Hougoumont

Une clé de la bataille de Waterloo

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Auteurs

Abstract

De l’avis général des auteurs, les combats qui ont entouré le château-ferme d’Hougoumont le 18 juin 1815 auraient constitué une diversion destiné à forcer le duc de Wellington à dégarnir son centre pour venir au secours de son aile droite. Est-ce possible ? Et qu’en est-il exactement ?

Le Goumont
(avril 2011)

Le domaine

Un peu de généalogie

C’est, nous dit-on, en 1777, lors de la parution de la carte de Ferraris, que l’on vit apparaître le nom de Hougoumont. Avant cela, on disait Goumont ou Gomont. Cette modification serait due aux arpenteurs de Ferraris qui, interrogeant les habitants sur le nom de la propriété, auraient transcrit « château d’Hougoumont »pour « château du Goumont ». Depuis 1984, tous les auteurs se sont engouffrés comme un seul homme dans cette explication donnée par Jacques Logie [1].

Reprenons les choses à la base. D’après Jacques Logie, qui, malheureusement ne cite pas ses sources, on rencontre le terme « Gomont » en 1358 dans un acte de la cour allodiale de Brabant. En 1386, il est fait mention de la « tenure et maison » de Gomont, sise à Wérissart [2] dans la seigneurie de Braine-l’Alleud.

Tarlier et Wauters [3] nous disent qu’en 1474, l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem (l’ordre de Malte) procéda à la cession de 12 bonniers [4] de bois, dits le Goumont, et de 12 bonniers de bruyères contiguës pour la somme de 100 couronnes d’or. Il n’est pas question de la maison dans cet acte. L’acquéreur aurait été un certain Jean del Tour dit le Hyaumet, originaire de Bruxelles. Avant 1536, le bien passa aux mains du père de Pierre du Fief, procureur général du Conseil de Brabant de 1523 à 1554, qui donna une extension notable au domaine. En 1562, le domaine appartenait à Pierre Quarré et resta dans sa famille jusqu’en 1637 quand il fut acquis par Arnold Schuyl, sire de Walhorn [5]. Ce doit être à cette époque qu’a été construit le château. Après 1671, il passa à Juan d’Arazola de Oñate. D’après l’État de la noblesse de Bourgogne et des Pays-Bas, cette famille est originaire de la province de Guipùzcoa, dans le pays basque espagnol. Juan (I) Arazola doit être arrivé dans nos provinces avec l’archiduchesse Isabelle dont il était repostero de camas (gentilhomme de la bouche). De son mariage avec Marie d’Arrechevalata sont issus trois enfants dont l’aîné, Jean (II), qui fut secrétaire de la chambre des archiducs. En 1611, ce dernier, né en Espagne et venu avec ses parents dans les Pays-Bas, épousa Beatrix Heath, une jeune anversoise d’origine anglaise. De ce couple, inhumé à Sainte-Gudule à Bruxelles, naquirent trois enfants dont l’aîné,Jean (III) de Arazola de Oñate, seigneur de Gomont, conseiller et commis des domaines et finances du roi aux Pays-Bas et son surintendant du Hainaut. Tarlier et Wauters, suivis par Logie [6], affublent ce Jean Arazola du prénom de Jacques, on ne sait trop pourquoi. Or il s’agit bien de Jean puisque, mort le 15 septembre 1688, à l’âge de 73 ans, il est inhumé à Sainte-Gudule et que son épitaphe portait : « …Hic jacet corpus terrae datum D. Joannis Arazola de Ognate, cui paternae nobilitatis originem Biscaia, Maternae Anglia dedit… Obiit anno 1688, mense septembri, die 15. »  Jean (III) Arazola fut fait chevalier par lettres patentes en 1661. Ce Jean (et non Jacques) épousa en premières noces, Jeanne-Angélique de Maerselaer, dont il semble qu’il ait eu deux enfants [7], puis en secondes noces Anne-Isabelle de Renialmé, dite de Cordes, fille de Jean-Charles, seigneur de Wichelen, Klerskamp, Reet et Waarloos, adopté en 1607 et 1615 aux nom et armes de Cordes, et d’Isabelle de Robiano. De ce second mariage sont issus sept enfants dont l’aîné, Jean-Philippe Arazola de Oñate, seigneur de Gomont, conseiller et maître de la chambre des comptes du roi, mort le 29 décembre 1729, épousa Françoise-Virginie de Ryckewaert, morte le 12 septembre 1746. De ce mariage sont issus quatre enfants dont l’aîné Philippe-Joseph Arazola de Oñate, seigneur de Tiberchamps, lieutenant au régiment des dragons de Ligne, mort célibataire. C’est donc son puîné Jean-André Arazola de Oñate, seigneur de Gomont, qui hérita du domaine à la mort de son père en 1729. Il épousa Anne-Eugénie-Josèphe de Vicq, fille de François-Philippe-Joseph de Vicq, baron de Cumptich, seigneur de Vissenaeken, Meulevelt, etc. Jean-André Arazola mourut sans enfant en 1791 [8] et laissa le château à sa femme qui épousa en secondes noces, Philippe Gouret de Louville, major au service de l’Autriche. C’est ce dernier qui, en 1771, avait construit à Nivelles, la maison appelée depuis « hôtel d’Hougoumont » [9] et qui a longtemps été le siège de la FGTB. Le chevalier de Louville n’habitait pas le château d’Hougoumont en 1815 [10] ; la ferme était exploitée par Antoine Dumonceau tandis que le beau jardin à la française, auquel le chevalier semblait fort attaché, était entretenu par Guillaume Van Cutsem [11]. Après la bataille, faute de moyens, le chevalier de Louville, qui était âgé de 86 ans, fut dans l’impossibilité de restaurer son château et préféra le vendre, le 7 mai 1816, pour la somme de 40.000 francs, au comte François-Xavier de Robiano qui mit un point d’honneur à préserver les restes de la bâtisse. Par le jeu des héritages successifs, le domaine appartint jusqu’en 2003 à une branche de la famille d’Oultremont qui le céda à l’intercommunale Bataille de Waterloo 1815, présidée depuis octobre 2008 par la comtesse Thierry du Parc Locmaria, née comtesse Nathalie d’Ursel, conseiller communal à Braine-l’Alleud. Cette Intercommunale entama une campagne de restauration du domaine en commençant par la chapelle. Malheureusement, à cause de ces travaux, l’exploitation agricole cessa et la maison du jardinier – où l’exploitant résidait – fut abandonnée par ses occupants. Le domaine devint inaccessible au public. Les mesures de sécurité disposées pour empêcher le vandalisme se révélèrent totalement insuffisantes puisqu’entre novembre 2010 et janvier 2011, le christ de la chapelle fut volé, sans qu’on ait grand espoir de le retrouver…

Une tentative d’étymologie

Quelle est donc l’origine de ce nom « Goumont » ? D’abord, éliminons l’étymologie fantaisiste donnée par un auteur d’antan, Le Mayeur, et qui voudrait que ce nom vienne de « Gomme-mont » parce que de grandes plantations de sapins fournissant de la résine (gomme) auraient existé à cet endroit [12]. Cela semble en effet fort étrange : l’endroit ne se prête nullement à la culture des résineux… On a cru pouvoir dire aussi que Goumont viendrait du roman Gaud (bois, bosquet) et – mont, ce qui voudrait donc dire le mont du bosquet [13]. L’ennui, c’est que le mot Gaud, qui voudrait dire bois ou bosquet, ne se rencontre nulle part dans l’étymologie des noms de lieux en Belgique, s’il faut, du moins, en croire Carnoy [14]. La plupart des auteurs qui ont abordé ce problème insoluble ont écarté d’un revers de la main quelque peu méprisant l’explication que donne Victor Hugo dans les Misérables : « C’était un château, ce n’est plus qu’une ferme. Hougomont, pour l’antiquaire, c’est Hugomons. Ce manoir fut bâti par Hugo, sire de Somerel, le même qui dota la sixième chapellenie de l’abbaye de Villers.[15] » Or il semble bien que le grand Victor n’ait pas été très éloigné de la vérité puisque la plupart des auteurs semblent maintenant vouloir penser que l’étymologie de Goumont est bien à trouver dans un nom de personne : Godulphe ou Godulf. Goumont signifierait donc le « mont de Godulf » du nom d’un des anciens occupants du lieu. A vrai dire, nous ne voyons pas très bien le chemin parcouru par ce « Godulfmont » pour arriver à « Goumont » ou « Gomont ». A ce titre, nous pourrions citer d’autres prénoms d’origine germanique qui feraient aussi bien l’affaire : Gonthier – comme à Gonrieux – ou Gothon – comme à Gottignies. Ou même – pourquoi pas après tout ? – Hugo après aphérèse ! Bref, quel que soit le prénom, cette explication ne nous satisfait nullement mais en attendant mieux, c’est celle que nous accepterons provisoirement.

