Le Lion de Waterloo

Réalités et Légendes

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Abstract

La Butte du Lion « de Waterloo » est, sans conteste, le monument le plus marquant érigé en commémoration de la grande bataille qui eut lieu à cet endroit le 18 juin 1815. Comme tout monument important, celui-ci est porteur de nombre de légendes. L’appeler « Lion de Waterloo » est une erreur communément admise mais reste une erreur : le monument s’élève sur le territoire de Braine-l’Alleud, à 2,4 km à l’est de son église, entre les chaussées de Mont-Saint-Jean à Nivelles et de Bruxelles à Charleroi. Les Brainois l’appelait jadis « Le Monument ».


Que commémore le lion ?


 Il est généralement admis que, dès le 28 juillet 1815, quarante jours à peine après la bataille, le roi Guillaume Ier, émit l’idée d’ériger un monument qui commémorerait cet événement qui marquait la chute définitive de l’empire et, par ricochet, la création du royaume des Pays-Bas. Pour faire d’une pierre deux coups, et pour ancrer la dynastie dans les cœurs de son peuple, il aurait émis le voeu que le monument soit construit à l’endroit précis où son fils, le prince d’Orange,plus tard roi Guillaume II, fut blessé lors de la bataille. En effet, à cet endroit, au cours des grandes charges de la cavalerie française, vers 18.00 hrs, le prince, qui commandait le 1er corps du duc de Wellington, fut assez sérieusement blessé à l’épaule gauche. Transporté à Bruxelles, il y reçut des soins durant une huitaine de jours. C’est en reconnaissance de ce fait que les Etats généraux néerlandais votèrent une loi lui attribuant le château de Soestdijk, encore aujourd’hui l’une des résidences de la famille royale des Pays-Bas. Dans le parc du jardin de ce château, fut dressé une obélisque « de Waterloo » que l’on surnomme « De Naald » (l’Aiguille).

C’est donc une erreur d’interprétation de dire que la Butte fut érigée en souvenir de la blessure du prince d’Orange. La réalité est qu’elle fut construite pour commémorer la bataille à l’endroit où le prince fut blessé.

Le prince héréditaire Guillaume d’Orange

Plusieurs projets

 Une fois acquis le principe de la construction du monument, on mit sur pied un concours architectural afin de déterminer quelle en serait la nature. On proposa ainsi un ossuaire, un édifice religieux, un grand monument de pierre, un immense sarcophage, une pyramide en brique, un arc de triomphe, une fontaine, etc. C’est la reine Wilhelmina Frederika Louisa, née Hohenzollern, princesse de Prusse, qui fit pencher la balance en faveur d’une pyramide conique au sommet de laquelle serait installé un lion. Aux yeux du roi, un lion semblait parfaitement indiqué : le lion est en effet le symbole héraldique des Pays-Bas mais également de la Grande-Bretagne. Il symbolisait ainsi l’union des deux armées auxquelles il attribuait la victoire. L’auteur du projet, l’architecte bruxellois Van der Straeten, expliquait de son côté que « le lion est le symbole de la victoire ; s’appuyant sur le globe, il annonce le repos que l’Europe a conquis dans les plaines de Waterloo ». On a très souvent répété que le Lion regardait vers le sud pour mettre en garde la France contre la tentation d’ « y revenir ». Cette intention symbolique n’a sans doute jamais effleuré l’esprit des concepteurs du projet : si l’on regarde le monument, on constate que le piédestal est effectivement orienté vers le sud, mais, comme la tête du Lion est tournée de trois-quarts, il regarde vers le sud-est. Il avertirait ainsi aussi bien les Allemands ou les… Luxembourgeois que les Français.

