvre excessivement difficile dans ces conditions. En effet, alors que jusqu’ici, chacune des deux divisions était en colonnes par division à distance de section, tout en reculant, elles se déployèrent de sorte à former la ligne sur trois rangs. Du nord au sud, le long de ce qui constitue aujourd’hui le chemin de Plancenoit et le chemin de Camuselle, était déployée la 20ème division dans l’ordre suivant : le 2/107 R.I., le 1/107 R.I., le 2/10 R.I., le 1/10 R.I., le 2/5 léger, le 1/5 léger et le 2/84 R.I.. Un bataillon (le 1/84 R.I.) prit position dans le village de Plancenoit, près de l’église, tandis qu’autour, les 2/27 R.I., 1/27 R.I., 1/11 R.I., 1/5 R.I., et 2/5 R.I., se postaient le long des haies ou des murs, y cherchant une forte position défensive. En deuxième ligne, dans le village, se trouvaient les 2/11 R.I. et 3/11 R.I. Ainsi le village était-il défendu par l’équivalent d’une brigade. Tout ceci se fit sous le feu des batteries prussiennes qui avançaient progressivement.

Comme le fait remarquer Winand Aerts, Plancenoit n’est absolument pas un village facile à défendre : il constitue, selon l’expression consacrée, un nid à obus [65]. C’est dire si les cinq ou six batteries d’artillerie prussiennes s’en donnèrent à cœur joie.

Vers 18.00 hrs, les Prussiens passèrent à l’attaque générale. Au nord, le long des chemins, la division Losthin précédée d’une nuée de tirailleurs monta à l’assaut de la 20ème division qui tint assez bien sa position mais qui commença à céder lentement le terrain. C’est sur le village que s’exerça la pression principale des Prussiens : en première ligne, par la division Hiller soutenue par la division Ryssel. En peu de temps, malgré une résistance acharnée, le village tout entier tomba aux mains des Prussiens qui s’y retranchèrent.

Pas de doute : si les Prussiens restaient là, ils étaient à même de menacer la ligne de retraite de l’armée française. Déjà, des boulets prussiens tombaient sur la chaussée de Bruxelles où était stationnée l’ultime réserve, la Garde. Napoléon fit donc appeler le général Duhesme et lui donna l’ordre de reprendre le village.

La jeune garde reprend Plancenoit

Le général Duhesme

Le général Duhesme reçoit donc, peu après 18.00 hrs, de la bouche de l’empereur lui-même, l’ordre de reprendre le village de Plancenoit.

Voici donc que, entre 18.30 et 18.45 hrs, s’ébranle la jeune garde qui était jusque-là stationnée le long de la chaussée. Elle marche le long de ce nous nommons maintenant la rue du Champ de Bataille et la rue de la Bâchée. En tête marchent les 2ème et 1er bataillons du 1er tirailleurs puis les 1er et 2èmebataillons du 1er Voltigeurs, les 1er et 2ème bataillons du 3èmeTirailleurs, les 1er et 2ème bataillons du 3ème Voltigeurs. On a fort peu de détails sur cet assaut. Il semble bien toutefois que le 1/1 Tirailleurs se dirigea vers le nord du village et le 2/1 Tirailleurs vers le sud. Le reste, soutenu ou précédé par les 27ème, 11ème et 5ème de ligne, s’engouffra dans le village dont ils chassèrent les Prussiens sans grosse difficulté. Après avoir reculé, la 16ème brigade prussienne fut reformée et renforcée par le général von Hiller. Trois colonnes de 2 bataillons chacune furent constituées ; à droite, les 1/15 R.I. et 2/15 R.I. (major Wittig) ; au centre, les 1/1 Silésiens et 2/1 Silésiens (major Fischer) ; à gauche les 1/2 Silésiens et 2/2 Silésiens (Lt-col Blandowsky), soutenus en deuxième ligne par 2 bataillons de la 14ème brigade (1/2 R.I. et 1/1 Poméraniens). Cependant, au nord, la 13ème brigade (Hake) vint soutenir la 15ème (Losthin), toujours aux prises avec le gros de Lobau.

Les tirailleurs et voltigeurs de la garde s’étaient retranchés à leur tour dans le village et dans le cimetière et accueillirent ce nouvel assaut avec vigueur. Quelques pièces d’artillerie les soutenaient.

Les Prussiens s’emparent de Plancenoit pour la deuxième fois

Les Prussiens, à la tête desquels Gneisenau était venu se mettre personnellement, ne se laissent pas arrêter, reprennent pied dans le cimetière et continuent leur progression dans le village où ils prennent deux canons et un obusier à l’ennemi. Mais les Français se sont barricadés dans les maisons d’où ils tirent à bout portant sur les Prussiens mal protégés. La situation devient très vite impossible à gérer et les Prussiens se retirent lentement. Mais ils se reforment aussitôt, se voient renforcés par le 2/2 R.I. et le 2/1 Poméraniens, repartent à l’assaut et reprennent la plus grosse partie du village. D’après le général Pelet, qui, avec la vieille garde, se trouvait non loin de la chaussée, la jeune garde « était poussée, et les hommes filaient sur les derrières ». Autrement dit, ils prenaient la poudre d’escampette… Pelet, de sa propre initiative, envoya 50 hommes vers les premières maisons de Plancenoit qui, en venant de la chaussée, étaient assez éloignées du village et bien séparées, pour arrêter les fuyards. Ce qu’ils n’arrivèrent sans doute pas à faire complètement, puisque Pelet dut envoyer un second détachement qu’il dut placer lui-même.