Hougoumont en 1815

Les abords

Tel que nous le voyons maintenant, le domaine de Hougoumont est considérablement changé par rapport à ce qu’il était en 1815. Il nous faut tout d’abord, en imagination, reconstituer les environs de la ferme. Au sud, dès la sortie du château, se trouvait un bois de forme générale carrée de 250 à 300 mètres de côté dont le côté Ouest se maintenait à la cote 120 tandis que le côté Est descendait vers le fond où était stationné le corps de Reille. Ce bois, jadis entièrement bordé de haies, a disparu et a laissé la place à des prairies. Il était séparé du mur, qui subsiste, de l’ancien jardin, par une bande de terrain d’environ trente mètres de large. Cet espace découvert a été éloquemment surnommé par les Anglais, « the Killing Ground ». Le bois était traversé par un sentier qui, en se prolongeant, conduit encore aujourd’hui au lieu où se situe l’Aigle blessé. Au nord du jardin, clôturé par une puissante haie, se trouvait un petit verger d’une cinquantaine de mètres de large. Ce verger est actuellement remplacé par une prairie. Le long de la haie de ce verger, au nord, un chemin – appelé par les Anglais « the Hollow Way » ou « the Sunken Way », le chemin creux – courait, est-ouest, remplacé aujourd’hui par un creux prononcé. Au nord de ce sentier, où pousse actuellement un bois assez touffu, il n’y avait en 1815 que des prés et des champs. La crête, où se trouvaient les batteries Webber-Smith et Ramsey et où viendront s’arrêter les obusiers de Bull dans le courant de la journée, est actuellement dissimulée par ces bois. Du portail nord de la ferme, part un chemin qui subsiste mais qui était bordé d’arbres et qui rejoignait la chaussée de Nivelles. A l’est du château, s’étendait en 1815, un beau grand jardin à la française, enclos à l’est et au sud par un mur de briques haut d’environ2 mètres qui existe encore et au nord par une puissante haie. Ce jardin constitue aujourd’hui une prairie plantée de quelques très beaux platanes centenaires [16]. A l’est de ce jardin, le grand verger est devenu maintenant une prairie. En regardant la carte de cabinet de Ferraris, on constate qu’en 1771, époque de la confection de cette carte, il existait un bois aux allées soigneusement tracée. En 1815, ce bois avait été défriché et remplacé par deux prés bordés de haies. Nous donnons ici, le plan du domaine de Hougoumont, tel qu’il apparaît sur la carte de l’IGN, en y portant les principales modifications subies depuis 1815 [17].


Les bâtiments

En 1815, pour reprendre la description du colonel Charras, le domaine « comprenait une vaste maison d’habitation, un logement de fermier, une chapelle et des bâtiments d’exploitation, rangés sur les quatre côtés d’un rectangle fermé par les murs mêmes de ces constructions. Deux grandes portes y donnaient accès : l’une au sud, l’autre au nord. A l’est du château, et y attenant, se trouvait un grand jardin clos, du côté du nord, par une haie, et des deux autres côtés par des murs épais, hauts de plus de deux mètres. A l’est encore de ce jardin s’étendait un verger beaucoup plus grand, qui n’en était séparé que par l’un de ces murs et qu’entouraient, sur les trois autres côtés, des haies très élevées, mêlées d’arbres et généralement très fourrées, en arrière desquelles était creusé un fossé de quelque profondeur. Un bois taillis, sous une futaie très claire, long de trois cents mètres au plus et un peu moins large, couvrait au sud, le verger, le jardin et le château, s’en approchant à une trentaine de mètres…[18] » Ajoutons qu’à l’ouest, une petite porte s’ouvrait – et s’ouvre toujours – entre la remise et la maison du jardinier, donnant sur le potager. C’est ce que nous montrons sur le schéma ci-contre [19].

Importance tactique du Goumont

Qu’avait en vue Wellington, lorsque le 17 au soir, il fait occuper et fortifier le château-ferme d’Hougoumont par des unités d’élite de l’armée britannique ?

On constate que le front anglo-allié est protégé par quatre postes avancés : à gauche : le château de Fichermont ; au centre-gauche : les fermes de Papelotte et de La Haye ; au centre : la ferme de la Haye-Sainte ; au centre-droit : Hougoumont. Ces positions avancées joueront devant une offensive française le même rôle que des brise-lames. Les laisser aux mains de l’ennemi représenterait un danger réel, fournissant des bases commodes pour de puissants assauts contre la ligne anglo-alliée. Les ordres de Wellington à la garnison d’Hougoumont sont donc extrêmement simples et ne changeront jamais : tenir à tout prix.

A partir du 17 juin 1815, dans la soirée, des troupes britanniques occupent le château-ferme d’Hougoumont et entreprennent de le fortifier. Hougoumont représente déjà une forte position en soi-même. Le bois au sud cache les bâtiments à la vue des Français [20] et fournit un bon couvert pour l’infanterie en tirailleurs. De plus, comme, dans une moindre mesure, le grand verger, il empêche de tirer des boulets ou des boîtes à mitrailles directement sur les murs si ce n’est à partir de l’ouest où le bâtiment est dégagé.

Les haies épaisses constituent également une protection efficace pour les défenseurs mais un obstacle difficile pour l’attaquant. Les murs ne nécessitent que quelques coups de pioche pour y pratiquer des meurtrières. Il y en eut beaucoup et il y en aurait eu beaucoup plus encore si la garnison avait disposé de l’outillage nécessaire mais les défenseurs d’Hougoumont durent le plus souvent recourir à leurs baïonnettes pour entamer les murs en briques, ce qui s’avéra un travail lent et fastidieux, rendu plus pénible encore par la pluie battante qui ne cessait de tomber. Les murs entourant Hougoumont ont plus de deux mètres de haut, ce qui constitue déjà un obstacle impressionnant pour l’assaillant. Les défenseurs construisirent des échafaudages afin de leur permettre de tirer par-dessus le mur, ce qui, ajouté aux tirs provenant des meurtrières, leur donnait une puissance de feu considérable.

Avant la bataille

.Résumons la suite des événements qui se succèdent à Hougoumont avant le début de la bataille.

¨      Le 17 juin, vers 19.00 hrs, la 1ère division de la Garde britannique arrive à Mont-Saint-Jean.

¨      A 19.30 hrs, les quatre compagnies légères de cette division sont envoyées à Hougoumont.

¨      A son arrivée, Lord Saltoun [21] a une escarmouche avec une patrouille de cavalerie française qu’il repousse.

¨      Le piquet placé au sud du bois et composé de quelques hommes du 2ème bataillon du 3ème Guards, sous les ordres du capitaine Evelyn, est renforcé par les 100 chasseurs de la 1ère compagnie du Feldjäger Korps, appartenant à la 1ère brigade hanovrienne (Kielmansegge). Deux détachements de 50 hommes chacun appartenant aux bataillons légers hanovriens de Lüneburg et de Grubenhagen viennent également occuper le bois.

¨      Vers 02.00 hrs du matin, nouvelle escarmouche contre des éléments de la cavalerie française qui s’aventurent devant le bois.

¨      Durant la nuit, sous une pluie battante, MacDonnell, qui commande le détachement des Coldstream, fait procéder aux travaux de mise en défense.

¨      Vers 06.00 hrs, visite du duc de Wellington qui fait remplacer la garnison par le 1er bataillon du 2ème régiment léger de Nassau-Usingen (capt. Büschgen). Cette unité prend place dans le château-ferme , le jardin et le verger, tandis que les deux compagnies de MacDonnell prennent position à l’ouest des bâtiments. Les deux compagnies du 1er Guards remontent sur la crête au nord du château avec lord Saltoun.

De telle sorte que, à 11.30 hrs, le 18, la garnison est composée comme suit :

 

Bâtiments

 

Grenadiers du ½ Nassau

 

135 h.

Jardin

2 Cies du 1/2 Nassau

270 h.

Grand Verger

1 Cie du 1/2 Nassau

135 h.

Bois

2 Cies du 1/2 Nassau

1e Cie Feldjägern

Dét. Bn léger Lüneburg

Dét. Bn léger Grubenhagen

270h.

100 h.

  50 h.

  50 h.

Potager

Cie légère 2e Bn Coldstream Guards

100 h.

A l’ouest de la grange

Cie légère 2e Bn 3e Guards

100 h.

Total

 

1.210 h.