Le lion de Waterloo en 1826

La construction

 La discussion sur le projet fut difficile et ne dura pas moins de neuf ans. Ce n’est en effet qu’en 1824 que fut ouvert le chantier. Il fut décidé de ne prélever de terre « héroïque » que d’une bande s’étendant le long du chemin de la Croix. On a souvent reproché aux concepteurs d’avoir ainsi manqué de respect envers le terrain où tant de braves avaient perdu la vie. Mais, au vu du vandalisme qui a affecté (et affecte encore) cette partie du champ de bataille, le péché semble aujourd’hui bien véniel. La rumeur court encore aujourd’hui que la butte est un ossuaire rassemblant les restes des soldats morts sur le champ de bataille. Inévitablement, en procédant aux travaux de terrassements, on a dû mettre au jour un certain nombre de vestiges provenant de la bataille et c’est sans doute de là que provient cette invraisemblable légende. Les sondages opérés avant les travaux de consolidation consécutifs au glissement de terrain du 12 janvier 1999 n’ont pas ramené la moindre trace d’ossements humains.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, la construction de cette butte recouvre encore un mystère. Si l’on est bien d’accord pour dire que les terres de la base furent amenées au moyen de tombereaux qui circulaient en hélice, on n’est pas fixé sur la manière exacte dont elles furent portées dans la partie supérieure. Une solide tradition, souvent contestée mais apparemment étayée aujourd’hui, affirme que l’on eut recours à des botteresses liégeoises. Ces femmes, aujourd’hui figures du folklore liégeois, étaient jadis utilisées pour transporter dans leur hotte les scories des charbonnages au sommet des terrils. Lorsque la mécanisation permit de confier ce travail à des bandes transporteuses, elles se reconvertirent, devenant des colporteuses et des messagères parcourant des kilomètres, leur hotte remplie de marchandises diverses et variées. Elles récupéraient aussi les déchets sur les carreaux des charbonnages et les revendaient à leurs clients après les avoir transformés en « hôtchès », sorte de briquettes permettant de se chauffer économiquement.

La butte elle-même mesure 40 mètres de haut sur une circonférence de 500 m et un diamètre de 160 m, ce qui donne un volume d’environ 300 000 m3 sur une surface de 2,16 ha. Sa circonférence est soulignée par 140 bornes de pierre bleue. L’escalier qui grimpe jusqu’à la terrasse à la base du piédestal du Lion est de création plus récente ; il compte 226 marches.

La construction fut terminée le 28 octobre 1826, jour où l’on hissa enfin le grand lion en fonte qui couronne la butte et qui repose avec son socle sur une colonne en briques (fabriquées sur place), sorte de colonne vertébrale la traversant  de haut en bas.

Le Lion

 La sculpture est due au ciseau du Malinois Jean-Louis Van Geel ; sa fonte fut réalisée dans les ateliers de John Cockerill à Seraing. En raison des dimensions impressionnantes de l’animal, on réalisa sa fonte en neuf parties distinctes qui furent transportées d’abord sur une barge tirée par bateau à vapeur – une nouveauté – jusqu’à Dordrecht, puis, par l’Escaut et le canal de Willebroeck jusqu’au bassin Sainte-Catherine à Bruxelles, et enfin sur un tombereau tiré par vingt chevaux jusqu’au pied de la butte où elles furent assemblées, avant que l’ensemble soit hissé à son sommet. Une légende, longtemps colportée, veut que le lion ait été coulé avec le bronze des pièces d’artillerie prises au Français durant la bataille. En réalité, le Lion est en fonte de fer. Il pèse 28 tonnes, fait 4,5 mètres de long sur 4,45 mètres de haut. Le piédestal en pierre bleue d’Arquennes porte la simple mention « XVIII Juni MDCCCXV » et mesure environ 7 mètres de haut. Ce qui porte la hauteur totale du monument à 51,45 mètres.

Une autre légende veut que, à l’origine, le Lion ait eu la queue dressée vers le haut. Les soldats français du maréchal Gérard passant en 1831 sur la route de Bruxelles pour aller mettre le siège devant Anvers à la demande du gouvernement belge auraient voulu mutiler cette statue qui rappelait la défaite de 1815 et auraient plié la queue vers le bas. Outre le fait qu’il est impossible de vouloir plier de la fonte sans la briser, les documents du projet et le modèle réalisé en plâtre pour la fonte du Lion le montrent tous avec la queue basse telle qu’on la voit aujourd’hui.

Le lion étant en fonte de fer, il craint la rouille. Depuis sa création, il est donc régulièrement repeint dans une couleur bronze.

