La météo à Waterloo

Un "détail" d'une importance capitale

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Auteurs

Abstract

S’il y a un chapitre sur lequel les auteurs ne se sont pas trop disputés, c’est bien celui qui traite du temps qu’il faisait durant la campagne de juin 1815. Il est vrai qu’il leur vient rarement l’idée d’en parler… Cependant, nous allons voir que ce temps va avoir des conséquences insoupçonnées et là, les auteurs s’en sont donnés à cœur joie… Commençons par leur donner la parole.

Les auteurs

En général, les auteurs ne sont pas très généreux en informations sur le temps qu’il faisait le 15 juin, alors que l’armée française se met à marcher sur Charleroi. Ils n’en disent même rien. Seul le commandant Lachouque se risque à émettre quelques avis : « La marche était d’ailleurs lente ; on voyait mal à travers la brume qui stagnait dans les fonds et estompait les lisières des bois. Maintenant le soleil a balayé le brouillard ; il va faire chaud.[1] » Tirons de cette courte remarque la conclusion que la journée du 15 a été belle et chaude. Nous savons en tout cas que la soirée et la nuit du 15 au 16 est magnifique[2].

En ce qui concerne le 16, les auteurs sont un peu plus prolixes. Il fait un peu frisquet mais après la dissipation de quelques brumes matinales, le temps est très beau. Mais il devient très chaud : « 10 h. 15. (…) La chaleur est écrasante.[3]». « A 14 heures 30, alors qu’il faisait une chaleur accablante…[4]  Vers 17.00 hrs, le ciel s’est obscurci : de grosses nuées orageuses ont fait leur apparition ; la chaleur est suffocante. Deux heures plus tard : « Il était 19 heures, la pluie commençait à tomber et l’orage grondait.[5] » « Chaleur étouffante. De gros nuages noirs roulent dans le ciel.[6] » Henry Houssaye, parlant de Blücher, écrit : « Il croit la bataille finie car la nuit vient. Ce n’est pas la nuit. A sept heures et demie, au solstice de juin, le soleil brille encore à l’horizon. C’est l’orage. De grands nuages noirs courent et s’amoncellent dans le ciel, couvrant d’une voûte d’ombre tout le champ de bataille. La pluie commence à tomber à grosses gouttes. Il tonne coup sur coup, avec violence, mais les grondements du tonnerre sont bientôt dominés par le fracas de l’effroyable canonnade qui retentit soudain vers Ligny.[7] » A 19.50 hrs, le soleil se couche. Vers 20.00 hrs, « la pluie a cessé, le vent chasse les derniers nuages[8] » A 20.45 hrs, « le soleil est couché, ses feux rouges apparaissent encore sous les nuées sombres…[9] Le temps est redevenu chaud et lourd, lorsque « le 6ème corps traverse Ligny et s’installe sur le plateau du moulin de Brye dans une atmosphère lourde et un décor de cauchemar, au contact des avant-postes prussiens qui demeureront en place toute la nuit.[10] » La nuit est claire[11] mais assez humide : « les chevaux ont comme nourriture plus de bruyère mouillée et de seigle piétiné que de fourrage…[12] » Il a fait assez frais durant la nuit[13], et tôt dans la matinée, une « petite ondée rafraîchissante[14] », suivie d’une légère brume qui couvre les champs mouillés mais rapidement asséchés par le soleil lorsqu’il perce. Tout cela est un peu contradictoire… Il faut un singulier sens du tragique pour écrire : « Au-dessus de Ligny, de Saint-Amand, des Quatre-Bras, une aube glauque et sournoise se lève, qui dénude les lieux et les êtres de la miséricordieuse parure que la nuit avait étendue sur eux.[15] » Et ne pas avoir très bien compris ce qui se passait le 17 juin au matin pour dire : « Après la canicule d’hier, le temps est devenu froid et pluvieux.[16]. ». Il semble même qu’après quelques heures de soleil, le temps soit redevenu chaud : « Durant la matinée et le début de l’après-midi, pourtant, l’atmosphère est devenue progressivement caniculaire et le ciel s’obscurcit de lourds nuages d’orage.[17]