Pour être complet, ajoutons que sur la crête au nord du château, deux batteries d’artillerie prennent position avant le début de la bataille : les batteries Webber-Smith et Ramsey. Cinq autres batteries, plus éloignées, sont néanmoins à portée de feu : Cleeve, Lloyd, Sandham, Kuhlman et Beane. Immédiatement au nord, à mi-chemin sur le versant, se trouvent les deux compagnies légères des 2ème et 3ème bataillons du 1er Foot Guards de Saltoun, arrêtées là par Wellington à 10.00 hrs, comme nous le verrons..

Tels sont les acteurs du drame qui va se jouer le 18 juin, durant toute une longue journée.

Pas d’Anglais à Hougoumont

Le lecteur attentif aura remarqué qu’à l’intérieur des bâtiments, dans le jardin, dans le grand verger ou dans le bois, il n’y a pas un seul soldat britannique. Les seuls Britanniques à être impliqués le 18 à 11.30 hrs dans le système défensif sont une compagnie légère des Coldstream et une compagnie légère du 3ème Guards qui, toutes deux ont pris position aux abords ouest des bâtiments. Cette étrange constatation n’a que très rarement été faite [22] : elle implique que, lors de la première attaque d’Hougoumont – la plus dangereuse peut-être – aucun soldat britannique n’a pris part au combat, ce qui renverse absolument toutes les idées reçues. Elle nécessite donc une brève explication.
Plan extrait de Siborne – The Waterloo Campaign – 1894, p. 338

A 06.00 hrs environ, le duc de Wellington s’en vient inspecter la position et donne l’ordre de faire occuper le château et les environs par le 1er bataillon du 2ème régiment de Nassau. A-t-il été mal compris ou était-ce son intention réelle, toujours est-il que, avant 10.00 hrs, lorsque les Nassauviens arrivent, les compagnies légères des 2ème et 3ème bataillons du 1er Guards, sous Lord Saltoun, évacuent le château et ses dépendances pour, en principe, rejoindre le gros de leur bataillon sur la crête au-dessus du domaine, tandis que les compagnies légères des Coldstream et du 2ème bataillon du 3ème Guards, sous Macdonnell, se postent dans le potager à l’ouest de la grande grange. On se doute que ces hommes ayant travaillé toute la nuit, sous une pluie battante, afin de mettre la position en défense, ne mâchèrent pas leurs mots lorsqu’on les fit évacuer… Adkin cite à ce propos les commentaires du capitaine Daniel Mackinnon, qui commandait la compagnie de grenadiers des Coldstream à Hougoumont et qui écrivit plus tard l’histoire officielle de son régiment : « A 10.00 hrs, les compagnies légères des Gardes furent relevées par un bataillon de 800 hommes des troupes légères de Nassau : des parties de ce corps dans les granges, les bâtiments, les cours et les dépendances ; le reste, avec les chasseurs hanovriens, qui étaient arrivés la nuit précédente, fut réparti dans le verger et le bois. Lord Saltoun rejoignit alors la deuxième brigade sur sa position (principale). Le lieutenant-colonel Macdonnell et ses compagnies firent mouvement vers le côté (ouest) du château.[23] » C’est au moment où, vers 10.00 hrs après avoir fait visiter la position au capitaine Büschgen, qui commandait le 1/2 bataillon de Nassau, et lui en en avoir remis le commandement, Lord Saltoun se met en marche vers son bataillon que survient le duc de Wellington lui-même. Le duc se montre fort étonné de trouver les deux compagnies de Saltoun à mi-côte et les arrête, leur ordonnant de rester sur place dans l’attente de nouveaux ordres. Il semble donc bien que Wellington, que le domaine d’Hougoumont préoccupait, n’ait jamais ordonné son évacuation par la garde britannique. Malgré quoi, néanmoins, il ne renvoie pas Saltoun à Hougoumont. Lorsque la bataille fut entamée, soit vers 11.30 hrs, un aide de camp vint ordonner à Saltoun, très exposé au feu de l’artillerie, de rejoindre sa brigade. Lorsqu’il y arriva, il fut renvoyé de toute urgence vers Hougoumont, les Nassauviens étant sur le point de perdre le verger.

Un épisode douteux

Logie raconte : « Vers dix heures, le Duc inspecta longuement la position et observa les préparatifs français. La présence menaçante de la division Jérôme à moins de trois cents mètres du bois de Goumont sema la panique parmi les Nassauviens. Wellington se porta vers eux et arrêta leur reflux. Mais quand il s’éloigna, quelques coups de feu furent tirés dans sa direction par ceux-là mêmes qu’il venait de rallier. [24] »

Malheureusement, Logie ne cite pas ses sources. Cela est d’autant plus regrettable qu’il est le seul à mentionner cet épisode. Lequel est d’ailleurs tout à fait invraisemblable… Tout d’abord, il n’est absolument pas certain qu’à 10.00 hrs, heure à laquelle Wellington visite Hougoumont pour la deuxième fois, la division Jérôme avait déjà pris la place qu’elle occuperait à 11.30 hrs. Il est établi que le corps de Reille passa la nuit immédiatement au sud de Genappe et que, mis en route longtemps après le lever du soleil, il ne passa devant le Caillou que vers 09.00 hrs [25]. Il ne fait donc pas de doute qu’à 10.00 hrs, ce corps était encore en mouvement. Ce mouvement d’un corps tout entier devait avoir, nous le concédons, quelque chose d’inquiétant. Mais était-ce suffisant pour faire paniquer des hommes disposés en tirailleurs, bien abrités dans le bois et qui n’étaient pas attaqués ? Par ailleurs, même si Wellington était soucieux de la position d’Hougoumont, est-il vraisemblable qu’il ait poussé jusque dans le bois pour rallier personnellement les divers détachements qui s’y trouvaient dispersés ? Il est à craindre que Logie ait interprété de manière fantaisiste la visite rendue par Wellington à Hougoumont vers 10.00 hrs quand il ordonna à Saltoun de faire halte. Quoi qu’il en soit, notre démonstration est bien inutile : un incident d’une telle gravité – des soldats tirant sur le duc de Wellington ! – aurait été rapporté dans le détail par tous les auteurs et, nous l’avons dit, seul Logie y fait allusion. Le comportement exemplaire des Nassauviens et des Hanovriens quand ils défendirent le bois d’Hougoumont quelques quarts d’heure plus tard est d’ailleurs parfaitement éloquent : même si le 1er bataillon du 2ème régiment de Nassau était constitué pour une part importante de recrues qui n’avaient jamais vu le feu, ce n’étaient pas des hommes à prendre la tangente devant la simple mise en place de troupes ennemies à plus de 300 mètres et dont, en outre, ils ne voyaient sans doute pas grand-chose…

Le premier coup de canon

A quelle heure ?

Avant de discuter de l’opportunité qu’il y avait pour les Français d’attaquer ou de s’emparer d’Hougoumont, nous allons commencer par examiner les événements qui se sont succédés durant cette journée.

Houssaye écrit : 

« L’empereur, peu d’instants après avoir dicté l’ordre d’attaque [26], pense à préparer l’assaut de Mont-Saint-Jean par une démonstration du côté de Hougoumont. En donnant de la jalousie à Wellington pour sa droite, on pourrait l’amener à dégarnir un peu son centre. Comprenant enfin le prix du temps, Napoléon résolut d’opérer ce mouvement sans attendre que toutes ses troupes fussent arrivées à leur place de bataille. Vers onze heures un quart, Reille reçut l’ordre de faire occuper les approches de Hougoumont. » Henry Houssaye se base pour affirmer cela sur la relation de Reille. Dans une note, il précise : « L’existence de cet ordre, verbal sans doute, qu’aucun historien n’a mentionné, n’est pas douteuse… » Houssaye continue : « Reille chargea de cette petite opération le prince Jérôme dont les quatre régiments formaient sa gauche. Pour protéger le mouvement, une batterie divisionnaire du 2° corps ouvrit le feu contre les positions ennemies. Trois batteries anglaises, établies au bord du plateau, à l’est de la route de Nivelles, ripostèrent. Au premier coup de canon, des officiers anglais avaient regardé leur montre. Il était onze heures trente-cinq minutes [27]»

Henri Bernard n’énonce pas autre chose quand il écrit : 

« A 11 heures 15, Reille reçoit l’ordre de « faire occuper les approches d’Hougoumont ». Le roi Jérôme, dont la Division est chargée de l’opération, interprète mal sa mission, à moins que l’ordre n’ait été donné de façon peu précise ; il attaque à fond, après une préparation insignifiante de ses pièces divisionnaires[28], lesquelles, à 11 heures 35, ouvrent le feu contre la robuste maçonnerie ; l’artillerie alliée riposte ; une partie des canons de Reille et même des pièces de Kellermann contrebattent à leur tour.[29]»