Intervention de la vieille garde

Chasseurs de la Garde impériale
Waterloo, Reconstitution, juin 2006

Cependant, vers 19.15 hrs, lorsqu’il aperçoit que le village est sur le point de retomber aux mains de l’ennemi, Napoléon ordonne au général Pelet de prendre la tête du 1er bataillon du 2ème chasseurs de la garde et du 1er bataillon du 2èmegrenadiers de la garde et d’aller donner un coup de main à la jeune garde et aux bataillons de ligne pour s’assurer solidement du village. Le fait que l’empereur n’hésite pas à engager deux bataillons de sa vieille garde en dit long sur l’importance qu’il accordait à la possession du village.

Le général Morand, commandant des Chasseurs de la garde – à moins que ce ne soit l’empereur lui-même [66] – ordonna au général Pelet : « Allez avec votre 1er bataillon à Plancenoit, où la jeune garde est toute renversée. Soutenez-la. Tenez vos troupes réunies et en main ; si vous abordez l’ennemi, que ce soit avec une seule division [67] et à la baïonnette.[68] »

Le récit du général Pelet, qui est sans doute le plus complet, le plus clair et certainement le plus éloquent, est donné par Aerts :

« Dès lors, je me dévouai et courus avec le 1er bataillon à Plancenoit. Il pouvait être 6 heures, peut-être 7 ; enfin, je ne sais combien de temps j’y restai, mais il put me paraître un peu long. Je rappelai à moi Gourahel, et, trouvant M. Lepage [69] dans les premières maisons, je lui dis de se porter aux dernières maisons du village, et de les occuper fortement. En y entrant, je rencontrai le pauvre général Duhesme, qu’on portait mourant ou mort sur son cheval, puis les voltigeurs en pleine débine, Chartran  [70] qui me dit qu’il n’en pouvait rien tirer, le colonel Hurel [71], enfin, pas mal de monde, mais tous se retiraient. Je leur promis d’arrêter l’ennemi, et les engageai à se rallier en arrière de moi. En effet, je me portai à la croisière du village, et là, voyant venir les hommes de M. Lepage et les Prussiens qui les poursuivaient, je donnai l’ordre à M. Peschot [72] de marcher avec la 1ère compagnie, et de tomber à la baïonnette sur l’ennemi, qui venait par la rue opposée à la nôtre. Son sergent Granges, plus vif, donna l’ordre au 1er peloton, et marche avec lui. Il exécute mon ordre ; mais à peine l’ennemi tourne le dos, que les hommes se mettent à tirailler [73], il n’en reste plus maître. L’ennemi envoie de nouvelles forces ; Peschot ne peut ramener son peloton et il est ramené. J’en fais marcher un autre, il veut tirailler ; je le pousse moi-même, et l’ennemi fuit. Mais ce peloton se dispersa, et, à chaque charge que je faisais, il m’en arrivait autant. Mes hommes des dernières compagnies criaient : « En avant ! » se mettaient à tirailler, et c’était autant de dispersé. Je fais occuper l’église par quelques hommes que j’y mène, et je me trouve encore nez à nez avec ces messieurs qui me tirent à bout portant, mais qui filent. Alors, voyant combien on leur résiste, ils lancent une multitude d’obus dans le village, et cherchent à le tourner par les ravins de la Lasne et les bois qui étaient par là. J’y envoie un officier, je crois que c’est M. Auguis [74]. Dans toutes ces attaques, on leur empoignait du monde ; nos soldats étaient furieux, et les égorgeaient. Je courais à eux pour les en empêcher, et, comme j’y volais, j’en vis périr un sous mes yeux. (Ils avaient égorgé de sang froid et pendu de nos gens.) Je fus plus que révolté, que soulevé de fureur ; j’en pris plusieurs sous ma protection, et surtout un officier qui se prosternait, qui me parlait de ses amis français, de ceux de sa famille. Je les faisais passer derrière mon cheval, et puis je les remettais à mes sapeurs, pour m’en répondre.
« J’envoyai M. Heuillet [75] par la gauche, pour tenir et défendre l’église ; il alla trop en avant, et auprès d’un bois en face où était l’ennemi ; par derrière lui, venaient quelques hommes de la Jeune Garde, qui chargeaient extérieurement au village.
« Cependant, le combat en se prolongeant avait mis tout mon monde en tirailleurs. Je ne pouvais plus rallier un peloton, l’ennemi n’entrait pas dans le village, mais il me prolongeait de tous côtés, et, à chaque intervalle de jardins, je voyais des fusils qui m’ajustaient à 40 pas, et je ne conçois pas comment ils ne m’ont pas descendu vingt fois. J’allais et venais avec Isabelle [76] ; j’avais retiré ma redingote [77], et ils me reconnaissaient de la tête aux pieds pour officier général. Certainement, le village ne tenait qu’à moi ; j’allais, je venais, je faisais battre la charge, puis le ralliement, puis le roulement ; rien ne me reformait un peloton.
« Enfin, dans un moment où j’étais le plus embarrassé, le plus pressé et en même temps le plus dénué, il m’arrive un peloton de grenadiers envoyé par je ne sais pas qui, et dont je fus plus que content. Je l’arrêtai pour rallier quelques chasseurs, puis je le fis charger à la baïonnette, sans tirer un seul coup de fusil. ; ils allèrent comme des murs, ils me renversèrent tout. Je me maintenais au milieu de cette grêle d’obus, du feu qui commençait à s’allumer dans diverses maisons, d’une fusillade terrible et continuelle ; ils nous environnaient d’une multitude de tirailleurs. N’importe, je tenais comme un démon, je ne pouvais plus réunir mes hommes, mais ils étaient tous nichés, et faisaient sur l’ennemi un feu meurtrier qui le contenait ; ils l’auraient arrêté sans le nombre qui nous accablait.[78] »