Le 17 juin 1815, entre deux et trois heures de l’après-midi environ, un orage éclate. Tous les témoins, de tous les côtés, sont unanimes à ce sujet. « Il était près de deux heures (le 17 juin) quand les Français débouchèrent de la route de Namur sur la gauche anglaise. Le temps, très frais le matin, avait tourné à l’orage et de gros nuages noirs s’accumulaient au-dessus de la position alliée. … A ce moment, l’orage éclata et une pluie diluvienne s’abattit sur les deux armées.[18] » La pluie continue, avec plus ou moins de force, jusque vers quatre heures du matin le 18 : «  2 h 30.(le 17 juin après-midi) Vent violent, éclairs tonnerre… Pluie torrentielle. Sur la route de Bruxelles, transformée en rivière… L’Empereur, mouillé jusqu’aux os…[19] » « Vers 6 heures et demie (le 17 juin)… La pluie a cessé mais la brume lourde est épaisse.[20] » « L’armée bivouaque par un temps épouvantable, les hommes trempés jusqu’aux os, traînant 2 ou 3 livres de boue à leurs souliers… Une pluie violente, ne cessant qu’à de rares intervalles,…[21] » « Vers 14 heures (le 17 juin), Napoléon dut déployer ses troupes mais, peu après, un violent orage éclata…[22] » « (Le 17 juin dans la soirée), pendant longtemps, sous la pluie qui avait diminué d’intensité mais ne cessait pas, il [Napoléon] resta à cheval devant la Belle Alliance, scrutant l’horizon dans le crépuscule, cherchant à distinguer les mouvements de l’armée anglaise.[23] » Le soleil s’est couché à 19.57 hrs.

« Le lendemain, la pluie s’arrêta à l’aube, un vent léger balaya la plaine.[24] ».Le soleil s’est levé à 03.48 hrs. « Quatre heures du matin… L’aube grise du 18 juin se lève. La pluie est tombée en abondance durant toute la nuit. Elle est désormais fine et intermittente. Le ciel s’éclaircit un peu…[25]. » 

Je crois qu’il est inutile de multiplier les citations : nous pouvons être sûr de ceci : le 17 juin 1815, vers 15.00 hrs, un orage éclate et des trombes d’eau se déversent sur le terrain où va se dérouler la bataille. Cette pluie, entrecoupée de quelques pauses, dure jusqu’à l’aube du 18, soit vers 04.00 hrs. A ce moment, un vent léger se lève et commence à sécher le terrain. Un pâle soleil apparaît, il ne fait pas très chaud. « Soleil « blanc », atmosphère claire…[26]. Etonnamment, les auteurs ne sont pas très bavards à propos du temps qu’il a fait le 18 juin même mais tout porte à croire que le ciel ait continué à s’éclaircir durant la journée. Ciel bleu et passages nuageux se succèdent, peut-être entrecoupés de l’une ou l’autre averse : « Il était 16 heures et la pluie cessa enfin de tomber.[27].

Voilà donc ce que nous pouvons tirer des auteurs.

Les faits

Grâce aux recherches récentes de Gaston Demarée, chef ff du département R&D météorologique à l’Institut royal météorologique de Belgique et Dennis Wheeler, lecteur au département de géographie de l’University Sunderland (Grande-Bretagne), nous sommes enfin en mesure de connaître avec précision le temps qu’il a fait durant la campagne de Belgique[28].

« D’une manière générale, les années 1810 à 1819 sont considérées comme une période froide », nous disent ces auteurs. « Il s’agissait d’années d’activité solaire plutôt calme. Cette période, marquée par un nombre réduit de taches solaires, a reçu le nom de « Dalton minimum ». En avril 1815 a lieu l’éruption paroxysmale du volcan Tambora en Indonésie, qui a entraîné un an plus tard, ce que l’on a appelé l’année sans été – « the Year without Summer ». Il n’est pas acté que l’été 1815 a été significativement influencé par l’éruption. »

En général, il existe fort peu de sources crédibles dont on puisse se servir pour établir le « bulletin météo » des journées de 1815. Nous avons cependant les observations du Hoogeemraadschap Rijnland, le collège de l’Administration des eaux, digues et polders, qui relevaient trois fois par jour les diverses données météorologiques. Dans ces observations, il faut noter que le mois de juin a été le mois le plus pluvieux de l’année 1815. Cette information est corroborée par les observations personnelles de Guillaume Schamp (1764-1846), un rentier gantois amateur de météorologie qui tenait des carnets où il notait deux fois par jour les relevés qu’il faisait. Il écrivait en une courte synthèse : « Juin : le commencement a été très pluvieux (orages le 12, 17 et 20), le milieu pluvieux, de même que la fin, et extraordinairement froid pour la saison, dont la plus grande chaleur le 17 seulement au 18° degré[29]. Le vent nord-ouest dominant. »

Ceci confirme l’impression générale que l’été 1815 a été plutôt froid.

