L’étendard du 18e régiment de dragons

Une étrange aberration politico-administrative

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Abstract

Reconstituer un ordre de bataille n’est jamais chose aisée. En ce qui concerne la campagne de Belgique, toutefois, les sources sont, en général, d’accord entre elles. A de rares exceptions près, comme la composition de la 1ère brigade de la 6e division du 2e corps où les plus sérieux auteurs ont parfois placé le 2e régiment d’infanterie légère au lieu du 3e de ligne, ignorant ainsi une modification de dernière minute, nous trouvons partout les mêmes données. Pourtant, il arrive que le lapsus d’un historien ou l’erreur de lecture d’un imprimeur provoque des aberrations qui, rendues officielles, deviennent impossibles à corriger. Tel est l’aventure de l’étendard du 18e régiment français de dragons.


Créé par l’ordonnance royale du 24 janvier 1744, le régiment des dragons du Roi est mis sur pied le 1er mars suivant par le comte de Creil, jusque-là sous-lieutenant de la Compagnie des Grenadiers de la Maison du Roi. Le Roi-dragons est donc le plus récent des régiments de dragons créé sous la Monarchie. Le régiment offre la particularité d’avoir été composé à l’origine de 15 compagnies tirées des 15 régiments de dragons existant alors. Ses guidons portaient donc la devise « Multorum virtus in uno » au lieu du traditionnel « Nec pluribus impar ».

Engagé dès sa création dans la guerre de Succession d’Autriche avec l’armée de la Moselle, il passe l’hiver en Souabe, il reste sur le Rhin en 1745 ; en 1746, à l’armée de Flandre (Mons, Charleroi, Rocourt). En novembre de la même année, on le rencontre en Provence où il contribue à faire lever le siège d’Antibes et à repousser les Impériaux au-delà du Var. En 1747, à Valence puis à Briançon.

La Guerre de Succession d’Autriche le voit en Alsace, à Lyon, à Saint-Chamond, au Puy, au Vigan, puis à Neuss, dans l’armée du Bas-Rhin avec laquelle il participe à la prise des duchés de Gueldre et de Juliers, à la conquête de la Frise orientale… En décembre, il rejoint l’armée du Hanovre avec laquelle il subit le désastre de Crefeld en 1758. En novembre de cette année-là, il s’illustre en prenant seul la ville de Schwartzhausen et le château du Katze  En 1759, à la bataille de Minden, en 1760, à Corbach et Warburg. A la fin de la guerre de Sept ans, le régiment est réorganisé et mis en garnison à Strasbourg. En 1792, avec son nouveau numéro 18, il est à l’armée des Alpes puis de 1793 à 1795 dans les Pyrénées occidentales et, après un court passage en Vendée, en 1796 et 1797 à l’armée d’Italie. De 1798 à 1801, le régiment est en Egypte et, à son retour, cantonné à Nevers. En 1805, dans la Grande Armée, il fait la campagne d’Autriche (Austerlitz), celle de Prusse (Iéna) et celle de Pologne. En 1808, il passe en Espagne. Le 7 décembre, trois de ses officiers sont assassinés à Ledrija, en Andalousie. L’aigle du 1er escadron est perdu lors de la retraite du Portugal en 1809. En 1813, il repasse en Saxe (Leipzig), fait la campagne de France (Brienne, Montereau, Saint-Dizier).

Le 1er août 1814, le régiment est renuméroté 13 puis récupère son numéro 18 aux Cent-Jours.

Se place ici un insondable mystère qu’il nous a fallu beaucoup de temps et beaucoup de patience pour essayer de résoudre.

Wikipédia consacre un article fort incomplet au 18e dragons qu’il illustre avec l’étendard de l’actuel 18e dragons. Sur cet étendard sont brodés les honneurs de bataille suivants :

La Moskova  1812

Hanau  1813

Champaubert  1814

Fleurus  1815

Alsace  1914

Artois  1914

AFN  1952-1962

Par ailleurs, le général Susane écrit : « Il fait la campagne de France au 5e corps de cavalerie, et celle de 1815 au 7e corps d’armée. Il s’est distingué à Ligny. [1]  » Or, si l’on consulte le Martinien, il n’est comptabilisé aucune perte en officier pour le 18e dragons en 1815 [2] . Ce que Digby-Smith traduit par un sec « 1815 : nil  [3] ». Cela ne prouve rien : un régiment de cavalerie peut parfaitement s’être distingué sur un champ de bataille sans y avoir perdu aucun officier. Mais cela est quand même hautement suspect.

La première chose à faire est de vérifier si l’illustration de WP n’est pas erronée comme le sont trop souvent les informations collectées dans cette encyclopédie contributive. Il faut donc consulter la « DÉCISION N° 12350/SGA/DMPA/SHD/DAT relative aux inscriptions de noms de batailles sur les drapeaux et étendards des corps de troupe de l’armée de terre, du service de santé des armées et du service des essences des armées » que l’on trouve dans le Bulletin officiel des armées BOC n° 27 du novembre 2007 (texte 3). Effectivement, nous y trouvons la mention de « Fleurus 1815 » dans les honneurs de bataille portés sur l’étendard du 18e dragons. Cette mention est rare : outre le 18e dragons, seuls le 9e cuirassiers et le 16e dragons en bénéficient. Et, effectivement, ces deux derniers régiments étaient bien à Ligny et s’y sont distingués.