Un monument contesté et détesté

 Le Lion de Waterloo a été l’objet de nombreuses contestations. Très étrangement, il ne fut pas même inauguré : aucune cérémonie n’eut jamais lieu et l’installation du Lion sur son piédestal ne fut l’objet que de courts entrefilets dans quelques journaux.

Dès 1832, après la proclamation de l’indépendance de la Belgique, le député Gendebien proposait à la Chambre de convertir le Lion « odieux à la France » en « bombes et boulets pour servir à la défense de l’indépendance… » Ses collègues Nothomb et de Merode combattirent la proposition qui fut rejetée le 31 décembre 1832.

En 1918, un certain Raymond Colleye proposa de faire sauter le Lion « en signe de solidarité franco-wallonne… » et un député, M. Pépin, proposait de « retourner le Lion et que sa gueule soir tournée vers le nord ». Un député wallon, Victor Ernest proposait en 1925 « la démolition pure et simple du monument ». Ces projets trouvèrent encore un écho en 1995 quand on proposa de descendre le Lion de son piédestal pour en faire la pièce maîtresse d’un musée consacré à la sidérurgie liégeoise. Au cours de son existence, la butte du Lion servit souvent de terrain d’exercice à des extrémistes de tous bords qui l’ont badigeonné dans toutes les couleurs sous des prétextes quelconques.

De slag bij Waterloo (détail)
par Jan Willem Pieneman (1824) (Huile sur toile 576 x 836)
(Amsterdam ; Rijksmuseum ; SK-A-1115)

Le hameau du Lion

En 1815, aucune des maisons qui constitue le petit hameau au pied du Lion n’existait. La construction la plus proche était la maison Valette, encore visible le long de la chaussée de Charleroi, un peu au nord du carrefour avec la route du Lion. A l’aube du 18 juin, le duc de Wellington y déjeuna avec les généraux Byng, Maitland et Chassé. Elle avait abrité durant la nuit, le staff du 95th Rifle.

Le Hameau du Lion avant 1912
(au fond, l’imposant Hôtel du Musée, sur la gauche l’Hôtel des Touristes)
Carte postale ancienne

A l’époque de la construction de la butte, une maison existait déjà : le cabaret Plasman. C’est un certain Piret, époux de Catherine Hugues, qui fit construire cette bâtisse sur un terrain vierge en 1823 et qui, en 1828, la louait au cabaretier, Jacques Plasman, lequel payait une patente pour débit de genièvre de 2 florins, 2 cents. En 1830, ce même Plasman mit tous ses biens en vente publique – y compris son perroquet !… L’acquéreur s’appelait Pierre Lortiaux. La bâtisse, profondément remaniée, et qui devint l’Hôtel des Touristes, subsiste au coin du chemin des Vertes bornes, en face du Panorama. 

Le premier relevé du cadastre de Braine-l’Alleud, daté de 1834, fait mention de trois maisons dont une avec cour sur des terrains appartenant au notaire Evrard. Ce sont ces constructions, jadis de masures partie en brique, partie en terre et couvertes de chaume, qui ont donné le petit groupe de maisons proche la chaussée dont fait notamment partie l’Hôtel  1815 et le restaurant Les Deux Sils, jadis Café des Nations.

En 1828, le gouvernement résolu à éviter les actes de vandalisme, décida d’affecter un gardien à la surveillance de la butte et de construire pour le loger une petite maison située immédiatement au pied de l’escalier. La fonction était réservée à un ancien combattant de 1815 et le premier à l’exercer, de 1829 à 1835, fut le caporal Daniel Vernemmen auquel succéda Lambert-François Martin, qui « régna » sur la butte pendant cinquante ans. En 1885, son fils Jean-Prosper lui succéda. Démolie et reconstruite en 1929, la petite maison fut finalement rasée pour permettre l’érection du Centre du Visiteur.[1]