Même résumé chez Devos : 

« Que se passa-t-il à Goumont ? Sans doute l’Empereur avait-il prescrit à son frère d’effectuer une manœuvre de diversion à cet endroit, de manière à inciter les Britanniques à envoyer des renforts vers leur aile droite, au détriment du centre. Mais ce qui semblait devoir être une manœuvre de diversion allait bientôt tourner au carnage. L’artillerie de Jérôme ouvrit le feu à 11 heures 35. L’artillerie britannique répondit, ce qui entraîna une riposte d’une partie de l’artillerie de Reille et de quelques canons de Kellermann.[30]»

Logie : 

« Ce fut le prince Jérôme Bonaparte qui fut chargé de l’opération. Précédée d’une grande masse de tirailleurs, sa division se porta vers le bois de Goumont. L’artillerie britannique ouvrit le feu. Il était onze heures et demie.[31]»

Ainsi donc, Logie diverge des autres auteurs : selon lui, ce serait l’artillerie britannique  – et non la française – qui, la première, aurait ouvert le feu. Et, si nous comprenons bien, elle le fait sur les troupes françaises qui parcourent les 300 mètres qui séparent leur position initiale de la lisière du bois d’Hougoumont. Cela sous-entend qu’il n’y a eu aucune préparation d’artillerie avant l’attaque du bois. Même si chacun s’accorde à dire que cette préparation a été très brève et totalement inefficace, personne avant Logie n’avait affirmé qu’elle avait été inexistante… 

Hamilton-Williams, de son côté, explique le même épisode de la manière suivante : 

« Vers 11.30 hrs, (…), une des batteries de Reille ouvrit le feu sur les positions de Wellington au-dessus d’Hougoumont (above Hougoumont) [32]» 

Ce qui signifie clairement que les Français ne tirent pas sur Hougoumont mais sur la crête qui domine le château et où se trouvent les batteries britanniques de Webber-Smith et Ramsey. Ce que semble curieusement confirmer Thiers qui écrit : 

« Beaucoup de boulets étaient perdus, mais d’autres portaient la mort au plus épais des masses ennemies, et y produisaient des trouées profondes, malgré le soin qu’on avait eu de les tenir sur le revers du plateau.[33] »

Hamilton-Williams se contredit d’ailleurs immédiatement au paragraphe suivant : 

« Pendant le court bombardement préliminaire sur le bois d’Hougoumont, Napoléon ordonna personnellement aux deux batteries à cheval de Kellermann [34] d’avancer pour couvrir de son feu l’attaque de Bauduin.[35] »

 Ce dernier fait ne semble pas pouvoir être révoqué en doute. Houssaye, s’appuyant sur le rapport de Reille, écrit en effet : « Pendant ce duel d’artillerie auquel se mêlèrent bientôt d’autres batteries de la droite anglaise, une partie de l’artillerie de Reille et les batteries à cheval de Kellermann (celles-ci sur l’ordre de l’empereur)…[36] »

Tout ceci pose plusieurs questions. A quelle heure fut tiré le premier coup de canon à Waterloo ? Qui le tira ? Et que visait-il ?

Le roi Jérome

En ce qui concerne l’heure, la première question serait de savoir quels sont les officiers britanniques qui eurent, selon Houssaye, le réflexe de consulter leur montre. Houssaye, qui cite pourtant toujours ses sources, ne nous en dit rien si ce n’est  Siborne (I, 384), Kennedy (102), le colonel Gawler (Waterloo Letters, 192) qui écrivent tous 11.30 hrs. Dans ces références, une voix discordante : celle du capitaine Yalcott qui, lui, dit 11.20 hrs [37]. C’est à cette dernière heure que s’arrête Mark Adkin : « 11.20 a.m. At least five french batteries open fire.[38] » Adkin, dans la foulée, situe l’avance des tirailleurs français à 11.30 hrs et l’avance des bataillons de Bauduin à 11.35 hrs. Qu’en conclure ? Le premier fait à considérer est l’heure à laquelle Napoléon ordonne la « diversion [39] » d’Hougoumont. Tous les auteurs, reprenant les mots de Houssaye, nous disent « vers 11.15 hrs ». Mais, comme l’avoue Houssaye lui-même, : « L’existence de cet ordre, verbal sans doute, qu’aucun historien n’a mentionné, n’est pas douteuse…[40] ». Dans ces conditions, inutile de chercher l’heure exacte à laquelle a été donné cet ordre. Tout ce qu’on peut en dire, c’est qu’il a été donné après 11.00 hrs, puisqu’il n’est pas question d’Hougoumont dans l’ordre de 11.00 hrs [41]. Le général Reille n’étant à ce moment éloigné que de quelques pas de l’empereur reçoit sans doute immédiatement cet ordre de sa bouche. Le prince Jérôme est-il présent ou se trouve-t-il à la tête de sa division ? Nul n’est en mesure de le dire. Mais même dans le cas le plus défavorable, il ne faut que quelques minutes à Reille pour transmettre ses ordres à Jérôme. Cependant, il faut quand même un peu de temps pour faire descendre à ces ordres toute la chaîne de commandement jusqu’aux commandants de batterie et à ceux-ci pour mettre leurs pièces en ordre de tir. Il nous semble donc que donner 11.20 hrs comme heure du premier coup de canon de Reille nous semble un peu exagéré. Nous admettrons donc, comme tout le monde, que c’est plutôt vers 11.30 hrs qu’il a retenti [42].


Sur quoi l’artillerie de Reille tire-t-elle ?

Quoi qu’en dise Bernard : « … ses pièces divisionnaires, lesquelles à 11 heures 35, ouvrent le feu contre la robuste maçonnerie [43]», c’est sur le bois que tirèrent les pièces françaises. De là où elles étaient placées, il était rigoureusement impossible de tirer « sur la maçonnerie », dans la mesure où celle-ci était totalement invisible, cachée par le bois.

Voici la première difficulté vaincue ! Voyons maintenant ce qui se passe du côté anglais. Car, rappelons-nous, Jacques Logie semble penser que ce sont les Anglais qui ont tiré les premiers : « Ce fut le prince Jérôme Bonaparte qui fut chargé de l’opération. Précédée d’une grande masse de tirailleurs, sa division se porta vers le bois de Goumont. L’artillerie britannique ouvrit le feu. Il était onze heures et demie.[44] »

Il est impossible, en se basant sur les seuls témoignages, de déterminer laquelle des deux artilleries ouvrit le feu la première. Seule la vraisemblance nous permet de conclure que les Français tirèrent les premiers puisqu’ils le firent pour préparer l’assaut contre le bois d’Hougoumont, première action offensive de la journée. Que les Britanniques aient fait feu immédiatement après ne fait guère de doute. Mais sur quoi ces deux artilleries dirigèrent-elles leurs feux ? Hamilton-Williams, nous l’avons dit, affirme qu’une batterie de Reille « ouvrit le feu sur les positions de Wellington au-dessus d’Hougoumont ». Or que peuvent voir les artilleurs français par-dessus Hougoumont ? Rien, sinon les batteries anglaises de Webber-Smith et Ramsey et, éventuellement, les deux compagnies légères des gardes britanniques que Saltoun a fait arrêter là vers 10.00 hrs. Première constatation : toutes ces unités sont éloignées d’environ 1 000 mètres des batteries de Reille, c’est-à-dire hors de leur portée efficace. Par ailleurs, si l’intention de Napoléon est bien d’obliger Wellington à dégarnir son centre pour venir renforcer sa droite à Hougoumont, il aurait évidemment été absurde de l’en empêcher par un tir d’artillerie. Ces deux raisons sont péremptoires : c’est bien sur le bois d’Hougoumont que les batteries de Reille commencèrent par ouvrir le feu.

Sur quoi tirèrent les Britanniques à ce moment ? L’idée reçue, distillée par Houssaye, est qu’il s’est agi d’un duel d’artillerie. Or il ne peut en être question. Les ordres de Wellington étaient très stricts : pas de feux de contrebatterie. Les artilleurs britanniques n’ont donc jamais essayé de museler les batteries de Reille. Quoique fort éloignés – ce qui est vrai dans un sens l’est dans l’autre – ce qu’ils pouvaient voir, ce sont les deux régiments légers de Bauduin précédés d’une vague très dense de tirailleurs se déplaçant vers le bois d’Hougoumont. La portée des canons de 9 de Ramsey étant légèrement plus importante que celle des pièces de 6 françaises [45], il ne fait pas de doute que c’est sur ces unités françaises que l’artilleur britannique a fait tirer. Même si Ramsey était connu pour être une forte tête [46], il n’aurait certainement pas osé désobéir aussi ouvertement au duc en prenant les batteries françaises pour cible.

