La Belle Alliance

au coeur de la bataille

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Abstract

En Allemagne, et tout particulièrement en Prusse, la bataille de Waterloo est connue comme « Belle Alliance Sieg », la victoire de Belle Alliance. L’une des principales places du vieux Berlin portait le nom de « Belle Alliance-Platz » en souvenir de la mémorable bataille. Depuis 1947, cette place s’appelle Mehring-Platz. Les Berlinois parlent toujours de la Belle Alliance-Platz et il ne fait pas de doute que tôt ou tard, la place, appelée Rondell avant 1815 du fait de sa forme parfaitement circulaire, ne retrouve son nom. Mais il existe encore uneBelle Alliance-Strasse – ainsi d’ailleurs qu’un quai appelé Waterloo-Ufer.
Comme on le verra, la ferme de Belle Alliance, était au centre du dispositif français le matin du 18 juin. Les Prussiens observèrent la coïncidence extraordinaire qu’il y avait entre ce lieu-dit et la situation politique et militaire qui avait mis bas l’Empire napoléonien. Ainsi, à l’instar de Blücher lui-même, prirent-ils l’habitude de désigner la bataille sous le nom de « Belle Alliance ».

Berlin – Belle Alliance-Platz dans les années 1900
(carte postale ancienne)


Un cabaret bien situé…

Le terrain sur lequel est construit la Belle Alliance s’appelait le Rond Cheneau ; c’est du moins sous ce nom qu’on le retrouve dans les actes officiels dès 1697 puis dans ceux de 1752, 1761, 1764 et 1813[1].

Il semble bien que le corps de logis principal ait été construit en 1764 [2] par un certain Monnoie, originaire d’Arquennes. La pièce de terre qui fait face à cette construction, et où Napoléon se tint à plusieurs reprises au cours de la bataille, de l’autre côté du chemin de Plancenoit, porte le nom de Champ du Tri-Motiau. La confusion entre le Tri-Motiau (Trimotiau, Trimotia, Prémotiau) et le Rond Cheneau s’est faite après la construction de la ferme. C’est ainsi qu’Henne et Wauters disent que la Belle Alliance est construite sur le Trimotiau[3]. La Belle Alliance était certainement une exploitation agricole à l’origine. Lorsque les époux Vandergote – Demoor vendirent le bien à Nicolas Delpierre, l’acte de vente du 9 juillet 1813, la décrit comme « Consistant en un corps de logis, grange et écurie y contigus, cour, ensuite de laquelle est encore une grange et une écurie, un jardin et des terres labourables, contenant ensemble deux hectares vingt centiares, deux bonniers, vingt journaux ancienne mesure locale, situé au champ du rond cheneau, vulgairement dit le premotiau[4] » La grange située à l’arrière du corps de logis fut construite en 1772 en même temps que le petit fournil qui est accolé au sud du bâtiment principal. La grange qui prolonge le corps de logis au nord a été construite postérieurement à la bataille.

La Belle Alliance (novembre 2010)

Dans les environs immédiats, on aurait exploité au 19e siècle une saline. C’est du moins ce que nous disent Tarlier et Wauters [5]. Effectivement, on rencontre de l’autre côté de la chaussée, à quelques dizaines de mètres plus au sud, une maison qui porte le nom de « La Saline » et qui est aujourd’hui un restaurant [6]. La Saline est construite sur un terrain connu jadis sous le nom de Champ de Remeval (Reneval, Runeval, etc.) On s’explique difficilement le nom de cette bâtisse : il n’apparaît pas qu’il y ait jamais eu d’affleurement de sel à cet endroit et l’appellation « La Saline » n’apparaît pas dans les textes avant le deuxième tiers du XIXe siècle. Peut-être s’agissait-il d’un dépôt, d’un commerce ou d’une grange à sel.

En 1666, le chantier de pavage de la chaussée venant de Bruxelles atteignait Mont-Saint-Jean et, en 1680, on entamait les travaux en direction de Charleroi qui fut atteint en 1714. A l’époque autrichienne, au cours de laquelle furent construites la plupart des routes pavées de Belgique, les chaussées étaient construites selon le même modèle : un coffre de sable profond d’environ 30 cm servait d’assise à un revêtement de pavés battus à la sonnette [7], très bombé pour faciliter l’écoulement des eaux. Le pavé lui-même était flanqué de 2 cordons de puissantes bordures et de chemins d’été larges de 3 à 4 mètres. Au total, les chaussées ont, en principe, une largeur de 5 à 6 mètres et, au passage des rivières, elles empruntent des ponts larges, tout au plus, de 2 à 3 mètres, ce qui correspond à la largeur du pavé lui-même [8]. La circulation était relativement dense sur la chaussée : c’est par là, en effet, que passait le lourd charroi transportant le charbon de terre de Charleroi vers la zone industrielle de Bruxelles. Inévitablement, la route se couvrait de poussière de charbon et, quand il pleuvait, cette poussière se transformait en une assez peu appétissante boue noire.

La Belle Alliance vers 1880
(carte postale ancienne)

La situation en haut d’une côte du bâtiment à étage unique de la Belle Alliance, le long de la route, en faisait un endroit idéal pour permettre aux attelages de souffler. La contrée est assez sèche mais les gravures anciennes nous montrent un puits dans la cour de la Belle Alliance. Donc, malgré – ou à cause de – la rareté de l’eau à cet endroit, on pouvait y désaltérer les chevaux… et les conducteurs. C’est tout naturellement qu’en 1815, la Belle Alliance se trouvait être un cabaret, appartenant à un brasseur-distillateur de Plancenoit nommé Nicolas-Antoine Delpierre, mais exploité par Jean-Joseph Dedave. Inutile de préciser que pendant la bataille, Dedave était réfugié quelque part et que le cabaret était abandonné.

Mais pourquoi cet estaminet portait-il le joli nom de « Belle Alliance » ? C’est semble-t-il Walter Scott qui attacha le grelot. Il raconte en effet qu’une femme qui habitait là et qui était deux fois veuve épousa en dernier ressort son valet de ferme et que la population voisine fit des gorges chaudes à propos de cette « Belle Alliance ». Une autre tradition veut que ce soit le curé de Plancenoit qui, à l’annonce de ce mariage, s’exclama par dérision : « Nous allons conclure une belle « alliance »[9]. D’après ce que rapporte Jacques Logie, il semblerait que Joseph Monnoie, qui construisit la Belle Alliance, ait épousé en 1764 une certaine Barbe-Marie Tordeur et qu’il mourut un an après. La veuve se serait remariée une première fois en 1766 avec un fermier de Plancenoit, Jacques Dedave, qui décéda en 1770, puis elle convola une troisième fois avec un certain Jean-Jacques Delbauche avant de mourir elle-même en 1777. C’est ce dernier qui aurait été son valet de ferme et qui aurait suscité la verve des villageois de Plancenoit [10]. Que faut-il penser de tout cela ? C’est bien difficile à dire… Il faudrait que nous ayons un peu plus de renseignements qu’une simple inscription dans les registres paroissiaux.

La Belle Alliance après la bataille de Waterloo
par Friedrich Fleischmann (1781-1834). Aquarelle (?). Paris, Musée de la Ville de Paris, Musée Carnavalet.

Une autre tradition, rapportée par Henry Houssaye, dit que : « Le nom de Belle Alliance avait été donné ironiquement à cette chaumière en souvenir d’un mariage du premier propriétaire, qui était vieux et laid, avec une jolie paysanne.[11] » Cette explication n’est pas absolument contradictoire avec la précédente.

En tout cas, pour autant que nous sachions, le nom « Belle Alliance » n’apparaît officiellement dans les actes pour la première fois qu’en 1781, alors qu’il est question de Jean-Baptiste Taymans, locataire entre 1775 et environ 1780, qui est qualifié d’ « ancien fermier de la maison d’auberge et de la ferme nommée Belle Alliance sous la paroisse de Plancenoit…[12] » Mais l’usage devait en être établi puisque la carte de Ferraris, levée entre 1771 et 1777, fait bien mention de la Belle Alliance.

Une inoubliable rencontre au sommet : légende et vérité


The Meeting of Wellington and Blücher (détail), par Daniel Maclise (1861).

 Westminster, House of Parliament, Royal Gallery.© UK Parliament.

 

Le cabaret de la Belle Alliance ne joua aucun rôle dans la bataille et subit peu de dégâts. Il ne fut jamais mis en défense ; il ne fut jamais l’objet d’un quelconque combat. Il ne doit sa célébrité qu’au fait que, bien visible de partout, il marque le centre de la position de l’armée française au début de la bataille. Seule une annexe subit quelque dégât, d’ailleurs peu important. Par ailleurs, il semble bien que, à un moment où l’autre de la journée, Napoléon se soit porté sur la petite hauteur qui domine le chemin qui s’embranche à la Belle Alliance pour rejoindre Plancenoit ; à d’autres moments, il se tint, nous l’avons dit, au Champ du Tri Motiau.

Néanmoins, ce bâtiment sans aucune importance acquit une célébrité universelle : c’est à cet endroit que Blücher et Wellington se rencontrèrent au soir de la bataille. C’est du moins ce que racontent les auteurs et les guides touristiques  et ce que semble confirmer la plaque en marbre blanc que l’on apposa au-dessus de la porte du cabaret  :

« Belle Alliance / Rencontre / des généraux / Wellington et Blücher / lors / de la mémorable / bataille du XVIII juin / M.D.CCC.XV / (se sa)luant mutuellement vainqueurs. »

Cette plaque, usée par le temps, a été remplacée et se trouve actuellement au Musée provincial du Caillou. Il est impossible de dire quand et par qui cette plaque fut placée, mais il ne fait pas de doute que ce fut très peu de temps après la bataille. La plaque conservée au Caillou porte en tout cas la mention « Estaminet » mais alors que le reste de l’inscription a été régulièrement entretenue depuis sa pose, le mot « Estaminet » ne l’a pas été et est ainsi devenu relativement difficile à lire.