Nous pouvons ajouter à ce récit, quoiqu’il ne nécessite guère de commentaires dans son admirable clarté, que le peloton de grenadiers dont parle Pelet, appartenait au 2ème bataillon du 2ème grenadiers (Golzio) que le général Christiani venait d’envoyer à Plancenoit. Au pas de charge, les grenadiers nettoyèrent le village de tout ennemi et continuèrent à pourchasser les Prussiens à plus de 500 mètres au-delà, jusqu’aux batteries prussiennes, un moment abandonnées. Cependant, cette masse, désorganisée par sa charge même, se vit à son tour charger par des hussards silésiens qui refoulèrent les grenadiers. A leur tour, ces hussards furent chargés par les lanciers de Subervie, bientôt appuyés par plusieurs escadrons de Domon, eux-mêmes bientôt chargés par le régiment de hussards prussiens n° 8.

Ainsi donc, Pelet avait repris le village de Plancenoit.

C’est à ce moment que Napoléon, rassuré sur sa droite, et qui venait d’apprendre la prise de la Haye-Sainte, crut qu’il était temps de donner le coup définitif aux Anglo-Hollandais et mit en branle la charge de la garde impériale sur le centre-droit de Wellington.

Les artilleurs prussiens reprirent leurs postes et noyèrent le village de Plancenoit dans un océan de feu.

Les 14ème et 16ème brigades prussiennes qui avaient pris le village puis qui l’avaient reperdu étaient épuisées et mirent du temps pour se reformer. Pendant ce temps, les 13ème et 15ème brigades se heurtaient toujours à la résistance acharnée du corps de Lobau. La cavalerie du prince Guillaume s’était chargée de remplir le vide laissé entre les deux ailes du 4ème corps, mais il était dans la plus inconfortable des positions, bombardé par l’artillerie française qui lui causa d’importants dégâts. A 19.00 hrs donc, aux dires de Gneisenau, la bataille était indécise. C’est un euphémisme… En effet, à ce moment, les Prussiens étaient bloqués devant Plancenoit et la ligne anglaise faisait entendre de sinistres craquements.

« Les Prussiens ou la nuit…»

C’est à ce moment que Wellington crut sérieusement que la journée était sur le point s’être perdue. Selon plusieurs témoins, il laissa échapper : « Seigneur ! Les Prussiens ou la nuit ! » Il est vrai que, si vers 18.00 hrs, il avait reçu avis qu’on apercevait des fumées d’artillerie du côté de Plancenoit, il ne pouvait rien voir de ce qui s’y passait. A 18.30 hrs, il n’en voyait pas beaucoup plus. Si même les Prussiens se battaient à Plancenoit, il n’en était pas soulagé le moins du monde. Du moins le pensait-il. Quoique tous les avis du matin, les assurances reçues de Blücher, les encouragements de Müffling, aient fini par fortifier la certitude que Blücher lui viendrait en aide, il n’en voyait pas encore concrètement le moindre résultat. Il ne fait pas de doute qu’il se sentit, à cet instant, profondément ébranlé.

C’est alors qu’un aide de camp d’Uxbridge, sir Horace Seymour, vint annoncer au duc que l’on apercevait une nouvelle colonne de Prussiens vers Ohain. A ce moment, le cheval de Seymour s’abattit sous lui. Le colonel Freemantle raconte : 

« Le duc m’appela et m’envoya vers la tête de leur colonne pour leur demander 3 000 hommes afin de compenser nos pertes. Blücher n’était pas arrivé mais les généraux Zieten et Bülow étaient à la tête de la colonne. Ils me répondirent que toute l’armée arrivait et qu’ils ne pouvaient faire aucun détachement. Je leur dis que je retournerais chez le duc avec ce message.[79] »

Chute définitive de Plancenoit

Eléments de la Landwehr prussienne
(Plancenoit, juin 2005)

Vers 20.00 hrs, la colonne d’assaut prussienne remonte vers le village. Le 2ème régiment poméranien est en tête de colonne et se dirige vers l’église. Il se heurte au mur du cimetière que les Français ont garni de tirailleurs ainsi d’ailleurs que les fenêtres des maisons environnantes. En face d’eux, les granges et les étables de la ferme Cuvelier dissimulent la réserve française derrière des volutes de fumée, mais, par le fait même, empêche leur intervention.

Les Prussiens, vu les importantes pertes subies devant l’église, réalisent que cette attaque frontale n’est pas la bonne méthode. Il s’en suit que le major Witzleben bifurque à gauche, avec le 25ème R.I., rejoint les tirailleurs qui occupaient le bois de Virère et prend la rue La Haut. Le major Keller, avec les deux bataillons – les 1/15 R.I. et 1/1 Silésiens – avait longé la Lasne et vint appuyer le major Witzleben. Après un combat acharné, ces deux groupements nettoient le sud du village et sont en mesure de remonter vers la place par deux petites ruelles, dont l’une porte aujourd’hui le pittoresque nom de rue al’ Gatte. Dès lors, la place et le cimetière sont pris entre deux feux. Aerts écrit qu’un bataillon de la jeune garde se fit massacrer dans le cimetière [80]. Il semble pourtant que ce soit le 1er bataillon du 2ème chasseurs de la vieille garde qui ait été le dernier à quitter le cimetière, non sans y subir des pertes très sévères.

Dès lors, les Français, toute cohérence oubliée, évacuent le village.