Il n’empêche : tout ceci représente une cuisante leçon pour les historiens. Le premier coup de canon de la bataille de Waterloo est sans doute l’événement de la journée qui a eu le plus de témoins directs. Il y avait là, en mesure de l’entendre et, sans doute, avec une certaine émotion, plus de 150 000 témoins. Et personne n’est en mesure de nous dire avec exactitude ou même avec certitude ni à quelle heure, ni par qui, ni sur quoi il a été tiré !… Quel est donc, selon toute vraisemblance, l’enchaînement des faits ?

        ♦ L’artillerie de Reille ouvre le feu sur le bois (11.30 hrs).

        ♦ La brigade Bauduin s’ébranle vers le bois (11.35 hrs).

        ♦ L’artillerie anglaise ouvre le feu, non pour contrebattre celle de Reille, mais sur la brigade Bauduin.

        ♦ Suite à quoi, l’artillerie de Reille, augmente la hausse et tente de museler l’artillerie anglaise. Comme celle-ci est un peu trop éloignée pour être véritablement en danger, de nombreux boulets passent par-dessus et vont – plutôt accidentellement – provoquer quelques dégâts dans la ligne anglaise qui est cachée derrière la crête.

Puisque, pour une fois, il y a moyen de concilier à peu près tout le monde, on peut admettre que les officiers britanniques qui consultèrent leur montre à 11.35 hrs doivent, à cette heure-là, avoir entendu le premier coup de canon britannique…

Donc, après une très courte et inefficace préparation d’artillerie sur le bois, la 1ère brigade de la 6ème division française s’ébranle. 

Houssaye : 

« Pendant ce duel d’artillerie auquel se mêlèrent bientôt d’autres batteries de la droite anglaise, une partie de l’artillerie de Reille et les batteries à cheval de Kellermann (celles-ci sur l’ordre de l’empereur), la brigade Bauduin de la division Jérôme, précédée de ses tirailleurs, descendit dans la vallée en colonnes par échelons. En même temps, les lanciers de Piré dessinèrent un mouvement sur la route de Nivelles.[47] »

Cela semble clair… Et pourtant ! Le lecteur se douterait-il que l’effectif même de cette première force d’attaque donne lieu à des contestations ?

Houssaye poursuit en effet :

« Le 1er léger aborda le bois à la baïonnette, ayant à sa tête Jérôme et le général Bauduin, qui fut tué au début du combat [48]. Malgré la défense acharnée du 1er bataillon de Nassau et d’une compagnie de carabiniers hanovriens, on prit pied sur la lisière du bois. Il y avait encore à conquérir trois cents mètres de taillis très épais. Le 3e de ligne s’y engagea à la suite du 1er léger. L’ennemi ne se retirait que pas à pas, s’embusquant derrière chaque touffe, tirant presque à bout portant, faisant sans cesse des retours offensifs. Il fallut une heure pour rejeter hors du bois les Nassaviens et les compagnies des gardes anglaises qui étaient venues (sic) les renforcer.[49] »

Logie ne diverge pas, se contentant de parler de la brigade Bauduin : 

« La brigade Bauduin aborda le bois et après un rude combat en chassa les Nassauviens, Hanovriens et Gardes britanniques, mais elle ne put s’emparer de la porte sud. [50] » 

Devos se contente de parler de « l’infanterie française », ce qui, avouons-le, n’engage à rien… Damamme écrit de son côté : « Ces hommes appartiennent au 1er régiment d’infanterie légère et au 3e de ligne de la brigade Bauduin, 6e division d’infanterie de Jérôme Bonaparte.[51] » Soit les mêmes régiments que ceux cités par Houssaye.

Donc, pour être simple, ces auteurs font intervenir dans cette première attaque le 1er léger et le 3ème de ligne

Voici la composition des deux brigades de la division Jérôme

 

1ère Brigade (Bauduin)

 

1er régiment léger (Despan-Cubières)

 

1/1 léger (Solien)

 

 

2/1 léger (Brinerte)

 

 

3/1 léger (Burtin)

 

3e ligne (Vautrin)

1/3 ligne (Ducommun)

 

 

2/3 ligne (Patin)

 

 

 

2ème Brigade (Soye)

 

1er ligne (Cornebise)

 

1/1 ligne (Wéperonne)

 

 

2/1 ligne (Tréviot)

 

 

3/1 ligne (Prévoit)

 

2ème ligne (Trippe)

1/2 ligne (Brayer)

 

 

2/2 ligne (Sarrand)

 

 

3/2 ligne (Rihac)

 


 A quoi, il faut ajouter la 2ème compagnie du 2ème régiment d’artillerie à pied, une compagnie du train et une compagnie du génie 

Or quelques auteurs, pourtant dignes de foi, dont Adkin[52] et Nofi[53], placent le 3e de ligne dans la 5e division Bachelu, tandis que le 2e léger se trouve dans la division Jérôme. C’était effectivement l’ordre de bataille prévu par Davout lorsqu’il rédigea l’état de l’Armée du Nord au début du mois de mai. Mais un ordre du jour émanant du chef d’état-major du général Reille, le général Lacroix, et daté du 10 juin précise que «Le 2e régiment d’infanterie légère de la 6e division a passé à la 5e division, et est remplacé par le 3e de ligne dans cette division ». Et dans son historique du 2e léger, Alexandre Dumas confirme la chose à quatre reprises au moins.[54]

Bref, dès le début de la bataille, il y a déjà chez les auteurs une confusion sur les tout premiers bataillons engagés dans le combat ! 

Poursuivons. Donc, voilà notre brigade Bauduin (1er  léger et 3e ligne) engagée dans le bois. Le combat est très violent. Les Nassauviens et les Hanovriens, embusqués derrière chaque arbre, font subir un feu d’enfer aux Français. Mais ils sont submergés par le nombre et reculent lentement vers le grand verger. Les Français ne les suivent pas, continuent droit devant eux et sont arrêtés par le grand mur du jardin. Ils ont mis à peu près une heure pour conquérir le bois.

A ce stade, il faut remarquer deux choses. D’abord : les hommes qui ont ainsi défendu pied à pied le bois d’Hougoumont sont les mêmes qui, le matin vers 10.00 hrs, auraient, selon Logie, dû être ralliés par Wellington lui-même parce qu’ils étaient pris de panique au vu des mouvements de l’ennemi à 300 mètres d’eux. Ridicule… Deuxième remarque : à ce stade du combat, les Français n’ont encore aperçu aucune tunique rouge. En effet, tant les Nassauviens que les chasseurs hanovriens sont vêtus de vert. Pas l’ombre donc d’une tunique rouge : contrairement à ce qu’affirment nos auteurs, les Français n’ont toujours vu personne qui appartînt aux Gardes à pied britanniques. Cela ne va pas tarder.

Vers 12.15 hrs en effet, le gros de la brigade, commandée maintenant par Cubières, bute devant le mur du jardin, ou, plus exactement, sur l’espace dégagé d’une trentaine de mètre qui sépare l’orée du bois du mur. Les deux compagnies du 2ème régiment de Nassau qui sont postées derrière le mur empêchent absolument le passage. Dès lors, les Français de droite continuent à repousser dans le verger les Nassauviens et les Hanovriens qui trouvent refuge dans le chemin creux qui borde celui-ci au nord. Ils ont la satisfaction d’y retrouver les deux compagnies de gardes de Lord Saltoun (2ème et 3ème compagnies légères du 1st Foot Guards) qui sont redescendues en catastrophe de la crête. Sans désemparer, Saltoun rallie les Nassauviens et les Hanovriens et franchit la haie pour repousser les Français jusque dans le bois.

Simultanément, du côté gauche, les Français tentent de pousser jusqu’au portail sud qu’ils atteignent, malgré le feu nourri des Nassauviens postés derrière le mur, et se heurtent à la compagnie légère du 2ème bataillon du 3èmeGuards britannique (Wyndham) et à la compagnie légère du 2ème bataillon des Coldstream (Dashwood), qui débouchent du potager où Macdonnell les avait postées. Les voilà, nos tuniques rouges ! Les Français n’ont d’autre ressource que de reculer à l’abri du bois. Notons bien que ces derniers combats ont lieu en dehors de l’enceinte du château.