Plaque commémorant la rencontre de Wellington et de Blücher
Cette plaque était posée au-dessus de la porte d’entrée de la Belle-Alliance. Elle est actuellement conservée au Musée du Caillou. Remarquez dans le bas l’inscription « Estaminet » à demi-effacée

Les auteurs ne s’accordent pas – c’est le moins qu’on puisse dire – sur l’endroit exact où se rencontrèrent réellement Wellington et Blücher au soir du 18 juin. Petite revue de textes…

 Thiers : 

« Le duc de Wellington et le maréchal Blücher se rencontrèrent entre la Belle Alliance et Plancenoit et s’embrassèrent en se félicitant de l’immense succès qu’ils venaient d’obtenir.[13] »

 Houssaye : 

« Vers neuf heures et quart,… Blücher et Wellington se rencontrèrent devant la Belle Alliance…[14] »

 Chastenet : 

« Pendant ce temps et tandis que Prussiens et Français se battent encore à Plancenoit, Wellington, à la suite de ses troupes, a fait descendre à son cheval la pente de Mont-Saint-Jean et a gravi la rampe opposée. A neuf heures et demie il est devant l’auberge de la Belle Alliance où arrive Blücher.[15] »

 Andrew Roberts : 

« L’enseigne Gronow eut la chance – inestimable pour un mémorialiste assidu – de se trouver présent à l’auberge de la Belle Alliance, où Blücher retrouva Wellington vers 21 heures, le 18 juin.[16]»

 Henri Bernard : 

« Vers 21 heures 15, près de la Belle Alliance, à moins que ce ne soit quelques centaines de mètres plus au sud, Arthur [Wellington] rencontre le vieux Blücher qui a mené la dernière phase des opérations prussiennes, avec son allant habituel, mais aussi avec sa haine tenace et aux cris de « Pas de quartier ». Le maréchal prussien se précipite vers le duc : « Mein lieber Kamerad », dit-il, puis il ajoute, en français, les deux seuls mots qu’il connaît dans cette langue : « Quelle affaire ! » [17] »

 Desoil : 

« Vers 9 heures, Wellington et Blücher s’étaient rencontrés à la Belle Alliance.[18] »

 Jacques Logie est un peu moins laconique :

« Entre neuf heures et demie et dix heures du soir, Wellington revenant de la Maison du Roi où il venait de donner l’ordre de bivouaquer à ses troupes harassées, s’en retourna vers Waterloo par la chaussée, accompagné d’un petit groupe d’officiers. L’un d’entre eux, le lieutenant Basil Jackson relate en ces termes sa rencontre avec le maréchal Blücher :
« En approchant de la ferme de la Belle Alliance, nous vîmes un groupe de cavaliers traversant les champs à notre droite. C’était le maréchal Blücher et sa suite. Les deux grands chefs se serrèrent cordialement les mains et restèrent ensemble environ dix minutes. Il faisait si noir que je ne pouvais distinguer les traits de Blücher et que je dus demander à un officier prussien le nom de la personne avec qui le duc conversait ; j’étais cependant tout près de lui mais pas assez pour entendre ce qu’ils disaient. En quittant Blücher le duc se dirigea vers Waterloo en marchant au pas.[19] »
« Wellington, vingt-cinq ans plus tard, rapporta au cours d’un dîner, cette entrevue : « Je rencontrai Blücher près de la Belle Alliance, nous étions tous deux à cheval, néanmoins, il me donna l’accolade et m’embrassa en s’exclamant : Mein lieb Kamerad ! Quelle affaire ! ce qui était à peu près les seuls mots français qu’il connaissait.[20] » [21]»

Jean-Pierre de Potter semble avoir mieux consulté ses sources : 

« Blücher dira longtemps, pour appuyer sa thèse[26], que les deux généraux en chef se sont rencontrés, au soir du 18 juin, à la hauteur de cette ferme [Belle Alliance]. Ils se sont mutuellement congratulés dans le hameau la Maison du Roi, plus au Sud.
« Wellington nie la rencontre avec Blücher à la Belle Alliance, il prétend n’avoir vu celui-ci que vers Genappe.[22] »

 Tiens, tiens… Logie ne nous a-t-il pas cité un texte du comte Stanhope qui prétend avoir entendu raconter la rencontre de Wellington et de Blücher par le duc lui-même : « Je rencontrai Blücher près de la Belle Alliance Le fin mot de l’histoire serait-il donc du côté des auteurs anglais ? Le sergent-major Edward Cotton raconte :

« Le duc… resta quelques temps avec ses troupes avancées sur la droite de Rossomme, à converser avec le général Vivian, le colonel Colborne et d’autres ; après quoi, ayant promis d’envoyer les provisions, Sa Grâce fit faire demi-tour à son cheval et s’en alla. En retournant à son aise vers Waterloo, vers dix heures, il aperçut un peu avant d’arriver à la Belle Alliance à l’aide d’une lune un peu obscure, un groupe d’officiers montés qui, venant du côté de Frischermont, se dirigeait vers la grand’route de Genappe ; le duc se détourna pour les rejoindre, il se trouva que c’étaient Blücher et son état-major ; ils se complimentèrent mutuellement de la façon la plus cordiale, du glorieux résultat de la lutte, dans laquelle ils avaient été engagés. L’entretien avait duré environ dix minutes, lorsque le vétéran Blücher, après avoir promis de ne pas laisser à son ennemi invétéré le temps de se rallier de ce côté-ci de ses frontières, échangea une poignée de main avec Sa Grâce et partit pour Genappe, ayant envoyé au général Gneisenau, qui commandait l’avant-garde, l’ordre de presser et de harceler l’ennemi, et ne pas laisser l’herbe croître sous ses pieds, ni de lui permettre même de reprendre haleine.[23] »

Des témoins

Jacques Logie avait cité l’ouvrage de sir Basil Jackson. Mais cet officier qui appartenait en 1815 au Corps royal d’Etat-Major (Royal Staff Corps) donne ailleurs une autre version. Dans une série d’articles parue en 1847 dans le Colburne’s United Service Magazine [24], il écrivait : 

« Un peu avant qu’il [Wellington] n’atteigne la Belle Alliance, les silhouettes d’un nombreux groupe à cheval entouré d’une troupe d’infanterie apparurent, malgré l’obscurité, marchant vers la route en provenance de Papelotte et La Haye. Au moment où on l’aperçut, ce groupe était distant d’environ cinquante yards de la route et, à sa vue, le duc, peut-être au courant du fait qu’il s’agissait du maréchal Blücher et de son état-major, obliqua pour aller à la rencontre du brave vieux Prussien. J’étais très proche des deux héros pendant leur courte entrevue qui dut durer environ dix minutes ; mais il faisait trop noir pour que je distingue les traits du vieux Blücher. Le fait que cette rencontre ait eu lieu à deux ou trois cents yards de La Belle Alliance est une coïncidence remarquable ; et très certainement, Blücher dut émettre le souhait que la bataille porte ce nom, comme nous l’avons dit. Il devait être environ neuf heures et demie quand ces hommes remarquables se serrèrent la main et se quittèrent. Le duc regagna la chaussée et avança au pas comme auparavant.[25] »

 Adkin qui donne cette citation, donne un autre avis : celui du général de Constant-Rebecque, qui accompagnait Wellington. D’après le chef d’état-major néerlandais, la rencontre avec Blücher eut lieu non loin du Caillou :

 « Nous étions proche de la ferme de Rossomme. Comme nous avancions vers cet endroit, le duc, parlant de la bataille, dit : « Bien, qu’en pensez-vous ? » Je répondis « Je crois, Monsieur, que c’est la plus belle chose que vous ayez accomplie ». Il répondit : « Bon Dieu, j’ai sauvé moi-même quatre fois la bataille ». Sur quoi, je lui dis : « Je suppose qu’on appellera la bataille Mont-Saint-Jean ». Il répondit : « Non, Waterloo ». Nous atteignîmes Rossomme et trouvâmes la route bloquée par l’artillerie que l’ennemi avait abandonnée. Nous eûmes de grandes difficultés à traverser le hameau de Maison du Roi à cause des pièces abandonnées là ; nous prîmes donc à droite à travers champs et, comme il était dix heures et qu’il faisait complètement noir, le duc ordonna aux troupes de faire halte. Je portai cet ordre à la brigade du colonel Detmers qui bivouaqua entre la Maison du Roi et le bois de Caillois. Nous revînmes sur la grand-route entre la ferme du Caillou et la Maison du Roi et c’est là que nous rencontrâmes le Feldmarshall Blücher, le général Bülow et leur état-major. Nous nous félicitâmes mutuellement et il fut convenu que les Prussiens continueraient à poursuivre ; en effet, le général Gneisenau commandait en personne et avait reconduit l’ennemi d’un bivouac à l’autre ; il avait pris Genappe l’épée à la main et avait capturé le personnel appartenant à Bonaparte qui s’était enfui vers Paris…[26] »

L’avis du duc

Pourquoi, tenant compte de ce dernier avis, les auteurs s’obstinent-ils à situer la rencontre devant la Belle Alliance ?
 

C’est que, aussi ahurissant que cela puisse paraître, ni Logie, ni les autres –sauf Henry Houssaye – n’ont consulté sérieusement les Despatches et les Supplementary Despatches de Wellington. En tout cas, Logie ne les mentionne pas dans sa bibliographie même si à cinq reprises, il cite cette correspondance [27] à propos de faits connexes à la campagne proprement dite.