Le général Pelet, dont le récit est, une fois de plus, criant de vérité, raconte : 

« Hors du village, je me trouvai dans une confusion terrible de gens qui se sauvaient en déroute en criant « Arrêtez ! Arrêtez ! Halte ! Halte ! » Et ceux qui criaient le plus étaient ceux qui couraient le mieux. Ces bruits étaient accompagnés de coups de canon et de mitraille qui donnaient des jambes aux plus paresseux. L’ennemi nous accompagnait aussi avec des tirailleries, surtout par le bois de Maransart, par où ces gueux me débordaient. J’avais rallié le plus d’hommes que je pouvais autour de moi. Je rencontrai là Langlois [81], puis l’aigle. Baric [82] me rappelle que j’embrassai l’aigle avec la plus vive émotion en la retrouvant, et, levant mon chapeau : « Mes amis, faisons-nous tuer pour la défendre ! » Ce qui les transporta et les amena au dernier point : Quand nous fûmes dans un fond où l’artillerie ne touchait pas trop, je dis « Plante-là ton aigle, Martin (C’était le nom du lieutenant porte-aigle), et puis : « A moi, les Chasseurs de la Garde, ralliez-vous à votre aigle et à votre général ! [83] »

Ce cri de ralliement eut un certain succès puisque l’aigle fut sauvée.

De ce récit, il est possible de conclure que le 2ème chasseurs prit la Maison du Roi comme direction générale de retraite. Arrivé sur la chaussée, on fit battre la « Grenadière » et la « Carabinière », dans l’espoir que le tambour rallierait le plus de monde possible, mais au bout de peu temps, un tir à mitraille bien ajusté fit taire la musique, et, selon Pelet lui-même, tout espoir de ralliement s’évanouit. Les maigres restes du 1er bataillon du 2ème chasseurs de la garde furent pris dans la déroute générale comme dans un engrenage. Il devait être un peu plus de 20.30 hrs.

Bilans

Ainsi donc, pour prendre Plancenoit, ce furent quelque 35 000 Prussiens qui furent engagés tandis que l’aile droite française compta au plus 13 000 hommes. En d’autres termes, 43 bataillons prussiens furent opposés à 25 bataillons français. Adkin, parlant des combats de Plancenoit écrit que, du fait que ce combat rapproché s’est situé dans des espaces construits, « la bataille absorba des troupes comme une éponge absorbe l’eau [84] ». Ce type de combat urbain ne permettait pas aux Prussiens d’utiliser leurs forces d’un coup, mais seulement par petits paquets, ce qui rendait la défense du village d’autant plus aisée qu’il était possible de se poster derrière les murs et les haies. C’est l’utilisation massive et successive de troupes fraîches opposée à des défenseurs toujours un peu plus fatigués qui permit finalement aux Prussiens de l’emporter.

Les pertes humaines furent considérables. Il est impossible d’avoir un décompte exact des morts et des blessés du côté français. Les seuls chiffres que l’on puisse utiliser s’obtiennent en soustrayant de l’effectif au début de la campagne, celui donné par les revues de troupes faites entre les 23 et 26 juin.

Le 6ème corps comptait à peu de choses près 7 500 hommes. Le décompte fait lors de la revue du 26 juin donne 4 000 présents. Les pertes du 6ème corps s’élèveraient donc à 3 500 tués, blessés ou disparus, ce qui donne un pourcentage de 46 p.c.

Les huit bataillons de la jeune garde, qui étaient restés dans la réserve jusque vers 18.00 hrs, comptaient 4 287 hommes. A la revue du 26, 598 répondirent présents, soit 196 du 1er voltigeurs, 146 du 3ème voltigeurs, 92 du 1er tirailleurs et 164 du 3ème tirailleurs. 3 689 hommes manquaient donc, ce qui représente l’effroyable pourcentage de 86 p.c.

Tenant compte des désertions survenues après le 18 juin, on peut donc évaluer les pertes françaises à Plancenoit à environ 6 000 tués, blessés ou disparus.

Du côté prussien, les statistiques sont plus précises. La 5ème brigade (Tippelskirch), la dernière à être intervenue dans la bataille, ne perdit que 350 hommes ; la 13ème brigade (Hake) perdit 1 000 hommes ; la 14ème (Ryssel), 1 400 hommes ; la 15ème (Losthin), 1 800 hommes ; la 16ème (Hiller) 1 800 hommes. Soit un total de 6 350 hommes. Le nombre total de Prussiens impliqués dans le combat de Plancenoit étant d’environ 30 000 hommes, cela nous donne 21 p.c. de pertes.

Discussions et controverses

La première discussion qui s’est ouverte portait sur la nécessité pour Napoléon de distraire dès 13.00 hrs, les 10.000 hommes du 6ème corps et des corps de cavalerie Domon et Subervie, de l’offensive principale prévue par l’ordre de 11.00 hrs. Certains critiques militaires n’hésitent pas à affirmer que l’envoi de ces unités sur la droite dès 13.00 hrs constitue une erreur capitale. Ils affirment qu’à 13.00 hrs, les Prussiens ne représentaient pas un danger pour les Français. Si l’empereur avait joint le 6ème corps à l’effectif de son offensive sur le centre anglais, il l’aurait bousculé sans difficulté, longtemps avant que les Prussiens n’interviennent sur le champ de bataille. Il aurait donc mis les Anglo-Alliés en fuite avant de pouvoir repousser les Prussiens qu’il aurait battus en détail.