Nos deux météorologues écrivent : 

« Sur la base des données météorologiques instrumentales collectées, on peut conclure que la situation synoptique au-dessus de l’Europe occidentale au cours de la campagne de Waterloo était déterminée par une zone de basse pression située au Sud de l’Angleterre et au Nord-Ouest de la France et des Pays-Bas. Comme c’est généralement le cas, un front chaud et un front froid qui se suivent en se déplaçant vers l’Est faisaient partie de ce système.
« En plus de l’orage bien connu accompagné de lourds cumulus, d’une pluie torrentielle et de sourds grondements de tonnerre observés le soir du 16 à Ligny, une situation météorologique semblable est à présent également établie pour d’autres secteurs du champ de bataille (Braine-le-Comte et Waterloo). Tous les témoignages concordent : la journée avait été chaude, d’une chaleur lourde et accablante (chaleur étouffante). Les mêmes conditions météorologiques ont été signalées pour la matinée et le début de l’après-midi du 17 juin (brouillard matinal, plein soleil vers midi, chaleur lourde et accablante, coups de tonnerre entendus vers 14 heures). Les deux descriptions indiquent le passage d’un front chaud au sein du système de basse pression accompagné d’activités orageuses plus ou moins à partir de 19 heures 30 le 16 jusque peu après midi le 17 juin.
« Vient ensuite le passage du front froid du système de basse pression de 14 à 15 heures le 17 juin. Ce passage est caractérisé par un orage violent avec déferlement de coups de tonnerres et pluies torrentielles qui s’est maintenu avec quelques interruptions jusqu’au lendemain matin. Le jour de la bataille de Waterloo, la pluie a cessé vers 6 heures et le soleil a tenté de percer. Il faut encore signaler la présence de brouillard sur le champ de bataille : celui-ci était probablement dû à l’évaporation des précipitations tombées. »

Pour nous résumer, en se basant sur les témoins et sur les conclusions de Demarée et Wheeler, voici comment le temps a évolué durant ces quatre jours :

  • Le 15 juin 1815, le soleil s’est levé à 03.48 hrs pour se coucher à 19.56 hrs. Nos champs de bataille étant situés à environ 50° de latitude Nord, le crépuscule civil se situe 46 minutes avant le lever du soleil. De ce fait les premières lueurs sont vers 03.00 hrs tandis qu’à 20.45 hrs, la nuit devient noire. Ces conditions resteront naturellement les mêmes durant les quatre jours. Le 15, au petit matin, temps sombre et pluvieux. Puis le temps devient beau et chaud (entre 22 et 23°C). La nuit est calme et chaude.
  • Le 16 juin. Après dissipation de légères brumes nocturnes, temps beau et chaud (22 à 23°C). Vers 17 hrs, le ciel s’obscurcit très fort et peu avant 19.00 hrs, la pluie se met à tomber avec violence, coups de tonnerre. Cette pluie dure sans doute jusque vers 20.00 hrs [30]. La nuit semble calme mais assez fraîche.
  • Le 17 juin , lorsque le jour se lève, il fait brumeux. Eclaircie vers 10.00 hrs. A midi, le soleil est chaud et la chaleur devient de plus en plus lourde. Vers 14.00 hrs, on entend les premiers coups de tonnerre dans le lointain. A ce moment, le vent est complètement tombé ; chaleur pesante ; les nuages s’amoncellent, l’obscurité tombe. Vers 14.30 hrs, le vent se lève, violent, et la pluie commence à tomber à grosses gouttes. Bientôt, elle devient torrentielle et, avec plus ou moins de force continue jusqu’au 18 vers 06.00 hrs.
  • La journée du 18 est marquée par une succession d’éclaircies, de passages nuageux, et parfois, mais rarement, de quelques averses. Le soir, la lune, dans son premier quart et sa plus grande élévation, est obscurcie par un temps très brumeux.

Du 15 au 19 juin, le soleil se lève à 03.48 hrs et se couche à 19.56 ou 19.57 hrs. Le crépuscule civil, dans cette région située à environ 50° de latitude Nord, dure 46 minutes. Les premières lueurs se situent donc vers 03.00 hrs et la nuit devient noire vers 20.45 hrs.

La lune au soir du 16 juin 1815

Enfin, voici la situation de la lune au cours du mois de juin 1815 :

  • 7 juin : Nouvelle-lune ; lever à 15.53 hrs
  • 14 juin : Premier quartier ; lever à 07.53 hrs
  • 21 juin : Pleine lune ; lever à 18.01 hrs
  • 29 juin : Dernier quartier ; lever à 21.43 hrs

 

  • 14 juin : Premier quartier
  • 15 juin : 9ème jour de la lune
  • 16 juin : 10ème jour de la lune
  • 17 juin : 11ème jour de la lune
  • 18 juin : 12ème jour de la lune

 

  • Le 16 juin, la lune s’esrt levée à 15.03 hrs et s’est couchée à 02.27 hrs. Il s’agissait d’une lune gibbeuse croissante et elle se trouvait dans la constellation de la vierge.
  • Le 17 juin, son aspect était semblable et elle se levait à 15.03 hrs pour se coucher à 02.27 hrs.
  • Le 18 juin, lever à 16.18 et coucher à 02.48.

On constatera donc que le soir du 18 juin, la lune était presque pleine. Et nous pouvons garantir au lecteur qu’aucun réalisateur de film sur la bataille de Waterloo n’a pensé à ce détail…

M.D.