Blücher und Wellington bei La Belle Alliance
Huile sur toile par Adolph von Menzel (1815 – 1905) München, Neue Pinakotek

Rappelons que la correspondance complète de Wellington à partir de 1799 fut publiée intégralement : tout d’abord The Dispatches of Field-Marshal the Duke of Wellington during his various Campaigns (W.D.) compilées par le lieutenant-colonel Gurwood. Le volume qui porte plus spécialement sur la campagne de Belgique porte le numéro 12. Plus tard furent publiées The Supplementary despatches and memoranda (W.S.D.) en quinze volumes de 1858 à 1872. Dans cette série, c’est le volume 10 qui concerne plus particulièrement la campagne de 1815 ; et enfin The Despatches, Correspondence and memoranda, publiées en huit volumes de 1867 à 1880 par le petit-fils du duc, concerne les années postérieures à 1815.

Si Logie ou les autres avaient été un peu plus attentifs, ils seraient inévitablement tombé sur une lettre du duc de Wellington, datée du 8 juin 1816 et adressée à un certain W. Mudford, Esq., lequel sollicitait avec insistance l’autorisation de lui dédier un ouvrage consacré à la bataille de Waterloo. Mudford avait écrit le 13 avril et Wellington lui avait répondu le 2 mai qu’il ne voulait pas qu’on lui dédicace un quelconque ouvrage s’il n’en avait pas préalablement pris connaissance. Le duc précisait qu’il était particulièrement sensible aux récits concernant la bataille de Waterloo. Il constatait – en 1816 ! – que l’on avait plus écrit au sujet de cette bataille que sur n’importe quel évènement et que, le plus souvent, ces écrits étaient décevants :

« Ceux qui ont écrit à ce sujet ont estimé qu’ils possédaient toutes les informations voulues dès qu’ils avaient eu une conversation avec un paysan de l’endroit ou avec un officier ou un soldat engagé dans la bataille. De tels comptes-rendus ne peuvent être véridiques… » 

Et le duc concluait en mettant son correspondant en garde contre ces auteurs lorsqu’il rédigerait son ouvrage [28]. »

W. Mudford répondit en insistant et demanda au duc où il pourrait trouver des informations dignes de foi. Le 8 juin 1816, le duc reprenait la plume et répétait les raisons qui l’incitaient à être méfiant à l’égard des ouvrages qu’on voulait lui dédicacer ; il poursuivait :

« En réponse à votre demande je ne peux que vous renvoyer à mes propres dépêches publiées dans laLondon Gazette. Le compte-rendu du général Alava est plus proche de la réalité que n’importe quel autre rapport officiel publié mais il contient certaines affirmations qui ne sont pas exactement correctes. On ne peut faire confiance à aucun des autres rapports que j’aie eus sous les yeux. On peut attribuer à certains d’entre eux l’origine des contrevérités qui circulent par le moyen de publications non-officielles dont la presse a regorgé… »

 Le duc – et c’est ici que la chose devient intéressante – continue en citant un exemple : 

« Parmi ces contrevérités, il en est un exemple très remarquable : l’histoire d’une rencontre entre le maréchal Blücher et moi à la Belle Alliance ; et certains ont même été jusqu’à prétendre avoir vu la chaise sur laquelle je me serais assis dans cette ferme. Il se fait que cette rencontre a eu lieu après dix heures du soir dans le village de Genappe [29] ; et quiconque voudra décrire avec vérité les opérations des différentes armées verra qu’il ne pouvait pas en être autrement.[30] »

 

Voilà qui semble définitif… Il n’y a en effet aucune raison sérieuse pour négliger les affirmations de Wellington, émises moins d’un an après des événements dont le souvenir est frais dans son esprit, alors que l’on prend en considération une conversation tenue par Wellington avec lord Stanhope et rapportée – Dieu sait comment ! – par celui-ci près de 70 ans après les faits. S’il y a bien un exemple de témoignage indirect, c’est ici qu’il faut le trouver…

Rassurons le lecteur à propos de Mudford : il publia effectivement son livre en 1817 à Londres, chez Colburn : An Historical Account of The Campaign in the Netherlands, in 1815, under His Grace the Duke of Wellington and Marshal Prince Blucher. Comprising the Battles of Ligny, Quatre-Bras, and Waterloo, with a Detailed Narrative of the Political Events Connected with Those Memorable Conflicts, Down to the Surrender of Paris, and the Departure of Bonaparte for St. Helena.

Cet ouvrage est remarquable du fait des trente-six gravures dessinées sur le terrain quelques semaines après la bataille par James Rouse. Ces gravures ont une importance particulière pour l’histoire de la bataille. Nous y reviendrons.

Basil Jackson

 Quant à Basil Jackson, que nous cite Logie comme un argument définitif, réglons la question une fois pour toute. 

Le lecteur aura peut-être été surpris de constater la différence qu’il y a entre le texte cité par Logie et celui donné par Adkin. Il y a une explication à cela…

En 1815, le lieutenant Basil Jackson était âgé de 20 ans et occupait les fonctions de Deputy-Assistant Quartermaster General soit « attaché adjoint quartier-maître général ». Il faisait donc partie de l’état-major britannique mais à un rang relativement subalterne. Cet officier a pu être considéré comme l’un des derniers survivants de la bataille puisqu’il mourut, retraité colonel, en 1889 à l’âge de 94 ans. Chose curieuse : son père – prénommé également Basil – participa aussi à la bataille de Waterloo : à l’âge de 58 ans, il était capitaine au Royal Wagoon Train ; il mourut à l’âge de 92 ans…

Comme nous l’avons dit, c’est en 1847 que Jackson se décida à publier ses notes sur la campagne de 1815 dans une revue essentiellement destinée aux militaires : le Colburne’s United Service Magazine. A cette époque le duc de Wellington était encore vivant et, le cas échéant, aurait pu émettre un avis sur le compte-rendu de Jackson. Celui-ci se montre donc très prudent puisqu’il est toujours susceptible de démenti et constitue donc une source crédible pour les historiens. Wellington n’émit jamais aucun avis sur le travail de Jackson. De là à en conclure que tout ce que dit Jackson est vrai, il y a un pas. Nous l’avons dit : le duc de Wellington n’était pas très bavard et parlait fort peu de la bataille de Waterloo. Certains historiens qui se sont intéressés à la personnalité du duc n’ont pas hésité à dire que la journée du 18 juin 1815 et la nuit qui suivit constituèrent pour lui un véritable choc traumatique dont il ne se remit jamais. Pour Wellington, la plus sanglante bataille à laquelle il eût à participer était un très mauvais souvenir. Il est très significatif que Wellington, sollicité par tous les éditeurs britanniques et américains, n’ait jamais voulu écrire ses Mémoires, ce qui eût été passionnant. Il se contenta d’accepter que sa correspondance fût publiée par le colonel Gurwood, en qui il avait confiance et à qui il remit la totalité de ses archives. C’est ce qui nous vaut, au total, les 35 volumes des Despatches dont la publication s’échelonna sur 46 ans, de 1834 à 1880. [31]

Malheureusement, après sa mort, le malheureux Jackson, fut victime d’un véritable hold-up intellectuel. En 1903, un certain R. C. Seaton s’empara des articles publiés en 1847 et les « aménagea » à son goût. Cela donna un livre intitulé Notes and Reminiscences of a Staff Officer [32]. En réalité, Seaton avait pour but de mettre les écrits de Jackson « en conformité » avec l’histoire de Siborne. Ce qui donne d’énormes distorsions entre le texte original et la version publiée en 1903. L’ouvrage publié par Seaton n’est donc plus fiable du tout. C’est pourtant celui-ci qui fut traduit en français et publié sous le titre : « Waterloo et Sainte-Hélène. Notes et souvenirs d’un officier d’État-Major [33] » sous la signature du lieutenant-colonel Basil Jackson et publié à Paris chez Plon et Nourrit. C’est la deuxième édition de cet ouvrage, parue en 1912, qu’utilise et que cite Jacques Logie. Hamilton-Williams a pointé de nombreuses différences entre la version originale de Jackson et celle de Seaton au point que, dans son apparat critique, il en arrive à écrire que les deux versions sont très différentes en leur contenu : « Seaton publia Jackson pour le conformer à Siborne et connaissait si mal l’original de Jackson qu’il donne des dates incorrectes de publication de celui-ci en parlant d’octobre et novembre 1843 et de mars 1844.[34] ». Par exemple, dans le récit de la bataille des Quatre-Bras, Seaton fait dire à Jackson que des « étrangers » – entendez des Hollando-Belges – « fuyaient lâchement le long de la route de Bruxelles » ; dans la version originale, Jackson parle seulement des « quelques étrangers qui aidaient les blessés alliés ou qui étaient blessés eux-mêmes »[35].

 En conclusion, nous dirons donc qu’il faut rejeter le témoignage de Jackson s’il n’est pas pris dans sa version de 1847, considérer l’édition de 1903 comme un faux et la flanquer à la corbeille sans la moindre pitié. La traduction française de 1912 doit évidemment subir le même traitement radical.

Une plaque commémorative

Revenons-en donc à notre sujet. Que reste-t-il des témoignages qui parlent de la Belle Alliance comme lieu de rencontre des deux généraux en chef le soir du 18 juin 1815 ? Nous ne pouvons accepter les témoignages de deuxième main, c’est-à-dire ceux qui sont basés sur des données invérifiables. Si les auteurs parlent pratiquement tous de la Belle Alliance, c’est qu’ils sont abusés par ce qu’a raconté Blücher après la bataille et par des témoignages « truqués » à commencer par la fameuse plaque en marbre placée peu de temps après la bataille au-dessus de la porte du cabaret. On connaît mal l’histoire de cette plaque. Mais il est une chose certaine, c’est qu’elle n’a pas été posée par une autorité officielle. En témoigne l’inscription « Estaminet » à demi-effacée au bas de cette plaque aujourd’hui conservée au Musée du Caillou.