Ouvrons ici une parenthèse : Logie écrit : « Après l’échec de cette première attaque, Wellington renforça la garnison. Il retira les Nassauviens, qui ne lui inspiraient guère confiance, et plaça aux abords immédiats de la ferme, au nord, le gros de la brigade Byng et, en arrière de celle-ci, la brigade du Plat (KGL).[55] » C’est évidemment un tissu d’absurdités : les Nassauviens ne furent absolument pas retirés : ils continuèrent à tenir le mur du jardin jusqu’au moment où ils furent relevés par les Coldstream et, à ce moment, se virent confier la portion du mur à l’Est vers le verger, où la bagarre était alors la plus chaude. Les Nassauviens qui avaient tenu le bois et le verger et qui étaient sévèrement diminués se rallièrent aux unités de Saltoun et, beaucoup plus tard, quittèrent Hougoumont avec celui-ci quand il fut autorisé à rejoindre son gros. D’autre part, un simple coup d’œil aux positions alliées telles qu’elles se présentaient à 19.30 hrs lors de l’attaque de la moyenne garde, montre que la brigade du Plat (KGL) et la brigade hanovrienne de Hew Halkett, même si elles avaient été avancées en soutien éventuel à Hougoumont, se trouvaient en potence par rapport à la ligne alliée et donc parfaitement en mesure d’intervenir efficacement sur celle-ci. Ce qu’elles firent d’ailleurs : c’est Hew Halkett qui brisa le carré de chasseurs de la garde dans lequel se trouvait Cambronne qu’il fit prisonnier. Fermons la parenthèse.

Defence of the Chateau of Hougoumont by the flank Company
Gravure d’après Dennis Dighton

Une constatation à ce stade : si, comme le prétendent Napoléon, Reille et tous les auteurs, le combat d’Hougoumont est une petite diversion destinée à inquiéter la droite anglaise, à ce moment, la brigade Bauduin a très largement rempli sa mission et pourrait se contenter d’entretenir le feu depuis le bois, sans se préoccuper d’autre chose que d’occuper l’ennemi [56]. Or, pas du tout, voilà la 2ème brigade (Soye) de la 6ème division qui entre dans la danse !

Que se passe-t-il ? Qui ordonne l’entrée en scène d’une deuxième brigade dans cette « petite diversion » ? Tout laisse à penser que c’est le prince Jérôme lui-même. Reille, dans sa Relation, prétend qu’il a à plusieurs reprises ordonné de s’en tenir là et des témoins affirment que Guilleminot, chef d’état-major de Jérôme, adjura plusieurs fois le prince de ne pas s’acharner [57]. Peine perdue, Jérôme fait avancer la 2ème brigade (Soye) composée des 1er et 2ème régiments de ligne (au total, six bataillons).

Les six bataillons de la brigade Soye pénètrent dans le bois et rejoignent la 1ère brigade. Compte non tenu des pertes, il y a donc maintenant dans le bois une division tout entière soit pas moins de 13 bataillons (7 500 hommes).

Vers 12.30 hrs, l’ensemble de ces bataillons repart à l’assaut. Cubières lui-même prend la tête d’une attaque – au cours de laquelle il sera gravement blessé – vers l’ouest du château. Les deux compagnies de Gardes de Macdonnell reculent devant le nombre et s’engouffrent dans la cour du château par la porte ouest et le portail nord. Ils n’ont pas le temps de refermer les vantaux de la porte nord que déjà le sous-lieutenant Legros, du 1er léger, avec une trentaine d’hommes, sont sur eux, forcent la porte et parviennent à s’introduire dans la cour. Les hommes de Macdonnell se jettent sur les intrus et les taillent en pièce, ne laissant indemne, dit-on, qu’un jeune tambour. La porte est soigneusement verrouillée.

Closing the Gate at Hougoumont
Huile sur toile de Robert Gibb
Edimburgh, National Museum of Scotland

Entre-temps, le mouvement de la brigade de Soye n’est pas passé inaperçu du duc de Wellington qui se rend compte que la position est menacée. Or, il y tient beaucoup… Il ordonne donc au commandant de la 2ème brigade britannique du 1er corps, le général major sir John Byng, d’envoyer du monde pour renforcer la garnison. En même temps, il charge la batterie du major Bull d’arroser le bois du feu de ses six obusiers de 6 pouces [58].

Byng fait donc descendre trois compagnies du 2ème bataillon des Coldstream qui nettoient le terrain devant eux et repoussent les Français au sud de la ferme. Ces trois compagnies sont suivies du restant du 2ème bataillon des Coldstream, soit quatre compagnies, qui entrent dans la ferme pour renforcer Macdonnell et les Nassauviens qui tiennent toujours leurs postes sur les murs. Il est à ce moment-là dans les environs de 13.15 hrs.

Simultanément à cette attaque, les bataillons de Soye s’en prennent au verger où se trouvent toujours les deux compagnies du 1st Foot Guards de Saltoun et les débris des compagnies du 2ème régiment de Nassau et des chasseurs hanovriens. Saltoun tient le coup jusque vers 13.15 hrs, quand interviennent de nouvelles troupes françaises : il s’agit de la 1ère brigade de la 9ème division (Foy), composée des 92ème et 93ème régiments de ligne (au total, quatre bataillons) et commandée par le colonel Tissot. Saltoun est obligé de céder le verger et se réfugie derrière la haie du chemin creux. Les Français parviennent alors à mettre en batterie un obusier le long de la haie sud du verger. Tout cela se passe très vite puisque dès 14.00 hrs, Saltoun, qui, entre-temps, a été rejoint par deux compagnies du 3rd Foot, tente une contre-attaque afin de s’emparer de l’obusier français. Cette contre-attaque échoue et Saltoun rejoint sa position de départ dans le chemin creux. Les Français de Tissot s’assurent la possession du verger avec l’aide d’un nouvel acteur : la 2ème brigade de la 9ème division, sous le commandement de Jamin. Il y a là trois compagnies du 4ème léger et trois compagnies du 100ème de ligne.

Les compagnies de Saltoun qui ont été durement éprouvées lors de ces actions sont relevées par le reste du 2ème bataillon du 3rd Guards, sous Hepburn, et se voient autorisées à se retirer vers le gros du1st Guards, toujours derrière la crête. Hepburn se trouve donc avec l’ensemble du 3rd Guards dans le chemin creux. Il doit être 14.45 hrs. Pendant ce temps-là, les Français se cassent toujours les dents sur le mur sud du jardin où se sont maintenant installés les Coldstream, tandis que les Nassauviens se concentrent sur le mur est d’où ils tirent sur les Français comme à l’exercice.

Pas d’arrêt dans l’action ! A peine formé dans le chemin creux, Hepburn avec l’ensemble du 3rd Guards, part à l’assaut du verger et en chasse les Français qui se voient rejeter au delà de la haie dans la prairie au sud du verger. A 15.00 hrs, ou peu après, la situation est claire : la division Jérôme est fixée dans le bois et la division Foy dans les prairies à l’est de celle-ci. Elles ne cesseront d’assaillir les positions alliées sans plus jamais parvenir à faire un pas en avant. La garnison risque cependant de se trouver à court de munitions. Entre 15.00 et 16.00 hrs, toutefois, un chariot de munitions parvient à descendre et entre dans la cour de la ferme par le portail nord.

C’est à peu près à cette heure-là que Jérôme se rend enfin compte qu’il serait vain de vouloir s’emparer de la ferme et du château si on ne les soumettait pas à un tir d’artillerie un peu efficace. Quelques obusiers se mettent alors à tirer sur le domaine, mettant le feu aux granges et aux bâtiments. Si cet incendie rendit la situation très inconfortable pour les défenseurs, il n’eut aucune influence réelle sur la suite des événements : une suite d’attaques sporadiques contre le verger ou le mur du jardin, aussitôt repoussées. Précisons que la 2ème brigade (Campi) de la 5ème division (Bachelu) amorça vers 15.00 hrs un mouvement offensif contre le verger d’Hougoumont mais que l’artillerie anglaise, très habilement dirigée, l’en dissuada et qu’elle n’insista pas.

Vers 19.00 hrs, trois bataillons ( Avant-Garde et Leibbatalion brunswickois, 1er léger KGL), par l’ouest, le 2ème bataillon KGL et le bataillon de Landwehr de Salzgitter, par l’est, viennent dégager le domaine et nettoient le verger et le bois.

Nous avons résumé dans le tableau qui suit l’ensemble des événements qui se sont déroulés à Hougoumont :

17 juin 1815

Heure

A Hougoumont

Commandants

Bataille principale

17.00

Les 1ère et 2ème brigades des Guards britanniques arrivent à Mont-Saint-Jean

Cooke

 

19.00

Les compagnies légères du 1st Foot occupent le verger

Saltoun

 

19.00

Les compagnies légères du 2nd Coldstream occupent la ferme, le château et le jardin. Travaux de mise en défense.