Dans l’abstrait, cette théorie peut sembler séduisante. Mais elle se heurte aux faits. Le premier fait, impossible à nier, c’est que Napoléon n’a jamais prévu de joindre le 6ème corps à son attaque contre le centre anglo-allié. Du moins le 18 juin 1815… Il en ira autrement dans ses rêveries de Sainte-Hélène. Son ordre de 11.00 hrs est très clair : « …et le comte d’Erlon commencera l’attaque, en portant en avant sa division de gauche et la soutenant, suivant les circonstances par les divisions du 1er corps. Le 2° corps s’avancera à mesure pour garder la hauteur du comte d’Erlon.[85] » Pas question donc du 6ème corps qui reste en réserve.

Cependant, ainsi que nous l’avons clairement démontré, lorsque la grande batterie se trouva menacée suite au reflux du 1er corps et aux charges de la cavalerie lourde britannique, le 6e corps fut porté en avant à l’aile droite. Napoléon, estimant le temps que les Prussiens prendraient encore pour arriver sur le champ de bataille suffisant pour briser la ligne de Wellington, a pu renforcer son dispositif offensif en lançant le 6ème corps sur l’aile gauche anglo-alliée, la plus faible. Non seulement, il aurait ainsi pu enrouler la gauche de Wellington, mais il eût constitué un barrage contre les Prussiens.

Cependant, une telle décision eût nécessité que Napoléon fût mieux informé au sujet des troupes qu’il prétend avoir aperçues dans le lointain et dont il était impossible d’évaluer les forces. D’autre part, il était impossible à l’empereur de deviner combien de temps allait mettre les Prussiens pour arriver : il ne connaît pas le terrain entre Chapelle-Saint-Lambert (ou Saint-Robert) et Mont-Saint-Jean. Il ne peut donc à aucun moment évaluer les difficultés de la progression prussienne et savoir à quel instant ceux-ci déboucheront. La carte lui montre qu’entre lui et ces troupes prussiennes, il y a environ 8 kilomètres. Pour couvrir ces 8 kilomètres, un corps de troupe mettrait normalement trois heures et déboucherait donc vers 16.00 hrs [86]. L’offensive du 1er corps débutant à 14.00 hrs, deux heures suffiraient-elles à écraser Wellington ? Vraisemblablement pas.

L’évaluation que fait sans doute Napoléon n’est pourtant pas très éloignée de la réalité : on sait que Bülow sort du bois de Paris à 16.30 hrs. Cependant, tout laisse à penser que Napoléon ne se rendit pas compte aussi tôt de la gravité de la situation sur son flanc. Il semble croire que les corps de cavalerie de Domon et Subervie, auxquels vient s’ajouter celui de Jacquinot, suffiront à maintenir les Prussiens à distance. En tout cas, il n’ordonne rien de précis à Lobau et c’est « à la force des choses » que celui-ci doit d’être obligé de changer de front.

Ceci dit, Napoléon pouvait-il espérer que les 6 500 hommes de Lobau contiennent les Prussiens ? Nous avons dit que Napoléon ne connaissait pas la force des troupes dont on lui rapporte l’approche vers 13.00 hrs. Il est encore persuadé – du moins tente-t-il de le faire croire à son entourage – que le gros des Prussiens est en retraite vers Liège et Aix et qu’il s’agit là d’un corps qui aurait échappé à Grouchy. Tout un corps ? – 30 000 hommes ? Il n’en sait rien. Mais intelligemment postés, 6 500 hommes peuvent, sinon battre l’ennemi, du moins le retarder. Or, ce dont Napoléon a maintenant le plus besoin, c’est de temps. Lobau en retardant les Prussiens lui donnera ce temps. Le changement de front qu’opère Lobau – et qu’il aperçoit certainement – va parfaitement dans ce sens. Nul besoin donc de donner des ordres spécifiques au 6e corps, si ce n’est, éventuellement, celui de tenir. Encore une fois, le calcul qu’a – ou qu’aurait – fait Napoléon n’est pas faux : Lobau tiendra sa ligne jusqu’au-delà de 20.00 hrs.

Une autre controverse s’est fait jour. Certains commentateurs estiment que Napoléon aurait dû, dès 13.00 hrs, envoyer le corps de Lobau sur la crête commandant la Lasne, bloquant ainsi l’avance de Bülow. Cela est parfaitement exact. La question est ici de savoir si le corps de Lobau pouvait arriver au-dessus de Lasne à temps. Il y a de la chaussée de Bruxelles, où était stationné Lobau, à Lasne une distance de 7 kilomètres. Sans même tenir compte des difficultés que présente le chemin, il aurait donc fallu un peu moins de trois heures pour y arriver. En admettant que Lobau ait commencé son mouvement au moment même où Napoléon dit avoir aperçu les Prussiens, soit vers 13.00 hrs, il n’aurait pu arriver à Lasne qu’à 16.00 hrs. Or nous savons : 1° – que Lobau ne se mit en marche que vers 15.00 hrs pour renforcer l’aile droite ; 2° – que c’est à 15.30 hrs que Schwerin perd la vie en remontant de Lasne vers le bois de Paris ; 3° – que c’est à 16.00 hrs que les Prussiens entrent dans le bois de Paris. De quoi, nous pouvons conclure que Lobau ne pouvait espérer arriver à Lasne avant 17.30 hrs et que, en opérant ce mouvement, il se serait fait « coincer » dans le bois de Paris.