Il faut savoir qu’avant l’érection de la butte du Lion, entamée en 1824 et terminée en 1826, et du petit hameau qui l’entoure, le lieu de rendez-vous des touristes désireux de visiter le champ de bataille était précisément le cabaret de la Belle Alliance. C’est ainsi que l’on vit se succéder à cet endroit la moitié des têtes couronnées d’Europe : Frédéric-Guillaume III de Prusse, le roi Guillaume des Pays-Bas (en juillet 1815), le tsar Alexandre (en octobre 1815), le roi George IV d’Angleterre, guidé par Wellington [36] lui-même, en 1821, sans compter les souverains et princes de moins hauts parages. A cette époque, le cabaret était donc mieux exploité qu’il ne l’avait jamais été. Une bonne affaire !…

Le tenancier, tout en ignorant le sens du mot marketing, n’en appliquait pas moins les règles les plus pointues. Quelques semaines après la bataille, il fit peindre sous l’enseigne située au-dessus de la porte les mots « Hôtel Wellington »[37] et « Hôtel » au-dessus de l’enseigne placée sur le pignon. Ainsi donc, en quelques coups de pinceau, le cabaret de rouliers était-il transformé en « Hôtel » et s’enorgueillissait-il du nom du héros britannique auquel les foules de touristes venaient rendre hommage. On raconte d’ailleurs que le cabaretier qui n’était pas la moitié d’un malin, montrait le clou où Napoléon avait accroché son chapeau durant la journée du 18 juin. Le touriste, avide de souvenirs, cherchait à acheter le fameux clou que le cabaretier, très réticent, finissait par lui céder à prix d’or. A peine le visiteur avait-il tourné les talons qu’un autre clou venait prendre la place du précédent [38]. Toujours est-il que, le 17 décembre 1815, le cabaret, dans l’état où il était, fut revendu par Nicolas Delpierre à un certain Richard Matthew Ramsey, natif de Glasgow, qui déboursa la somme astronomique pour l’époque de 12 500 francs-or [39]. L’érection de la butte du Lion constitua pour les exploitants de la Belle Alliance une véritable catastrophe. Il est donc vraisemblable que la fameuse plaque mentionnant la rencontre, aujourd’hui au Caillou, ait été placée à cette époque, soit entre 1815 et 1824, et sans doute par les soins des propriétaires eux-mêmes.

Ceci étant dit, il est bien évident que ce n’est pas sur le terrain que nous trouverons une solution à notre problème. Peut-être pourrions-nous suivre le conseil de Wellington et nous intéresser aux opérations des diverses armées, comme il nous le suggère.

Jusqu’où Wellington a-t-il poussé le soir du 18 juin ?

Tous les témoignages immédiats que nous avons cités semblent d’accord : c’est en revenant vers Waterloo que Wellington rencontra Blücher. Mais d’où revenait-il ?

Après l’échec de la dernière attaque de la Garde impériale, Wellington ordonna l’avance générale des ses troupes après 20 h 00. Seul auteur à être un peu plus précis : le général Desoil écrit : « Marche en avant des Anglais : 8 heures et quart du soir.[40] » Admettons cette heure.

Il reste à ce moment aux Anglais à refouler leurs ennemis vers le sud. Nous savons d’autre part, que certains bataillons français, réunis en carrés, offrent une belle résistance et, loin de se débander, reculent lentement. D’autre part, les Français n’abandonnent Plancenoit qu’à 21 h 30 pour gagner la chaussée de Charleroi, vivement poussés par les Prussiens. Combien de temps les débris des carrés de la Moyenne Garde mettent-ils pour rejoindre les carrés du 1er Grenadiers situés sur la route à 400 m environ au sud de la Belle Alliance ? Autrement dit, combien de temps la Moyenne Garde met-elle à parcourir quelque 1 400 m ? Nous savons à quel point ces derniers combats ont été violents. La retraite de la Moyenne Garde a été lente, entrecoupée d’arrêts [41], rendue difficile par l’état du terrain jonché de cadavres. Cette lente et difficile retraite n’a pas pu prendre moins d’une heure et demie. Les restes de la Moyenne Garde une fois recueillis par le 1er Grenadiers, il reste encore à celui-ci à retraiter vers Rossomme, huit cents mètres plus au sud, ce qu’il fait lentement et en bon ordre, non sans s’arrêter d’ailleurs à plusieurs reprises pour livrer une salve ou pour recueillir le plus de fuyards possible.

On ne peut dès lors pas admettre comme vraisemblable que Wellington, après avoir ordonné l’avance générale de ses troupes à 20 h 00 au plus tôt, ait pu pousser jusqu’à Rossomme ou au-delà pour revenir à Belle Alliance avant 21 h 15. C’est de la simple logique. Il est donc tout à fait exclu qu’il ait pu rencontrer Blücher à la Belle Alliance à 21 h 15 ou auparavant.

Cela posé, la question est maintenant de savoir jusqu’où Wellington est allé sur la route de Charleroi et donc jusqu’où les Anglo-Alliés ont avancé le soir du 18 juin. Pour cela, il faudrait, tout simplement, savoir où ils ont bivouaqué dans la nuit du 18 au 19 juin 1815. Mais la chose n’est pas aussi simple qu’elle paraît. Très étrangement, la plupart des auteurs semblent se désintéresser de la question. Pas une trace de ces cantonnements chez Logie ni chez Desoil. Houssaye est à peine plus bavard : 

« L’armée de Wellington s’arrêta. Les soldats saluèrent d’un triple Hip ! hip ! hurrah ! les Prussiens qui les dépassaient et ils s’établirent au bivouac, en plein charnier.[42] »

Cette allusion au charnier signifie, si nous lisons bien, que les Anglo-Alliés ne sont pas allés au-delà de Rossomme. 
Devos est un peu plus précis quand il écrit : 

« Wellington s’avança jusqu’au Caillou, puis il décida de faire cantonner ses troupes épuisées. Les bivouacs installés le plus au sud se trouvaient aux environs de Rossomme et de Maison du Roi.[43] » 

Devos situe la rencontre avec Blücher après cet ordre de cantonnement. 

C’est Henri Bernard qui est le plus exact :

 « Wellington fait mettre ses unités au cantonnement : les plus avancées s’établissent dans la région Maison du Roi, Rossomme, fermes de Hélicourt (sic) et de Neuve-Cour.[44] »

Retenons cette localisation, nous y reviendrons.


William Siborne fait une allusion évasive à cette question : 

« Pendant ce temps, Vivian, appuyant un peu sur sa droite, conduisit ses hussards beaucoup plus loin en avant de l’armée, du côté français de l’observatoire [de Callois] et établit son bivouac non loin du hameau de Hilaincourt.[45] » 

Puisqu’il s’agit ici de l’armée britannique, on devrait s’attendre à ce que les auteurs anglais contemporains soient un peu plus précis. Or Hamilton-Williams est muet et Mark Adkin ne dit rien de plus… C’est dans la correspondance publiée par H.T. Siborne que l’on trouve quelques données qui nous ramènent aux positions données par Henri Bernard dont nous connaissons donc la source.

Nous connaissons bien la Maison du Roi et Rossomme, mais les fermes d’ « Hélicourt » et de « Neuve-Cour » nous sont encore inconnues.
 

Penchons-nous donc sur la carte de Ferraris. En cherchant un peu, nous trouvons sans difficulté Neuvecour (sic) et Hilaincour (sic) (voir fig. 7). Ces lieux-dits se retrouvent sur l’actuelle carte de l’I.G.N. sous les graphies « Neuve-Cour » et « Hulencourt ».


« Neuvecour » et « Hilaincour » sur la carte marchande de Ferraris

Un coup d’œil à la carte nous indique donc que l’armée anglo-néerlandaise à poussé au plus loin jusqu’à hauteur de Glabais, sur la latitude (54° 10’) passant par Hulencourt et Bruyère Madame et, sans doute, selon les témoignages, à l’ouest de la route de Genappe. Van Zuylen, chef d’état-major de Perponcher, semble indiquer que la 2e division néerlandaise continua la poursuite jusqu’en vue de Genappe :

« Près de Genappe, l’armée française s’arrêta un instant : la multitude de voitures qui encombraient la tête du défilé lui avait fait espérer qu’on ne la poursuivrait pas plus loin : l’arrière-garde mit quelques pièces en batterie à droite et à gauche de la route pour couvrir la position, mais quelques coups de canons que nous lançâmes éteignirent bientôt leur feu et l’infanterie, s’étant glissée entre les voitures, la força à fuir sans arrêt.
« Les tirailleurs de nos troupes qui avaient suivi l’ennemi sur les talons, voyant que l’armée anglaise était relevée par l’armée prussienne, revinrent en partie près de leurs corps ; d’autres, épuisés de fatigue, bivouaquèrent près de Genappe et rejoignirent seulement le lendemain.[46] »

 William Siborne, dans une note, remarque : 

« Le lieutenant-colonel Halkett, avec le bataillon hanovrien de Landwehr d’Osnabrück, ayant continué devant la brigade d’Adam, le long de la grand-route et n’ayant pas reçu l’ordre de s’arrêter, marcha avec les Prussiens jusqu’à ce qu’il atteigne quelques maisons à gauche de la chaussée, près de Genappe ; jugeant alors ses hommes fatigués, et se rendant compte qu’il n’avait aucune troupe britannique derrière lui, il fit halte et occupa ces maisons durant la nuit, après avoir détaché dans (into) Genappe le major du bataillon avec une compagnie, afin de voir ce qui se passait à cet endroit.[47]»

Comme on le voit, tout cela n’est pas très précis… Mais au moins connaissons-nous le point que n’ont certainement pas dépassé les Anglo-Alliés le 18 juin au soir.