En face de ce centre, la grande bâtisse qui abrite, notamment, un Musée de cires, une boutique de souvenirs et deux restaurants s’appelait jadis l’Hôtel du Musée. Une légende tenace veut que ce bâtiment ait été construit en 1818 par le sergent-major Cotton, un survivant britannique de la bataille. Il convient de nuancer très sévèrement ce propos. Il est exact que le sergent-major Cotton, né à l’île de Wight en 1793, sous-officier au 7th Hussars, combattit à Waterloo. Mais il n’a certainement rien entrepris en 1818, pour l’excellente raison qu’il ne fut démobilisé qu’en 1826. Du reste, il lui aura fallu un flair particulièrement raffiné pour construire en 1818 un hôtel destiné aux touristes en face d’un monument encore à l’état de projet sur un terrain qui n’était pas encore acquis par l’Etat néerlandais. Le plus étonnant dans tout ceci, c’est encore que personne ne se soit avisé de ces deux contradictions majeures… Bref, Cotton, rendu à la vie civile, revint en Belgique en 1826 et s’installa à la Maison Gertrude, en face de l’Hôtel des Colonnes à Mont-Saint-Jean. Edward Cotton publia un ouvrage très remarqué intitulé « A voice of Waterloo« , souvent réédité, et traduit en français par Gustave Sluse en 1849. La bâtisse en face du Lion, quant à elle, fut construite par Georges Verhaleweyck en 1857. Mais nous savons qu’à sa mort, le 24 juin 1849, le sergent qui avait arpenté maintes et maintes fois le champ de bataille en compagnie de touristes parfois illustres qu’il guidait, avait recueilli une grande quantité de reliques qu’il exposait au public chez lui à Mont-Saint-Jean. Cette collection survécut à son propriétaire et fut accueillie par Verhaleweyck qui donna dès lors le nom d’Hôtel du Musée à son exploitation. En 1895, la collection du feu sergent-major Cotton comptait plus de 400 pièces[2]. A cette époque, l’hôtel du Musée était exploité par une nièce de Cotton. 

L’Hôtel du Musée
(English Hotel)
Carte postale, vers 1880

Reste un mot à toucher du panorama. Et ce d’autant plus que le panorama de la bataille de Waterloo est l’objet d’une demande de classement au patrimoine de l’Unesco introduite par la Division du Patrimoine de la Région wallonne de Belgique en date du 8 avril 2008.

La rotonde fut dessinée par l’architecte Frantz van Ophem en 1911. Elle a un diamètre extérieur de 35 m et mesure 15 m de haut. Le toit se compose de 14 verrières, cachées par un velum conique – qui vient d’être renouvelé – de 20 m de diamètre à la base. Une plate-forme de 9 m de diamètre est élevée à 5 m du sol. Elle permet au spectateur d’être à hauteur de la ligne d’horizon de la toile. Le canevas du panorama de 110 m de long et de 12 m de haut est constitué par 14 bandes de toile cousues. La scène représentée par le peintre Dumoulin se situe vers 16.00 hrs, au moment des premières grandes charges de la cavalerie française. Elle permet au peintre d’illustrer de manière dramatique le fameux épisodes du chemin creux, pourtant une invention intégrale de Victor Hugo… Le panorama, dont une récente expertise a montré qu’il était en bon état et ne nécessitait que des restaurations partielles, fut inauguré en 1912.

.Quelques éléments de bibliographie

 ARC Brabant wallon – Brabant wallon au fils des jours et des saisons. Guide-almanach des villes et villages – Lasne, ARC, 1998

HASQUIN (Hervé) s.l.d. – Dictionnaire d’Histoire de Belgique – Bruxelles, Didier Hatier, 2000

JACQUEMIN (Georges) – Les Boteresses liégeoises à la Butte du lion de Waterloo ? (1826) – Braine-l’Alleud, Editions J.-M. Collet, 2000

LEROY (Isabelle) – Le Panorama de la bataille de Waterloo – Bruxelles, Luc Pire, 2009

LOGIE (Jacques) – Waterloo, l’évitable défaite – Paris, Gembloux, Duculot, 1984

MINISTERE DE LA REGION WALLONNE. Direction générale de l’aménagement du territoire, du logement et du patrimoine. Division du patrimoine – Le patrimoine monumental de la Belgique. Wallonie. Vol. 2 : Province de Brabant, arrondissement de Nivelles, 2ème éd. – Sprimont, Pierre Mardaga, 1998

SPEECKAERT (Georges) et BAECKER (Isabelle) – Les 135 vestiges et monuments commémoratifs des combats de 1815 en Belgique – Waterloo – Relais de l’Histoire a.s.b.l., 1990