Macdonell

 

Soirée

Des patrouilles de cavalerie françaises sont écartées

Saltoun

 

Soirée

Des détachements du 3rd Foot Guards sont postés dans la forêt

Evelyn

 


18 juin 1815

Aube

Dans le verger, Saltoun est relevé par des Nassauviens et des Hanovriens

Saltoun

 

Tôt dans la matinée

Wellington vient inspecter Saltoun. Il ordonne aux Nassauviens et Hanovriens d’avancer et d’occuper le bois et au 3rd Foot Guards d’avancer du jardin vers l’allée

Wellington

 

10.00

Wellington stoppe Saltoun sur le versant de la crête au nord d’Hougoumont

Wellington

 

11.00

Le 1/2 Nassau remplace les Anglais dans la ferme, le château et le jardin. Les compagnies légères détachées du 1st Foot se remettent en route vers leur gros.

Büschgen

Saltoun

 

11.30

1ère attaque française, du sud vers le bois

Bauduin

Premiers coups de canons

11.50

Nassauviens et Hanovriens évacuent le bois pour se réfugier dans le verger. Saltoun redescend vers le chemin creux

 

 

11.50

Réoccupation entière du verger

Saltoun

 

12.00

2ème attaque française, par le côté ouest contre le portail nord et par l’est contre le verger. Les Coldstream se réfugient dans la cour.

Cubières

Soye

 

12.30

Fermeture du portail

MacDonell

 

12.45

3ème attaque française : contre le verger

Gautier

 

13.00

Contre-attaque par le 2ème bataillon de Coldstream qui entre alors dans la ferme

Woodford

Prussiens en vue

La grande batterie ouvre le feu

Après 13.00

Un tombereau de munitions arrive

 

 

13.30

Contre-attaque dans le verger par deux compagnies du 3rd Guards.

Home

 

13.30

Débuts du bombardement par un obusier. Saltoun tente en vain de museler les obusiers

Saltoun

 

14.00

4ème attaque française : contre le verger en venant de l’est. Saltoun et ses compagnies légères évacuent le verger et sont relevées par 3 compagnies du 3rd Guards.

Foy

Attaque du 1er Corps français (d’Erlon)

14.00

Le verger est repris par le 3rd Guards

Hepburn

 

14.00-15.00

5ème attaque française : contre le verger venant du sud-est, stoppée par le feu de l’artillerie

Campi

Foy

14.30 : charge de la cavalerie anglaise

15.00

Les bâtiments prennent feu

 

 

16.00

6ème attaque française : contre le verger, venant du sud-est. Contre-attaque immédiate du 3rd Guards qui reprend le verger. Hepburn reprend le commandement de la 2ème brigade de la garde britannique que Byng, son commandant, quitte, ayant repris celui de la 1ère division après la grave blessure de Cooke.

Home reprend le commandement du 3rd Guards.

Campi

Foy

Hepburn

Home

Première des grandes charges de cavalerie française.

17.30

 

 

Deuxième des grandes charges française

18.30

7ème attaque française : contre le verger, venant du sud-est. Contre-attaque des 3rd Guards

Foy

Home

Prise de la Haye-Sainte par les Français

19.30

 

 

Attaque de la Garde impériale

20.15

Avance générale alliée

 

 

Le seul effet pratique de cette succession d’événements, c’est que les Français ont stupidement immobilisé deux divisions entières d’infanterie pour un résultat nul. La garnison totale d’Hougoumont n’a jamais dépassé 2 600 hommes tandis que 12 500 Français s’y cassaient les dents. L’intention de Napoléon – si elle est bien réelle – de voir Wellington renforcer son centre pour venir au secours d’Hougoumont a été déjouée.

Logie écrit : 

« La garnison du château proprement dite ne dépassa jamais deux mille hommes environ, mais, en soutien, Wellington immobilisa les brigades Hew Halkett, du Plat et Mitchell, soit environ quatre mille hommes. Du côté français, la division Jérôme et une brigade de Foy, soit environ huit mille hommes, consacrèrent tous leurs efforts, mais en vain, pour conquérir ce point d’appui qui verrouillait l’aile droite de Wellington.[59] » 

Comme d’habitude, dès qu’il sort des idées générales, Jacques Logie se trompe. Nous l’avons déjà dit : si Wellington fait descendre H. Halkett et du Plat de la crête pour soutenir Hougoumont le cas échéant, il ne les immobilise absolument pas mais les met en potence sur son aile droite. Il ne s’agit là ni plus ni moins que d’une admirable application de l’ordre oblique de Frédéric II… Quant à la brigade Mitchell, elle surveillait depuis le matin la route de Nivelles et n’en bougea pas jusqu’au soir. Si elle pouvait venir en aide à Hougoumont, en cas de besoin, ce n’était pas sa mission principale. Quant aux Français, nous savons que les deux brigades de Foy (Jamin et Tissot loco Gauthier) ont attaqué Hougoumont. Si l’on compte pour rien la tentative avortée de la brigade Campi de la 5ème division (Bachelu), c’est donc la totalité du 2ème corps, moins la division Bachelu, qui est impliquée soit près de 12 700 hommes et non 8 000…

Dans ces conditions, on ne s’étonne pas que les auteurs de tout poil se soient penchés sur cette « bataille dans la bataille », pour essayer de savoir par quel mystère Napoléon avait eu l’idée d’attaquer Hougoumont et pourquoi le prince Jérôme s’était acharné à vouloir le prendre, en dépit de ses ordres, disent-ils.

Discussions et controverses

Napoléon savait-il ce que cachait le bois du Goumont ?

Première controverse : Bernard Coppens [60] soutient que Napoléon aurait, entre autres raisons, perdu la bataille de Waterloo parce qu’il n’aurait pas compris, en regardant sa carte, que le château-ferme d’Hougoumont était situé dans un creux à sa gauche derrière un rideau d’arbre. De là où il était, à savoir à Rossomme, il n’aurait pu deviner que là, quelque part, il y avait une vraie citadelle. Dès lors, ses ordres auraient été d’occuper le terrain pour inquiéter la droite anglaise – comme chacun se plaît à le répéter. Les auteurs sont en effet unanimes pour qualifier les opérations contre Hougoumont de diversion. Nous y reviendrons…

Hougoumont sur un des premiers tirages
 de la carte marchande de Ferraris

Question préalable, donc : Napoléon savait-il ce qui se cachait derrière les arbres qui lui dissimulaient Hougoumont ? Vu de Rossomme, aujourd’hui, on distingue très nettement les trois châtaigniers qui subsistent du bois d’Hougoumont. Néanmoins, nous pouvons admettre que, en 1815, les bâtiments étaient cachés par les arbres. Encore que nous ayons trouvé sous la plume de deux auteurs britanniques [61] – pourtant sérieux - que le bois n’existait pas en 1771. Au cours de la polémique qui s’est élevée entre Jacques Logie et lui et qui tournait autour de la question de savoir si Napoléon savait ce qui se trouvait à Hougoumont, Bernard Coppens écrit : 

« D’ailleurs, ajoute M. Logie, les cartes montrent l’existence du bois, mais signalent également la présence de bâtiments… On s’étonnera de trouver sous la plume de M. Logie un tel argument, puisqu’il affirme ce qui n’est pas : les cartes, en effet ne montrent pas le bois. Celui-ci d’ailleurs n’existait pas au moment de la levée de la carte (1771-1778) et les cartes chorographiques ont été réalisées d’après celle-ci. [62] »

Hougoumont sur un tirage tardif
de la carte marchande de Ferraris

On aurait pu dès lors avoir un doute : si le bois avait été planté après 1771, en quarante ans, les arbres auraient-ils pu pousser au point de cacher la bâtisse ? Mais cette question ne se pose pas. La carte de Ferraris est claire : elle indique le château, la chapelle et la ferme au moyen des trois symboles conventionnels – appliqués au poinçon sur les cuivres – attribués à ces bâtiments et, dans l’édition originale, le bois est dessiné. A l’inverse, sur la copie de la carte « marchande » tirée après 1807, le bois a disparu, mais les symboles subsistent d’autant plus distinctement. Cette disparition n’ a rien d’extraordinaire : sur les cuivres gravés, la grisaille représentant les bois et les forêts avaient tendance à s’estomper par usure au fur et à mesure du tirage. Les cuivres nécessitaient donc un entretien régulier auquel a échappé le minuscule bois du Goumont. Les symboles, gravés par poinçon, résistaient beaucoup mieux à l’usure.