Cela ne nous indique pourtant pas jusqu’où le duc de Wellington et son état-major ont, eux, poussé. Néanmoins, les ordres de cantonnements que donne le duc ne l’ont été que quand la position des unités en pointe a été connue et avant qu’il rebrousse chemin vers Waterloo et qu’il rencontre Blücher ; ceci n’est pas contesté. Il est donc vraisemblable que le duc a poussé sur la route jusqu’à la ferme du Gras-Fromage, à la borne kilométrique 24 [48], d’où il a une belle vue sur le village de Genappe. Le duc n’a nul besoin de pousser plus loin pour voir que les Prussiens de Gneisenau, qui commande l’avant-garde, sont aux prises avec les Français qui, dans leur fuite, tentent désespérément de traverser le village. D’autre part, le duc a certainement eu l’œil attiré par les lueurs des incendies qui ravageaient alors le village et n’a certainement pas manqué de curiosité au point de ne pas gravir la côte jusqu’au Gras-Fromage pour aller voir ce qui se passait.

Et Blücher ?

Mais, pour que deux personnes se rencontrent, il faut… qu’il y ait deux personnes… Puisque nous ne savons pas exactement jusqu’où Wellington a été sur la chaussée de Charleroi – même si nous nous en doutons – peut-être est-il possible de savoir quel est le chemin pris par Blücher ?

Retour donc aux auteurs. 

Houssaye : « Blücher suivait celles des troupes de Bülow qui avaient refoulé Lobau.[49] » 

Le fait que Blücher suivait Bülow – ou, du moins, l’accompagnait – est confirmé par Logie : 

« Vers deux heures, l’avant-garde de Bülow commença à franchir la vallée [de la Lasne]. La tâche était pénible vu le mauvais état des chemins délabrés par l’orage de la veille. Le vieux Blücher encourageait lui-même ses hommes…[50] »

 A vrai dire, le trajet suivi par les Prussiens du 4e corps est assez difficile à suivre dans ce que raconte Jacques Logie [51], mais retenons pour l’instant que c’est dans le village même de Lasne qu’il franchit la rivière. Si nous suivons le chemin principal qui part du pont – ou plutôt de la passerelle – de Lasne, nous arrivons immédiatement à Fichermont si, au bois Lionnet, nous prenons à droite, ou à Plancenoit, si nous prenons à gauche.

Dans une suite de cartes extrêmement détaillées [52], Mark Adkin représente l’attaque prussienne contre Plancenoit et contre le 6e corps de Lobau placé au nord du village. Nous n’entrerons pas ici dans le détail des opérations contre le 6e corps (voir Plancenoit), mais nous retiendrons que ce sont essentiellement les 15e (Losthin) et 13e (Hake) brigades qui se trouvèrent en face des bataillons de Lobau. Dès lors, si nous en croyons Houssaye – et il n’y a pas de raison ici pour ne pas le faire – c’est sans doute sur le chemin qui mène de Lasne à Plancenoit et en arrière de ces deux brigades, plus que vraisemblablement avec la réserve de cavalerie du prince Guillaume de Prusse, que se trouve Blücher vers 20 h 00, alors que le combat fait rage dans le village même.

 Le rapport de Gneisenau nous apprend que :

« L’ennemi, quoi qu’il en soit, préserva ses lignes de retraite, jusqu’au moment où le village de Plancenoit, situé sur ses arrières et qui était défendu par la garde, fût, après plusieurs attaques sanglantes, emporté de haute lutte. Dès ce moment, la retraite tourna à la déroute qui emporta bientôt l’ensemble de l’armée française laquelle, dans une épouvantable confusion, poussait devant elle tout ce qui tentait de l’arrêter. Cette déroute prit bientôt l’apparence de la fuite d’une armée de barbares. Il était neuf heures et demie. Le Feld-Maréchal réunit tous les officiers supérieurs et donna l’ordre que le dernier cheval et le dernier homme soient envoyés à la poursuite de l’ennemi.[53]» 

Il apparaît donc clairement, selon le témoignage du chef d’état-major prussien, que Blücher donna les ordres de poursuite – et les plus vigoureux… – avant de rencontrer Wellington. Gneisenau affirme que ces ordres furent donnés après la prise de Plancenoit, c’est-à-dire après 21 h 30. Il est dès lors exclu que Blücher et Wellington se soient rencontrés avant 21 h 30.

Cela dit, une fois ces ordres donnés, vers où se dirige Blücher ? Personne ne nous le dit, sauf Hamilton-Williams : « Blücher, laissant à Pirch le massacre des Français encerclés à Plancenoit, avait, en contournant le village avec une partie du 4e corps, gagné la route de Genappe où il rejoignit Wellington.[54]»

Donc Blücher contourne le village. Par le nord ou par le sud ? Là, nous sommes dans le noir absolu. Aucune précision nulle part… Mais la logique nous inciterait à penser que, puisqu’il est en compagnie de quelques éléments du 4e corps qui poursuivent le 6e corps français, ce soit par le nord et en direction du sud-ouest. Que ce soit par le nord ou par le sud, cela n’a guère d’importance pour notre propos. Ce qui est important, c’est que, puisque l’armée française fuit vers le sud, que l’armée prussienne la talonne, Blücher ne peut pas prendre vers le nord-ouest où se trouve la Belle Alliance et tourner ainsi le dos à ses troupes en marche, mais obligatoirement vers le sud-ouest, en direction générale de Genappe. Voilà qui exclut définitivement la Belle Alliance des lieux où Blücher et Wellington ont pu se rencontrer.

Où le feld-maréchal va-t-il rejoindre la route de Genappe ? Presque à coup sûr entre la Maison du Roi et le Caillou. En effet, s’il avait infléchi sa route plus au sud, il aurait eu à franchir le fossé au fond duquel coule la Lasne, qui à cet endroit s’appelle le ruisseau des Brous, et à traverser le bois qui entoure la ferme de Chantelet, ce qui est inutile et difficilement praticable. C’est alors qu’il se trouve sur le chemin entre Plancenoit et Maison du Roi que les Britanniques qui sont à hauteur du Caillou et qui reviennent vers Waterloo, l’aperçoivent et vont à sa rencontre. Bref, exactement ce que raconte le général de Constant-Rebecque…

A quelle heure ?

Quelle heure est-il au moment où Blücher et Wellington se rencontrent ? Wellington, nous l’avons vu, dit : « Il se fait que cette rencontre a eu lieu après dix heures du soir dans le village de Genappe. » Les auteurs, nous l’avons vu, nous donnent toute une palette d’heures allant de 21 h 00 à 22 h 00. Nous avons déjà exclu que la rencontre ait pu avoir lieu avant 21 h 30. Idéalement, nous devrions savoir à quelle heure Wellington donne à ses troupes l’ordre de s’installer au bivouac. Mais nous n’avons aucune donnée précise à ce sujet. Il nous faut donc essayer de trouver à quelle heure Wellington tourna bride pour revenir vers Waterloo ou combien de temps mit Blücher pour contourner Plancenoit et se diriger vers Genappe. Le seul élément dont nous disposions ici est la vraisemblance. Plancenoit tombe à 21 h 30 et les éléments qui défendaient le village s’enfuient vers le sud-ouest. La route est donc encombrée des derniers débris de l’armée française jusqu’à cette heure-là au moins. Il est donc impossible à Wellington de prendre cette route et de passer devant Rossomme avant 21 h 30. Admettons cette heure. Pour aller jusqu’au Caillou (environ 1 700 m à la suite de ses troupes, il lui faut environ un peu moins d’une demi-heure [55]. Si, comme nous le pensons, il pousse jusqu’au Gras-Fromage, soit 1 500 mètres de plus par une route moins encombrée, nous pouvons compter une vingtaine de minutes de plus. Cela nous mène aux environs de 22 h 15. De là, le retour vers Maison-du-Roi (presqu’exactement 2 000 mètres) prendra environ un quart-d’heure.

La rencontre avec Blücher doit donc se situer aux environs de 22 h 30. C’est exactement ce que le duc nous dit quand il situe ce moment « après dix heures ». Le même raisonnement doit être tenu en ce qui concerne Blücher. S’il contourne Plancenoit par le nord, ce qui est le plus vraisemblable compte tenu du terrain, en partant vers 21 h 30, il lui faut certainement une heure pour se trouver en vue de la Maison du Roi. N’oublions pas que la garde ne se replie pas en désordre et que les combats n’ont pas totalement cessé : le général Duhesme est grièvement blessé entre Plancenoit et Rossomme [56]. Dès lors se trouve confirmée l’heure de la rencontre : 22 h 30 au plus tôt. Si la rencontre avait eu lieu beaucoup plus tard, Wellington aurait plutôt parlé de 23 h 00 que de 22 h 00.

Résumons-nous en une phrase : Blücher et Wellington se sont rencontrés entre le Caillou et la Maison du Roi, plutôt un peu à l’est de la route que sur la route elle-même, entre 22 h 30 et 22 h 45.

On objectera que Wellington, lorsqu’il situe cette rencontre, parle du « village de Genappe ». L’objection est valable. Il est en effet totalement exclu que Wellington ait poussé jusqu’à Genappe même qui, entre 22 h 00 et 23 h 00, est encore le théâtre de sanglants combats. Non que le duc évite les « points chauds » – son attitude durant toute la journée prouve le contraire – mais il n’a pas à se mêler à un combat où ses troupes de sont pas impliquées. Donc, comme nous l’avons dit, il n’est pas impossible qu’il ait été jusqu’en vue de Genappe qui, du fait des incendies, devait être aisément visible d’assez loin. S’il a fait demi-tour à hauteur de la ferme du Gras-Fromage comme nous le pensons, c’est à dire à hauteur de ses troupes qui cantonneront à Hulencourt, il n’a dû avoir aucune difficulté à apercevoir les lueurs des incendies et à percevoir les rumeurs du combat de Genappe. Il aura observé que faire intervenir une de ses unités à l’aide des Prussiens n’aurait fait qu’ajouter à la confusion qui régnait dans ce village et aura, par conséquent, donné ses ordres de cantonnements. Au retour, il rencontre Blücher qui, lui, poursuivra jusqu’à Genappe pour parachever la déroute des Français avant de prendre ses quartiers à l’auberge du Roy d’Espagne en plein village.