La controverse la plus amère a sans doute eu lieu en Grande-Bretagne. En 1999, un auteur britannique, Peter Hofschröer achevait la publication d’un ouvrage en deux parties intitulées « 1815 : The Waterloo Campaign – Wellington and his German Allies and the Battle of Ligny and Quatre-Bras.[87] » et « 1815 : The Waterloo Campaign – The German Victory.[88] ». Ces livres provoquèrent un ouragan de protestation en Grande-Bretagne. Il est vrai que la thèse de Hofschröer avait pour les Britanniques quelque chose d’assez défrisant : selon lui, pour résumer à très gros traits, les Anglais n’ont eu qu’une part mineure dans la victoire de Waterloo et ce sont les Allemands qui ont pesé le plus lourd dans la défaite de Napoléon. La polémique qui est née de cette thèse est devenue extrêmement acide : l’honneur national était en cause… Les forums Internet finirent par déborder d’allusions injurieuses et d’âpres débats de détails. Hofschröer lui-même collabora à un site tout à fait remarquable pour les techniciens des guerres napoléoniennes http://web.airmail.net/napoleon ) et continua à soutenir sa thèse avec talent. Malheureusement, Hofschröer fut vite débordé sur ses ailes : certains collaborateurs de ce site en sont arrivés à écrire des articles qui sont un dénigrement systématique, acharné et haineux de Wellington.

Sur le continent, cette polémique n’eut que peu d’écho [89]. Outre le fait qu’elle était essentiellement le fait de spécialistes, elle n’avait quelque chose de choquant que pour les Britanniques. Pour nous, il s’agissait d’une tempête dans un verre d’eau : nous savions depuis longtemps que sans les Allemands – en général – Wellington n’aurait jamais pu remporter la victoire à Waterloo. La composition même de l’armée que commandait personnellement Wellington est assez éloquente : 36 p.c. de Britanniques, 19 p.c. de Néerlandais et tout le reste d’Allemands…

De telle sorte que l’on constate que 45 p.c. des troupes que commandait Wellington avaient l’allemand pour première langue. Ajoutons à cela les 49 000 Prussiens qui ont effectivement combattu à Waterloo, cela nous fait 82 000 hommes qui provenaient d’Allemagne sur un total de 122 000. Il n’est donc nullement besoin de se crêper le chignon pour savoir que ce ne sont pas les Britanniques qui ont fourni les gros bataillons. Pourquoi, dès lors, Waterloo résonne-t-il donc, aux oreilles des Britanniques, comme une victoire britannique ? La raison en est bien simple : c’est la première fois que l’armée britannique est aussi massivement impliquée dans une bataille sur le continent et que cette bataille est déterminante puisqu’elle a pour conséquence la chute définitive de Napoléon, but ultime poursuivi avec acharnement par le Royaume-Uni depuis la rupture de la Paix d’Amiens [90]. A cela, il faut évidemment ajouter que le commandant des troupes anglo-alliées est lui-même britannique. Implication massive des soldats britanniques, but de guerre britannique, commandement britannique, il n’en fallait pas beaucoup plus pour que les Britanniques oublient un peu leurs alliés [91] dans la représentation qu’ils se font de la bataille. Et ce n’est pas Siborne qui risquait de les détromper : à la lecture de son ouvrage, il n’y a que les Britanniques (et la KGL) qui aient tenu le coup ; tous les autres ont craqué… C’est même à se demander comment Wellington a pu emporter le morceau.

Ceci dit, Peter Hofschröer, emporté dans son élan, méconnaît quand même un détail : même si les Allemands ont pesé d’un poids déterminant, sans Wellington et les Britanniques, la bataille de Waterloo n’aurait très certainement pas été gagnée…

Pour revenir plus précisément au sujet de cet article, il convient de remarquer que les Prussiens réellement impliqués dans la bataille représentent moins de la moitié de l’effectif de l’ensemble de l’armée du Bas-Rhin. Combattirent effectivement à Waterloo 49 000 hommes (38 000 fantassins, 7 000 cavaliers, 2 500 artilleurs, 1 500 autres – états-majors et services). Etaient en route pour Mont-Saint-Jean mais arrivèrent trop tard pour combattre effectivement : 26 300 hommes. A Wavre : 25 000 hommes. Total 100 300 hommes. Ce sont au total huit brigades prussiennes qui intervinrent à des degrés divers sur le champ de bataille de Waterloo. Un petit regard sur les pertes subies par les brigades permet de voir à quel degré elles ont été impliquées. Les pertes prussiennes peuvent être évaluées à 7 000 tués, blessés ou disparus. Sur ce total, 6 600 sont des fantassins, et un petit peu plus de 6 000 appartiennent au 4ème corps de von Bülow. Le plus lourd tribut a été payé par la 16ème brigade qui perdit 1 825 hommes, le plus faible par la 7ème brigade qui n’en perdit que 5 et la 6èmebrigade qui en perdit 35.

Mais un fait étant plus important qu’un lord-maire, il est une autre chose que Hofschröer ne peut nier et auquel les auteurs ne font jamais aucune allusion, c’est que, au bout du compte, la bataille de Waterloo fut, pour Blücher, une défaite ! Ou, au moins, une non-victoire…

Expliquons cet apparent paradoxe.

Un apparent paradoxe

Que veut Blücher lorsqu’il part de Wavre, le matin du 18 juin ? Tous les auteurs disent : venir en aide à Wellington qui s’apprête à affronter l’invasion française. Certes, mais dans quel but ? Anéantir l’armée française. Comme le démontrera Clausewitz, « la guerre est un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté » et « le désarmement de l’ennemi est le but de l’acte de guerre [92] ». Or ce désarmement passe par la destruction des forces ennemies. Quoiqu’en 1815, Clausewitz n’ait pas encore formulé sa théorie – son livre « De la guerre » ne parut qu’après sa mort en 1831 – c’est cet esprit qui imprégnait l’état-major général prussien et tout particulièrement le général Gneisenau. Ajoutons à cela l’impétuosité de Blücher qui a une fameuse revanche à prendre sur ses déboires de 1806 et sur son demi-échec de Ligny, et nous aurons un tableau assez complet de l’atmosphère « revancharde » qui régnait à Wavre, au soir du 17 juin… L’acharnement que mit Blücher lui-même à pousser ses hommes dans leur pénible marche vers Mont-Saint-Jean en est un signe certain.