Mais voilà ! On aura beau fouiller : aucun ordre de bataille ne mentionne le 18e régiment de dragons parmi les unités incorporées dans l’Armée du Nord en 1815…

Il fallait donc chercher où pouvait se trouver le 18e dragons en 1815. Tous les auteurs mentionnent que, outre l’Armée du Nord, sept autres armées composaient l’armée française à cette époque : l’Armée du Rhin  (sous Rapp), l’ Armée du Jura (Lecourbe), l’Armée des Alpes (Suchet), l’Armée du Var (Brune), l’Armée des Pyrénées orientales (Decaen), l’Armée des Pyrénées occidentales (Clauzel), l’Armée de l’Ouest (Lamarque), à quoi, il faut ajouter la garnison de Paris (Davout). Malheureusement, aucun de ces auteurs ne donne un ordre de bataille de ces armées et c’est tout juste si, obnubilés par ce qui se passait en Belgique, ils donnent un bref compte-rendu de leurs opérations (quand ils en parlent).

Nous en étions là de notre recherche, quand, désespérant de jamais trouver le mot de l’énigme, la chance ne nous avait souri en nous faisant tomber par le plus grand des hasards sur un document mis en ligne par la « Société d’Etudes historiques révolutionnaires et impériale ». Nous ne connaissons pas cette société, mais l’authenticité du document [4] ne saurait faire de doute : il s’agit d’un : « Bon pour Deux Rations de Pain pour deux ordonnances près Mr le Mal de camp Montfalcon pour le 12 du courant. A Miribel le 12 juillet 1815, (sé) L’aide de camp Pautrier. » Une mention porte : « Pour la commune de St Maurice de Beynost » et le tout est surmonté d’un grand « 18e régimens de dragons » souligné.

Or, effectivement, Miribel-les-Echelles est très voisin de Saint-Maurice-de-Beynost ; tous deux se trouvent dans le département de l’Ain le long de la D 1084 (qui conduit à Genève) à une quinzaine de kilomètres de Lyon. La mention simultanée des deux villages ne laisse aucune place au doute. D’autre part, nous savons avec certitude que le maréchal de camp Montfalcon se trouvait en Savoie le 27 juin 1815, qu’ensuite, il retraita lentement pour se porter vers Oyonax, le 6 juillet, et que, par après, il revint en escarmouchant vers Lyon. Il se trouvait donc bien dans les parages de Miribel le 12 juillet.

Donc, selon toute vraisemblance, le 18e dragons devait faire partie de l’Armée des Alpes, sous le commandement du maréchal Suchet, duc d’Albufera, dont le centre d’opérations était à Lyon. Et cette armée ne comptait qu’un seul corps d’armée : le 7e ! Nous avons ici une parfaite illustration de ce que l’on ne cesse de répéter aux étudiants : « Lisez bien la question avant d’y répondre. » Susane ne nous avait-il pas dit que le 18e « avait fait (la campagne) de 1815 au 7e corps d’armée »… Et, quoique nous ayons fait beaucoup de détours pour y arriver, c’est exactement la conclusion à laquelle nous sommes parvenu.

Il n’en reste pas moins que Susane nous dit aussi que le 18e « s’est distingué à Ligny ». Là, nous sommes bien en peine de trouver une explication rationnelle. La seule hypothèse que nous ayions envisagée est que l’écriture du général Susane ait induit le compositeur de son livre en erreur et qu’il ait lu « Ligny », là où Susane avait écrit « Lyon ». Or, l’ouvrage de Susane, depuis sa parution, a été la « Bible » de tous ceux qui voulaient retracer le passé des régiments français de cavalerie et, donc, plus que vraisemblablement, des fonctionnaires des Archives de la Guerre, puis du Service historique des Armées, dont émane finalement la « Décision n° 12350… » dont nous avons parlé. Partant du principe que Susane ne se trompe que très rarement, du fait qu’un régiment dont Susane dit qu’il s’est « distingué » s’est effectivement très bien comporté, ils auront donc fait comme ils l’on fait pour le 9e cuirassiers et le 16e dragons et ils auront accordé l’honneur de bataille « Fleurus 1815 » au 18e dragons.

Voilà comment un régiment de dragons qui escarmouchait avec les Piémontais et les Autrichiens dans les contreforts des Alpes voit son drapeau orné du nom d’un bourg dont il était distant de plus de 700 kilomètres. Et l’on voudrait que nous ne soyons pas extrêmement méfiant quand nous manions les sources… Le plus étonnant, c’est que tout cela n’ait jamais été remarqué par personne…

Fin 1815, le 18e dragons était licencié et l’on ignore où a été versé son dépôt. Il est possible que bon nombre de ses hommes, stationnés à Lyon, aient été rejoindre les Chasseurs de l’Isère (n° 11), régiment formé le 1er avril 1816 avec des volontaires et d’anciens cavaliers d’origine dauphinoise. Ces Chasseurs de l’Isère reçurent le numéro 6 en 1831. De telle sorte seul que le 6e Chasseurs à Cheval, dissous en 1998, aurait très éventuellement pu faire remonter ses traditions au prestigieux régiment de  Roi-dragons.

 

Michel Damiens.

 

 


[1] L. Susane, Histoire de la Cavalerie française, II, Paris, Hetzel, 1874,  p. 321.

[2] A. Martinien, Tableaux par corps et par batailles des officiers tués et blessés pendant les guerres de l’empire (1805-1815), Paris, Lavauzelle s.d., p. 558 ; Martinien, Supplément aux Tableaux…., Paris, Fournier, 1909, p. 94

[3] Digby Smith, Napoleon’s Regiment, Battle Histories of the Regiments of the French Army, 792-1815, London, Greenhill Books, 2000, p. 251.

[4] http://assosehri.monespace.net/18edragons/page3.html Le document porte dans la série le numéro « sehri p605 ».