Autre objection : tous les auteurs nous disent que lors de leur rencontre, Wellington demanda à Blücher de continuer la poursuite, arguant que ses troupes étaient épuisées. Effectivement, cela ne serait possible que si la rencontre avait eu lieu à Belle Alliance. A cela nous répondrons par trois arguments : 1° personne ne nous dit quel est le contenu de la conversation qu’ont tenue les deux généraux en chef. Tout au plus avons-nous retenu cette phrase de Blücher : « Mein lieber Kamerad ! Quelle affaire ! » rapportée, non sans malice, par Wellington. 2° Nous savons que Wellington donne l’ordre de cantonner ses troupes avant de tourner bride au Gras Fromage et de revenir vers Waterloo, donc avant de rencontrer Blücher. 3° De même, s’il faut en croire Gneisenau, qui était vraiment l’homme le mieux placé pour le savoir, c’est sur le chemin de Plancenoit à la chaussée que Blücher lui donne l’ordre de poursuivre avec « le dernier cheval et le dernier homme » vers 21 h 30, soit avant de rencontrer Wellington.

Dès lors, il ne fait aucun doute que la « répartition des tâches », oserions-nous dire, avait été concertée avant cette rencontre qui ne revêt dès lors plus qu’un aspect strictement symbolique. Il ne faut quand même pas perdre de vue que les deux généraux en chef sont restés en rapport constant toute la journée grâce à leurs officiers de liaison. Ils n’avaient aucun besoin de se rencontrer pour prendre leurs dispositions.

Nous voyons déjà les auteurs, grands ou petits, se lever d’un seul bond : « Mais puisque vous faites à ce point confiance à Gneisenau, comment pouvez-vous ignorer la fin de son rapport : 

« Peu de victoires ont été aussi achevées ; et il n’y a certainement aucun exemple qu’une armée, deux jours après avoir perdu une bataille, ait engagé une telle action et l’ai parachevée aussi glorieusement. Honneur soit rendu à des troupes capables d’une telle fermeté et d’une telle valeur ! Au milieu de la position tenue par l’armée française, exactement au sommet d’une hauteur, se trouve une ferme appelée La Belle Alliance. La marche de toutes les colonnes prussiennes était dirigée vers cette ferme, laquelle était visible de toutes parts. C’est là que se tenait Napoléon durant la bataille ; c’est de là qu’il donnait ses ordres, là qu’il se flattait des espoirs de victoire et c’est là que sa ruine fut consommée. C’est là, également, que par un heureux hasard, le Feld-Maréchal Blücher et Lord Wellington se rencontrèrent dans l’obscurité et se saluèrent mutuellement comme vainqueurs. En commémoration de l’alliance qui subsiste à l’heure actuelle entre les nations anglaises et prussiennes, de l’union des deux armées et de leur confiance réciproque, le Feld-Maréchal souhaita que cette bataille portât le nom de La Belle Alliance.[57] »

L’objection, cette fois, ne tient pas pour quatre excellentes raisons : 1° Cette conclusion a manifestement été rédigée après coup. Elle vient – logiquement pour une conclusion – après la description des combats de Genappe et même après la mention de la fuite de l’armée française au-delà de la frontière. 2° Tout aussi manifestement, elle a été rédigée dans une intention politique : l’allusion à la parfaite entente qui règne entre Britanniques et Prussiens en est la preuve suffisante. 3° Elle est manifestement destinée à soutenir Blücher et à expliquer son désir de voir la bataille porter le nom de Belle Alliance. 4° Elle est, dans ce rapport, la seule allusion à la rencontre entre Blücher et Wellington, à laquelle Gneisenau ne participa pas. En effet, c’est précisément à Gneisenau que Blücher ordonna de prendre le commandement de la poursuite vers 21 h 30. Le chef d’état-major prussien était donc avec l’avant-garde prussienne, devant Genappe au moment où les deux généraux en chef se rencontrèrent. Il ne pouvait donc connaître l’emplacement exact auquel cette rencontre eut lieu. il ne fait donc qu’écrire ce que Blücher veut qu’il écrive.

Venons-en enfin, comme promis, à ce qu’écrit Houssaye à ce propos :

« Blücher, frappé que sa rencontre avec Wellington eût lieu précisément devant la Belle Alliance, pensa à donner ce nom à la bataille où l’alliance des Anglais et des Prussiens avait produit un si grand résultat. Mais Wellington voulait que la victoire – sa victoire – portât le nom du village qui avait eu l’honneur, la nuit précédente, de lui servir de quartier-général.[58] »

 Et l’académicien assortit cette sentence d’une note :

« 1. Rapport de Gneisenau. Müffling, Aus meinem Leben, 217. Hist. 36-37. Von Ollech, Geschichte der Feldzuges von 1815, 252. Lettres d’officiers des brigades Adam et Maitland. (Waterloo Letters, 245, 298,)
« Jaloux sans doute de prouver qu’il n’aurait pas eu besoin des Prussiens pour poursuivre l’armée française, Wellington a nié avoir vu Blücher à la Belle Alliance. Cette rencontre, écrit-il à Mudford (Supplem. Dispatches, X, 508), n’a eu lieu qu’à Genappe et passé 11 heures (sic) du soir. Cette dénégation ne saurait prévaloir contre le témoignage de Gneisenau, dans un rapport public écrit le lendemain de la bataille. Il y a encore le témoignage de Müffling, présent à l’entrevue (Aus Meinem Leben, 217, et Hist., 36-37);  –  de Pozzo di Borgo [59] (Rapport à Wolkonsky, 19 Juin); – du général Hegel (Lettre au roi de Wurtemberg, 23 juin). – Il y a enfin celui du général Vivian (Waterloo Letters, 153)[60] : « Il n’y a pas de doute pour moi que, quand j’ai vu le duc (près de Rossomme), il avait rencontré Blücher. Je lui proposai de poursuivre l’ennemi, mais il me dit : Nos troupes ont eu une journée bien dure. Les Prussiens vont poursuivre. Vous, arrêtez votre brigade. 
« Wellington, après avoir vu Blücher, poussa jusqu’à Rossomme ou jusqu’au hameau de la Maison du Roi. (Lettre de Hervey, Ninetenth Century, mars 1893 ; Kennedy, 151), où s’arrêta la tête de ses troupes, mais il n’alla pas ce soir-là à Genappe. Cela ressort des Mémoires de Müffling, où il est dit (211) que Müffling [61] vint rendre compte au duc à Waterloo, de ce qui avait eu lieu à Genappe ; du récit de Cotton (156) ; et de maint passage des Waterloo Letters. »

Le lecteur en sait assez pour écarter lui-même les témoignages – tous indirects – et citations accumulés par Houssaye. Ce qu’il faut retenir ici, c’est que Houssaye affirme que la « répartition des tâches » eut lieu lors de la rencontre entre Blücher et Wellington, ce que nous nions absolument. L’auteur a l’invraisemblable culot de citer à l’appui de cette affirmation le rapport de Gneisenau dont nous avons déjà parlé et qui dit exactement le contraire de ce qu’il affirme. Rappelons que, d’après Gneisenau lui-même, c’est au moment où Plancenoit tombe que Blücher donne ses ordres de poursuite et que c’est Gneisenau lui-même qui est chargé de les exécuter. Or le chef d’état-major prussien ne dit jamais – et pour cause ! – que ces ordres sont consécutifs à la rencontre des deux généraux en chef ! S’il rapporte cette rencontre, c’est en conclusion de son rapport, pour les motifs que nous avons dits. Il n’affirme en tout cas jamais qu’il a assisté à cette rencontre, ce qu’il n’eût pas manqué de faire si tel avait été le cas.

Quant au dernier paragraphe de la note de Houssaye, nous ne la contestons que sur un point : Wellington a très certainement poussé plus loin que Rossomme et ses troupes ont stationné beaucoup plus loin que l’endroit que l’auteur nous suggère mais il est effectivement exclu que le duc ait été jusqu’à Genappe même. Nous nous sommes assez expliqué à ce sujet. Or Houssaye affirme que c’est après avoir rencontré Blücher qu’il pousse plus au sud. Or tous les témoignages affirment que c’est bien alors qu’il revient vers Waterloo qu’il rencontre Blücher [62], donc après qu’il ait donné ses ordres de cantonnements.