Donc, le but de Blücher est, certes, de venir au secours de Wellington, mais c’est accessoire. Ce qui compte réellement, c’est la destruction de l’armée impériale. Lorsque le 18, le feld-maréchal arrive en vue du champ de bataille et qu’il constate que Wellington est sérieusement engagé, quelle est sa première idée ? D’aller donner la main à l’aile gauche de Wellington ? Non ! Au risque de pousser le duc au bord du désespoir, Blücher décide de foncer vers Plancenoit, vers la chaussée de Bruxelles et de couper ainsi la retraite de l’ennemi qui sera ainsi totalement détruit sans espoir de ralliement.

Or, Blücher est-il arrivé à ce but ? A l’évidence, non ! Quoique très meurtrie, en déroute et complètement débandée, l’armée française a pu s’échapper vers Genappe.

De telle manière qu’il n’y a aucun paradoxe à dire que Blücher n’a pas atteint, le soir du 18 juin 1815, le but ultime qu’il s’était fixé.

Souvenirs

Nous l’avons dit : relativement à leur violence, la plupart des auteurs consacrent bien peu de pages aux combats de Plancenoit. De la même manière, sur le terrain, les souvenirs consacrés à cette partie si importante de la bataille sont relativement peu nombreux. A deux exceptions près – si l’on compte le monument Schwerin, qui se situe à Lasne – ils sont tous français…

Le curieux qui voudrait reconstituer le trajet de l’armée prussienne peu avant qu’il ne débouche sur le champ de bataille, descendrait à Lasne par la rue de la Gendarmerie, franchirait la rivière sur un petit pont, gagnerait la rue de l’Église, la traverserait, remonterait par la ruelle des Béguines ou le chemin du Ruisselet vers l’allée des Chênes du Tram qu’il prendrait à gauche jusqu’à une fourche. Là, s’il voulait suivre le chemin pris par le corps de von Bülow, il prendrait la rue du Vieux Monument qu’il suivrait jusqu’au moment où elle devient un chemin de terre qui le conduirait au Bois Paris. Le long de cette ruelle, il apercevrait le monument dédié au comte von Schwerin dont nous avons touché un mot. Il se compose d’un soubassement cubique, sur lequel est posée une colonne à base octogonale. L’inscription porte : « Wilhelm, Graf von Schwerin, Koenigh Preus Obrist und Ritter. Gefallen, dem Siege am Juni 1815, In des fremde fûr die Heimath. » ; ce que l’on peut traduire par « Guillaume, comte de Schwerin, colonel du roi de Prusse et chevalier. Tombé lors de la victoire de 1815, à l’étranger pour la Patrie. » La comtesse von Schwerin, qui est à l’origine de l’érection de ce monument, pour entretenir la mémoire de son mari, faisait annuellement don au curé de Lasne d’une somme de 100 florins pour ses œuvres. Elle fit également don de deux cloches à l’église paroissiale. Nous ignorons si ce sont ces mêmes cloches qui sonnent encore dans le clocher de l’église de Lasne reconstruite en 1881.

Le Monument prussien à Plancenoit

En poursuivant son chemin à travers ce qui reste du Bois Paris, le visiteur ne tardera pas à apercevoir devant lui le clocher de l’église de Plancenoit et atteindra le monument prussien, un peu dissimulé par des arbres sur sa droite.

Construit dès 1819, ce monument est l’œuvre de l’architecte Schinkel. Il s’agit d’une flèche gothique de fer posé sur un soubassement de pierre. Au sommet, une croix rappelant la décoration de la Croix de Fer instituée en 1813 par le roi Frédéric-Guillaume III. Une inscription en lettres gothiques dorée porte « Die gefallenen / Helden ehrt dankbar König und / Vaterland. / Sie ruhn in Frieden. / Belle Alliance / den 18. Juni 1815. » ; « Aux héros tombés, le Roi et la Patrie reconnaissants. Ils reposent en paix. Belle-Alliance, 18 juin 1815. » Rappelons que les Prussiens appelèrent la bataille de Waterloo « Bataille de la Belle-Alliance »[93] La tradition veut que le monument ait été établi sur une petite hauteur d’où une batterie française fit subir de lourdes pertes aux troupes prussiennes.

En novembre 1832, les soldats français en route pour Anvers s’en prirent au monument, arrachant la croix de fer qui le surmonte. Le maréchal Gérard, qui avait commandé le 4ème corps d’armée en 1815 et qui s’était confronté aux Prussiens à Wavre, fit cesser ce vandalisme et fit rétablir la croix sur le monument. Un peu plus tard, on établit une belle grille en fer forgé autour du monument, dans l’espoir d’éviter de telles déprédations.

On ne sait si c’est cet épisode qui donna naissance à la légende qui veut que les mêmes soldats du corps expéditionnaire français s’en soient pris au lion de la butte, lui tordant la queue – ce qui est rigoureusement impossible puisque le lion est en fonte…

Le monument prussien fut restauré en 1944 – on devine par qui… – et en 1965, à l’occasion du 150èmeanniversaire de la bataille.