Houssaye pour mettre le lecteur tout à fait hors du coup va jusqu’à modifier l’heure que donne Wellington, dans sa lettre à Mudford. De « after ten of night », il fait « 11 heures »… Tout cela a, naturellement une raison précise : étayer l’affirmation : « Jaloux sans doute de prouver qu’il n’aurait pas eu besoin des Prussiens pour poursuivre l’armée française… ». Or, précisément, Wellington affirme lui-même que ses troupes étaient épuisées et qu’il comptait sur les Prussiens pour parachever la déroute française. La dépêche qu’il envoie à Lord Bathurst de Waterloo, le 19 juin, et où il rend compte de la bataille, porte en toutes lettres :

« I continued the pursuit till long after dark, and then discontinued it only on account of the fatigue of our troops, who had been engaged during twelve hours, and because I found myself on the same road with Marshal Blücher, who assured me of his intention to follow the enemy throughout the night. »

 Ce que le lecteur n’aura aucune peine à traduire :

« Je continuai la poursuite jusque tard après l’obscurité et ne l’interrompis qu’à cause de la fatigue de nos troupes qui avaient été engagées durant douze heures et parce que je me trouvai moi-même sur la même route que le maréchal Blücher qui m’assura de son intention de suivre l’ennemi durant toute la nuit.[63] »

Wellington ne dit pas qu’il a demandé à Blücher de poursuivre les Français mais bien que Blücher lui a fait part, au hasard d’une rencontre, de son intention de poursuivre durant la nuit. Le duc n’a pas besoin d’apprendre que les Prussiens poursuivent à ce moment les Français, puisque, en se portant sur les hauteurs devant Genappe, il l’a constaté de visu ; en conséquence de quoi il met ses troupes au repos. Blücher ne fait que lui confirmer ses intentions en précisant qu’il ne lâchera pas sa proie, dût-il courir après elle toute la nuit.

Ainsi donc, Henry Houssaye, en tordant les textes dans tous les sens, parvient-il à leur faire dire exactement le contraire de ce qu’ils disent… C’est-à-dire qu’il situe la rencontre des deux généraux avant que le duc se porte vers Rossomme (selon lui). Ce qui, en plus d’être faux comme nous l’avons suffisamment démontré, est absurde : il est évident que si tel avait été le cas, le duc et le prince Blücher auraient cheminé ensemble… Cela crève à ce point les yeux que personne n’a vu ce contresens !

Et comme la plupart des auteurs francophones suivent Houssaye sans discernement, ces inexactitudes se retrouvent un peu partout [64]. C’est ainsi que l’on raconte au touriste en visite sur le champ de bataille que le duc quittant l’orme sous lequel il s’était tenu durant la bataille se dirigea lentement vers les fonds (il s’agit du fond Pauquet) puis remonta vers la Belle Alliance où vint à sa rencontre le prince de Blücher. Après une brève conversation et une solide poignée de main, le duc reprit le chemin de Waterloo, « laissant aux Prussiens le soin de saigner l’armée française ». Cette simpliste relation, pour contraire à la vérité qu’elle soit, a au moins le mérite de ne pas encombrer l’esprit des touristes avec des détails « sans importance »…

Qu’ont joué les musiques prussiennes le soir de Waterloo ?

Puisque nous en sommes à parler de détails sans importance, attaquons-nous à la légende tenace qui veut que les musiques militaires prussiennes aient joué le « God save the King » en l’honneur  de leurs alliés britanniques lors de la rencontre de Wellington avec Blücher.

Personne n’ignore qu’au Royaume-Uni, lors de chaque manifestation officielle, et très souvent dans des occasions particulières, on entonne le God save the Queen :

God save our gracious Queen,

Long live our noble Queen,

God save the Queen !
Send her victorious,
Happy and glorious,
Long to reign over us,
God save the Queen !

Cette prière, puisqu’il s’agit bien d’une prière, dont nous donnons la première strophe – officiellement, elle en compte cinq – est généralement considérée comme l’hymne national du Royaume-Uni. En réalité, aucun Acte du Parlement n’a jamais désigné d’hymne officiel pour le royaume. Il s’agit donc plutôt d’une coutume. Heureuse coutume ! Le God save the Queen présente toutes les qualités requises pour un hymne national : court, immédiatement identifiable, facile à exécuter et texte aisé à retenir…

Henry Houssaye écrit   :

« Vers neuf heures et quart (…) Les deux généraux s’abordèrent et, selon l’expression de Gneisenau, « ils se saluèrent mutuellement vainqueurs. » Des musiques de cavalerie prussienne jouaient en passant le God save the King ; au loin le bruit de la fusillade décroissait.[65] » .

 J. Lucas-Dubreton en rajoute : 

« Du côté de Mont-Saint-Jean, on entend maintenant les fanfares prussiennes, qui, poliment [66], jouent le God save the King.[67] »

Imprudemment entraîné sur ce terrain par ce poliment, Georges Jacquemin se laisse prendre au piège et s’envole : 

« Les Prussiens, malgré leur rudesse de comportement, ont la délicatesse de jouer dans la nuit noire de la victoire, sur ce qui fut un champ d’horreur, l’hymne national britannique : c’est le salut cordial d’un loyal allié au frère d’armes, au grand vainqueur de la journée, le field-marshall Arthur Wellesley, duc de Wellington. Un honneur pour le généralissime anglais ![68] »  

 Que l’excellent auteur qu’est Jacquemin ne nous en veuille pas, mais ce qu’il écrit là est une ânerie…

God save the King

L’origine de la musique et du texte du « God save the King » reste très controversée. Il est vrai que les Britanniques, sans être exagérément « jingoists » admettent très difficilement que leur hymne national puisse provenir de l’étranger… Une tradition attribue en effet la composition de ce thème à Jean-Sébastien Bach. Une autre tradition plaît infiniment aux Français et se trouve reprise par des auteurs sérieux. D’après elle, il était de tradition, à l’arrivée du roi de France, de chanter dans les cérémonies le motet Salvum fac regem. En 1686, lorsque Louis XIV vint inaugurer la maison d’éducation de Saint-Cyr, Mme de Maintenon fit chanter à ses élèves une nouvelle version de ce répons, en français et sur une musique de Lully. C’est cette hymne que Mme de Maintenon aurait réussi à faire adopter à la cour anglaise en exil à Saint-Germain-en-Laye et qu’auraient chanté les partisans des Stuarts lors du débarquement raté de Charles III – le Bonnie Prince Charlie – en 1745. Les Hanovre se seraient emparé de la musique et en auraient fait leur hymne [69].

Très longtemps, en Angleterre, on a voulu croire que texte et musique étaient le fait d’un certain Henry Carey (1687 – 1743), musicien et poète, qui aurait entonné le fameux air en 1740. On a voulu croire également que le compositeur en était Thomas Arne (1710 – 1778), l’auteur du célèbre « Rule Britannia ». En réalité, le morceau est beaucoup plus ancien : on en trouve la trace très nette – la première en Grande-Bretagne – dans une composition de John Bull, « Doctor of Musique », compositeur gallois né en 1563, décédé à Anvers en 1628, membre de la Chapelle royale, jouée en l’honneur du roi Jacques Ier au lendemain de la Conspiration des Poudres (1605)[70]. Cette pièce fut rendue populaire lors de son exécution le jeudi 16 juillet 1607 au cours du gala donné en l’honneur du roi par la Corporation des Marchands Tailleurs de Londres. Cette mélodie eut tant de succès que, dès cette époque, on en trouve quantité d’arrangements et de versions différentes, tant pour la musique que pour les paroles, et qu’il devint pratiquement impossible d’en retrouver l’origine.

Heil Dir in Siegenkranz

Il est certain que l’air – vu son immense popularité – fit la navette entre Londres et Paris, à l’époque de l’exil de Jacques II et des tribulations des Jacobites. Il est encore plus certain qu’elle parcourut l’Europe en tous sens. En tout cas, elle n’échappa pas à l’oreille du Dr Heinrich Harries, un pasteur de Flensburg – alors au Danemark – lequel écrivit un chant destiné à célébrer l’anniversaire du roi Christian VII. Le titre de cette pièce, telle que parue dans le Flensburger Wochenblatt du 27 janvier 1790 est le suivant « Lied für den dänischen Untertan, an seines Königs Geburtstag zu singen in der Melodie des englischen Volksliedes « God save great George the King ». Il est donc bien clair que Harries, de son propre aveu, a transposé la mélodie anglaise.

Un certain Balthazar Gerhard Schumacher réduisit le poème de Harries à cinq strophes et, sans fausse honte, le publia comme étant de sa propre composition sous le titre « Berliner Volksgesang » dans la « Speyerschen Zeitung » du 17 décembre 1793. La pièce était dédiée au roi de Prusse Frédéric Guillaume II. La « chanson populaire »eut tant de succès qu’elle ne tarda pas à passer pour l’hymne national prussien sous le titre « Heil Dir in Siegenkranz », constitué par son premier vers. Au cours du XIXe siècle, une grande partie des principautés allemandes l’adoptèrent avec des textes légèrement différents. Ce fut le cas de la Bavière (dès 1806), du Wurtemberg, de la Saxe, du grand-duché de Bade, du grand-duché de Mecklembourg-Schwerin, de la Hesse, du duché d’Anhalt, etc. Rien d’étonnant donc qu’à la création de l’Empire allemand en 1871, on en vint à considérer cet hymne comme celui du Reich.

Vidéo YouTube #58 Heil Dir in Siegenkreuz

Il n’en reste pas moins qu’après la Guerre de Libération allemande de 1813, « Heil Dir in Siegenkranz » était considéré comme l’air national prussien. Et c’est ainsi qu’au soir de Waterloo, les musiques prussiennes jouaient avec un bel enthousiasme leur propre air national… Les témoins britanniques en furent frappés et se méprirent assez généralement sur les intentions nourries par les Prussiens alors qu’ils jouaient « Heil Dir… »… Méprise nourrie et entretenue avec amour par les auteurs qui en vinrent à écrire que les Prussiens jouaient le « God save the King » en l’honneur de leurs alliés…

« Heil Dir… » servit à la Prusse jusqu’en 1918. Puisque nous y sommes, donnons quelques précisions au sujet de l’hymne qui succéda officiellement en Allemagne au « Heil Dir… »

Deutschland über alles

L’hymne allemand Deutschland über alles (officiellement Deutschlandlied), dont la musique est de Joseph Haydn, est un « piratage » pur et simple… C’est en 1795 que Joseph Haydn, revenant d’Angleterre où il avait été frappé par la popularité du « God save the King », émit l’opinion que l’Autriche devrait, en cette époque troublée, bénéficier d’un tel « Volksgesang ». Son ami, le baron van Swieten qui était préfet de la Bibliothèque impériale et royale, trouva l’idée intéressante et commanda un poème à Lorenz Haschka qu’Haydn devait mettre en musique. Le texte souhaitait bonheur et prospérité à l’empereur. Le nouveau morceau fut exécuté pour la première fois le 12 janvier 1797, à l’occasion de l’anniversaire de l’empereur du Saint Empire romain germanique François II. Les Viennois furent conquis par ce nouvel hymne qui, progressivement, devint officiel. Haydn l’inclut dans son Quatuor à cordes en do op. 76 n° 3 dont il constitue le deuxième mouvement. La composition de Haydn connut quelques modifications de texte mais servit d’hymne officiel à l’Autriche-Hongrie jusqu’en 1918.