Non loin de là, sur la droite, au milieu d’un petit terre-plein au carrefour des chemins du Lanternier et de Camuselle, une stèle a été érigée en hommage à la jeune garde : « En ce lieu / le 18 juin 1815 / à 5 heures du soir / la jeune garde / de / l’empereur / sous les ordres / du général comte / Duhesme / s’opposa glorieusement / aux Prussiens / du / général Bülow. »

Poursuivant notre chemin, nous arrivons en face de l’église. Nous avons déjà dit que celle-ci avait été réédifiée en 1857 par l’architecte Coulon, lequel utilisa les pierres blanches de l’ancienne église, témoin des événements de 1815. Sur la façade de l’église, à gauche, on voit une plaque dédiée au lieutenant Louis : « Au lieutenant M. LOUIS / 3e Tirailleurs de la Garde / Né à Jodoigne le 3. 4. 1787 / Tombé à Plancenoit le 18. 6. 1815 / Fond. Napoléon / A.F.E.W. » D’après le général Couvreur, Médard-Joseph Louis fit campagne avec Napoléon de 1808 à 1815 et, pour être précis, ne tomba pas à l’ennemi le 18 juin 1815, mais fut porté disparu [94]. La nuance est peut-être fort ténue mais elle mérite d’être mentionnée.

A droite du portail, une autre plaque : « Dans ce village / de Plancenoit / s’est illustrée le 18 juin 1815 / la jeune garde de l’empereur / Napoléon / commandée par / le général comte Duhesme / qui y fut mortellement blessé / Société belge d’Études napoléoniennes / 1965 »

Sur un autre mur de l’église, on trouve une plaque : « En ces lieux, le 18 juin 1815 / les 1e et 2e compagnies du 8e régiment d’artillerie à pied / du colonel Caron / ont appuyé de leurs feux efficaces le 6e corps d’armée français. » La première compagnie appartenait à la 19ème division Simmer et était placée sous le commandement du capitaine Parisot, tandis que la 2ème compagnie, sous le capitaine Paquet, appartenait à la 20ème division Jeanin. Ces deux batteries étaient composées chacune de 6 canons de 6 livres et deux obusiers de 5, 5 pouces. Il est impossible de déterminer avec exactitude quelle était la position de ces deux batteries mais il est plus que vraisemblable que l’une d’elles, sans doute la 2ème, se situait sur le monticule où a été érigé le monument prussien.

A l’intérieur de l’église, à gauche, à côté de l’autel de la Vierge, une autre plaque, bien plus ancienne, porte l’inscription : «  A la mémoire de / Jques Cles Adré Tattet / lieutenant d’artillerie de la / Vieille Garde / membre de la Légion d’Honneur / tué au début de la bataille / du 18 juin 1815 / à l’âge de 22 ans » Nous n’avons pas trouvé trace de ce jeune officier, mais tout porte à croire – à commencer par le texte même de la plaque – qu’il n’est pas mort dans le village de Plancenoit.

Si l’on quitte la place de Plancenoit, par le chemin du Lanternier, au sud, et la rue du Mouton, nous trouvons, non loin du croisement de cette rue avec la rue Là Haut, une nouvelle stèle frappée de l’aigle impériale, qui vient nous rappeler le souvenir du 5ème régiment de ligne : « En ce lieu / le 18 juin 1815 / le 5e régiment / de ligne du / colonel Roussille / division Simmer / s’opposa héroïquement / au corps prussien / du général / von Bülow / A.F.E.W./ Fondation Napoléon. »  Le 5ème régiment d’infanterie de ligne restera célèbre dans l’histoire pour avoir été celui dont un bataillon, au défilé de Laffrey, refusa de faire feu sur l’empereur. Le colonel Roussille commandait alors ce régiment, stationné à Grenoble. Respectueux des ordres qu’il avait reçus et opposé au ralliement de son régiment à l’empereur, Roussille refusa de lui ouvrir les portes de Grenoble et ne céda que devant les menaces de ses propres soldats. Lorsqu’il fut mis en présence de Napoléon, il le supplia de lui garder son commandement par loyauté envers son régiment, lui disant : « Mon régiment m’a abandonné mais je ne l’abandonnerai pas.[95] » L’empereur, pour une fois magnanime, lui accorda cette faveur. Houssaye nous dit que Roussille fut tué devant Plancenoit à la tête de son régiment [96]. C’est parfaitement faux ; Roussille fut blessé mais survécut assez pour raconter ses souvenirs.

Ainsi donc, dans le village de Plancenoit, il y a 6 stèles ou plaques gravées en souvenir des soldats de Napoléon pour un seul monument dédiés aux morts prussiens. Et l’on constate que, à une exception près, toutes ces plaques ont été érigées par des associations consacrées au souvenir napoléonien. Il faut se souvenir que, au début du XXe siècle, il n’existait aucun monument dédié aux morts français sur le champ de bataille de Waterloo. Quand Henry Houssaye, choqué par ce vide, procéda à une collecte de fonds pour ériger l’Aigle blessé, il fut sévèrement critiqué : on l’accusa de vouloir célébrer une défaite française et il dut se défendre : « Nous ne voulons pas commémorer la bataille de Waterloo qui fut une défaite ; nous voulons seulement honorer les soldats français qui, dans cette bataille de géants, sont morts pour la patrie [97] » Est-ce en rattrapant ce retard et en plaçant des plaques commémoratives un peu partout que les associations napoléoniennes comptent « se réapproprier » le champ de bataille, ainsi qu’elles en ont annoncé l’intention ? Dans ce cas, ce n’est pas nous qui nous plaindrons…

M.D.