En 1841, un poète allemand, Henri Hoffmann von Fallensleben, adapta de nouvelles paroles sur la mélodie de Haydn. Le poème commençait par « Deutschland über alles… » (L’Allemagne avant tout…). Fallensleben était un partisan acharné de l’unité allemande, laquelle n’était encore à cette époque qu’un rêve. C’est une mauvaise interprétation de son texte qui a permis à certains de dire que le poète voyait l’Allemagne au-dessus des autres nations. En réalité, il voulait dire que l’idée allemande devait surpasser les particularismes locaux d’une Allemagne divisée en une multitude de principautés indépendantes. LeDeutschland über alles, quoique parfois joué au cours de certaines manifestations patriotiques, avait un ton républicain – toute référence à un souverain quelconque en étant rejetée et l’idéal d’unité allemande allant souvent de pair avec l’idéologie libérale – qui ne plaisait guère aux autorités constituées. Ce n’est donc qu’en 1922 que la République de Weimar fit du poème de Fallensleben et de la musique de Haydn son hymne officiel.

Le IIIe Reich, opérant un glissement sémantique sur la formule « Deutschland über alles » que l’on comprit alors comme « L’Allemagne au-dessus de tout », estima que l’hymne correspondait parfaitement à l’idéologie de domination mondiale véhiculée par les nazis. Il conserva donc l’hymne de Weimar mais rendit obligatoire l’enchaînement de la mélodie de Haydn et du « Horst-Wessel-Lied » qui était l’hymne officiel du NSDAP depuis 1930. 

C’est sans doute au fait que le Deutschlandlied avait été choisi par la République de Weimar – de même d’ailleurs que le drapeau noir-rouge-or – que l’hymne allemand doit d’avoir survécu au IIIe Reich, en remplaçant, pour éviter toute équivoque, le premier couplet par le troisième : « Einigkeit und Recht und Freiheit für das Deutsche Vaterland » (Unité, Droit et Liberté pour la Patrie allemande). Quant à l’Autriche, après avoir chassé les Habsbourg du pays, elle abandonna le « Gott erhalte… » pour adopter une mélodie de Mozart sur des paroles très bucoliques.

Erreur de lecture de carte…

Reposons nos archets et revenons-en à notre cabaret…

Très récemment, un excellent auteur, M. Bernard Coppens, dans un ouvrage sur les mensonges de Waterloo a émis une hypothèse que l’on peut sans crainte qualifier de révolutionnaire. Le plus simple est de lui donner la parole :

« Pendant près de deux siècles, historiens et stratèges se sont penchés sur la bataille de Waterloo et ont tenté d’en résoudre les énigmes. Une donnée essentielle semble cependant avoir toujours échappé aux analystes : Napoléon et son état-major avaient une vision fausse du champ de bataille, et cette erreur de localisation a logiquement entraîné des erreurs de commandement et d’exécution.
« Cette mauvaise perception porte sur deux points :
-          Napoléon s’est trompé sur la situation du village de Mont-Saint-Jean, dont il se croyait plus proche qu’il n’était en réalité, et il a cru que l’armée anglaise était retranchée dans ce village, alors qu’elle était disposée 1 000 mètres en avant de celui-ci ; (…)[71] »

S’en suit une longue démonstration dont il ressort que Napoléon a décalé les localisations et a pris la ferme de Mont-Saint-Jean pour le hameau de Mont-Saint-Jean, la ferme de la Haye-Sainte pour celle de Mont-Saint-Jean, la Belle Alliance pour la Haye-Sainte et Rossomme pour la Belle Alliance. Cela est résumé en un croquis qui fait toute la page 158 de son ouvrage.

Disons-le tout de suite : cette hypothèse est intéressante à examiner et expliquerait sans doute quelques détails bizarres relevés par Coppens dans les écrits des témoins français de la bataille. A l’époque où il émit pour la première fois cette hypothèse sur son site Internet [72], Coppens suscita la colère de Jacques Logie qui, révolté par l’idée que l’on puisse suspecter Napoléon de ne pas savoir lire une carte, lui répondit par une lettre sans aménité. Le débat fut interrompu par la mort de Logie. Mais dans sa réfutation, on ne trouve pas l’élément qui, à lui seul, suffit à renverser l’hypothèse de Coppens : la Belle Alliance.

Nous avons expliqué que la Belle Alliance était un cabaret. Comme tout cabaret, celui-ci, en activité depuis une trentaine d’année sans doute, portait une enseigne. Et même une enseigne que l’on voyait de très loin puisqu’elle était posée sur le pignon de la maison, ce pignon caché aujourd’hui par la grange construite postérieurement à la bataille. Comme sur le panneau fixé au-dessus de la porte, ce panonceau portait la mention : « A la Belle Alliance ». En témoignent deux gravures que nous reproduisons.

La Belle Alliance au lendemain de la bataille
James Rouse, Gravure aquatinte coloriée à la main.
Extrait de W. Mudford : An Account of The Campaign in the Netherlands in 1815, Londres Henry Colburne, 1817. (Courtoisie de Cl. Van Hoorebeeck)

Le croquis de la belle gravure de James Rouse a, selon toute vraisemblance, été exécuté sur place quelques mois après la bataille. On y remarque le panneau, enrichi de la mention « HOTEL » sur le pignon du bâtiment et le panonceau au-dessus de la porte d’entrée portant la mention « A la Belle Alliance Welling(ton) Hotel ». Rouse a manifestement voulu montrer l’état de la Belle Alliance le lendemain même de la bataille. C’est ce qu’indiquent les morts et les blessés qui jonchent le terrain et même la route. Le petit groupe de cavaliers à gauche de l’image est, sans doute, une évocation du duc de Wellington. Il est évidemment totalement invraisemblable que le 19 juin 1815, le cabaretier ait eu le temps de récupérer sa maison et d’y faire « enrichir » ses enseignes. C’est ce qui, paradoxalement, plaide en faveur de la véracité de la gravure. Rouse a en effet « photographié » la Belle Alliance au moment où il l’a vue : en témoigne le puits qui, vraisemblablement, a dû souffrir durant la bataille et être reconstruit peu de temps après. Nous ne le voyons en effet pas sur l’estampe d’E. Walsh publiée en 1815 et datée, en bas à gauche, « 25th June 1815 ». Le titre de cette estampe est assez significatif : « Burial Party Near la Belle Alliance 7 days after the Battle »

Burial Party Near la Belle Alliance Seven Days after the Battle
Estampe d’E.
Walsh, datée (en bas, à g.) « 25th June 1815 » (Coll. part.)

L’estampe de Walsh a été intégralement recopiée par le peintre allemand Friedrich Fleischmann (1791-1834) dans une petite aquarelle conservée à Paris au Musée Carnavalet. Mais il est évident que Walsh a effectivement levé le croquis de son estampe le 25 juin 1815. Cette image est donc très vraisemblablement le premier dessin (connu) réalisé sur le champ de bataille après le 18 juin 1815.

La Belle Alliance
Dessin à la plume et lavis de Dennis Dighton
Catalogue de la vente Sothebys du 7 juillet 2011, lot n° 280.

Le 7 juillet 2011, Sothebys à Londres mettait en vente une série de neuf paysages du champ de bataille de Waterloo dus à Dennis Dighton, dessinateur officiel du Prince régent. Il visita le champ de bataille quelques jours après les combats et y effectua toute une série d’études, dont plusieurs appartiennent à la Royal Collection. Les neuf paysages vendus à Londres appartenaient depuis 1967 à Walter Brandt. Parmi celles-ci, nous trouvons une étude représentant la Belle Alliance.

 

Ces quatre illustrations ont en tout cas un point commun : elles montrent toutes la Belle Alliance avec ses enseignes…

Il n’y a donc aucune exagération à affirmer que, le 18 juin 1815, le bâtiment était orné de ses panneaux et que quiconque sachant lire pouvait dire à coup sûr quel était son nom.

Or nous lisons dans Houssaye : 

« Vers six heures et demie (du soir, le 17 juin), Napoléon atteignit avec la tête de colonne les hauteurs de la Belle Alliance… La nuit approchait, et presque toute l’infanterie se trouvait encore très en arrière. L’empereur fit cesser le feu. Pendant la canonnade, il était resté près de la Belle Alliance, exposé aux boulets que le capitaine Mercer, qui l’avait reconnu, dirigeait sur l’état-major…[73] »

 

Donc, à 18 h 30, le 17 juin, en plein jour, Napoléon est passé devant la Belle Alliance. Il y a peut-être même stationné. Même s’il pleuvait, il est impossible qu’il n’ait pas aperçu les enseignes de la Belle Alliance. Dès lors, dès le 17 au soir, il était parfaitement fixé sur l’identité exacte du lieu et il n’a pas pu le confondre avec la Haye-Sainte ni avec Rossomme. A moins d’admettre que l’empereur ne savait pas lire du tout…

M.D.