Hougoumont sur la carte de cabinet de Ferraris

Sur la carte de cabinet des Pays-Bas, qui servit de base à la carte chorographique, on voit nettement le bois qui existait donc. La comparaison des deux éditions de la carte marchande permet de voir clairement cet estompement. Pour citer un cas comparable, signalons le petit bois de Monplaisir, à peu près de la même taille que celui d’Hougoumont qui, lui non plus, n’est pas représenté sur notre tirage tardif. Il n’y a donc aucune difficulté à dire que les deux auteurs britanniques [63] se sont laissé abuser par un tirage tardif de la carte chorographique où le bois n’est plus représenté, estompé par l’ usure de la gravure [64]

La réponse à la question que nous avons posée – Napoléon pouvait-il se douter que le petit bois cachait un bâtiment susceptible d’offrir une résistance ? – est nettement affirmative : la carte dont il disposait mentionne très clairement Hougoumont au moyen de trois symboles (château, ferme, chapelle) et Napoléon savait lire une carte… Cette conviction est renforcée par le fait que le 17 juin dans la soirée, les Anglais eurent à repousser une attaque d’une patrouille de cavalerie française le long de la chaussée de Nivelles. Il est inimaginable que la ferme-château, très visible depuis la route, n’ait pas fait l’objet d’un rapport à l’empereur dès le 17 dans la soirée. Admettons pourtant qu’il n’en ait rien été. Si nous regardons le déploiement des forces françaises au début de la bataille, nous constatons que les divisions Jérôme et Foy, qui allaient attaquer le château, n’en étaient vraiment pas très loin : 300 m pour Jérôme, 500 m pour Foy. Autant dire, le nez dessus… De plus, ces deux divisions devaient se trouver, à peu de choses près, sur la cote 130 ; Hougoumont exactement sur la cote 120. Ajoutons à cela que la cavalerie de Piré n’est pas loin non plus et nous savons qu’elle a opéré le long de la chaussée de Nivelles. Peut-on admettre un seul instant que Napoléon ait ordonné une attaque d’Hougoumont, diversion ou pas, sans avoir fait reconnaître le terrain ? Et si nous l’admettons, pouvons-nous supposer que les commandants de division, s’ils ignoraient la présence de cette forteresse sur leur chemin, lorsque leurs tirailleurs tombèrent sur les murs d’Hougoumont, n’aient pas immédiatement avisé l’empereur du fait que la partie n’était pas aussi facile qu’il semblait le penser ?…

QU’A ORDONNÉ NAPOLÉON ?

Deuxième controverse : quels sont les ordres de Napoléon en ce qui concerne Hougoumont ? Remarquons d’abord qu’il n’est pas fait allusion à Hougoumont dans l’ordre de 11.00 hrs (Correspondance, 22060). Houssaye écrit : 

« L’empereur, peu d’instants après avoir dicté l’ordre d’attaque, pense à préparer l’assaut de Mont-Saint-Jean par une démonstration du côté de Hougoumont. En donnant de la jalousie à Wellington pour sa droite, on pourrait l’amener à dégarnir un peu son centre. Comprenant enfin le prix du temps, Napoléon résolut d’opérer ce mouvement sans attendre que toutes ses troupes fussent arrivées à leur place de bataille. Vers onze heures un quart, Reille reçut l’ordre de faire occuper les approches de Hougoumont. [65] » 

Donc, si nous lisons bien, Napoléon ordonne une diversion sur le centre droit de Wellington dans l’espoir que le général anglais dégarnisse son vrai centre. S’ensuit un tir d’artillerie sur le bois auquel l’artillerie anglaise répond par un tir sur la brigade Bauduin en mouvement.

Toute première chose : les unités anglo-néerlandaises qui se trouvent sur la crête qui domine Hougoumont ne constituent pas la droite de Wellington mais bien son centre-droit. La vraie droite alliée se trouve à Braine-l’Alleud et à Merbraine. Son centre est à peu près à hauteur de l’actuel chemin des Vertes Bornes. C’est ce dont ne se doute pas Napoléon qui ne peut voir le dispositif en profondeur de Wellington. Donc quand Napoléon parle du centre ennemi, il vise en réalité la portion de terrain située de part et d’autre de la chaussée, derrière la Haye-Sainte. Nous reviendrons maintes fois sur cette réalité négligée par la plupart des auteurs et dont l’ignorance rend inexplicables certains événements importants comme, par exemple, l’échec de l’attaque de la Garde impériale au début de la soirée.

Deuxième chose : l’attaque d’Hougoumont est-elle, oui ou non, une diversion ? Nous savons que nous allons soulever une tempête chez les commentateurs « orthodoxes » de la bataille…

Comme nous l’avons dit, il n’existe aucune trace écrite de l’ordre « verbal » dont parle Houssaye. Dès lors, il n’est absolument pas certain que Napoléon s’est contenté d’ordonner l’occupation des approches de Hougoumont. Les seules sources, complaisamment citées par les auteurs, sont toutes des témoignages a posterioriAbsolument toutes ! Et elles trouvent toutes leur origine dans une phrase assez sybilline de Napoléon lui-même : « Le prince Jérôme enleva plusieurs fois le bois d’Hougomont, et plusieurs fois en fut repoussé ; il était défendu par la division des gardes anglaises, les meilleures troupes de l’ennemi, qu’on vit avec plaisir être sur sa droite, ce qui rendait plus facile la grande attaque sur la gauche.[66] » 

Comme les auteurs passent leur temps à expliquer qu’il est incompréhensible que les divisions de la gauche française aient passé la journée à essayer de prendre le château-ferme alors qu’on ne leur en demandait pas tant, pourquoi ne pas imaginer que les ordres de Napoléon aient précisément été ceux-là :prendre Hougoumont ?

Que nous disent les auteurs ? Napoléon, à 11.00 hrs, donne des ordres : il s’agit d’attaquer le centre anglais et de s’emparer du carrefour de Mont-Saint-Jean, c’est à dire de l’endroit où la chaussée de Bruxelles et celle de Nivelles se rejoignent. Sont commis à cette tâche : le 1er corps (d’Erlon), appuyé par le 2ème corps (Reille). Les choses sont donc d’une clarté exemplaire : attaque frontale et massive sur le centre anglais. Là-dessus, l’empereur constitue la grande batterie : 80 pièces destinées à écraser sous leur feu ce qu’il croit être le centre anglais, soit la portion de terrain située de part et d’autre de la chaussée, afin de préparer cette attaque frontale. Voilà qui est toujours aussi clair.

Mais d’autres – dont, en premier lieu, Thiers, interprétant la petite allusion de l’empereur à la «gauche» de l’ennemi  – nous disent quelque chose de tout à fait différent : selon eux, Napoléon aurait eu l’intention de s’en prendre à la gauche anglo-alliée qu’il estimait plus faible – en quoi il avait d’ailleurs parfaitement raison. De cette manière, il assurait la jonction avec Grouchy, séparait les Prussiens des alliés et rejetait Wellington vers la mer [67]. Quoique bien séduisante, cette hypothèse est manifestement une vue de l’esprit. Si elle a pu être envisagée avant 09.00 hrs lors du déjeuner de l’empereur avec ses principaux généraux, ce n’est certainement pas elle qui a été retenue. Comment expliquer, si telle avait été l’intention de Napoléon, 1° – qu’il constitue sa grande batterie de la manière dont elle l’a été, dirigée contre le centre gauche allié ; 2° – qu’il ordonne au 1er corps de monter prioritairement à l’assaut de la Haye-Sainte, ses divisions de gauche en tête ; 3° – Qu’il ordonne une diversion sur Hougoumont, située exactement de l’autre côté de la ligne anglo-alliée ? L’empereur ne peut quand même pas croire que Wellington va dégarnir sa gauche, Papelotte, La Haye ou Fichermont, pour renforcer Hougoumont…

Lisons attentivement l’ordre n° 22.060 :

« A CHAQUE COMMANDANT DE CORPS D’ARMÉE,
« 18 juin 1815, onze heures du matin.
« Une fois que toute l’armée sera rangée en bataille, à peu près à une heure après midi, au moment où l’Empereur en donnera l’ordre au maréchal Ney , l’attaque commencera pour s’emparer du village de Mont-Saint-Jean , où est l’intersection des routes, A cet effet, la batterie de 12 du 2e corps et celle du 6e se réuniront à celle du 1er corps. Ces vingt-quatre bouches à feu tireront sur les troupes de Mont-Saint-Jean , et le comte d’Erlon commencera l’attaque , en portant en avant sa division de gauche et la soutenant, suivant les circonstances, par les divisions du 1er corps. Le 2e corps s’avancera à mesure pour garder la hauteur du comte d’Erlon
« Les compagnies de sapeurs du 1er corps seront prêtes pour se barricader sur-le-champ à Mont-Saint-Jean. »

Cet ordre de 11.00 hrs ne laisse place à aucun doute : il n’est absolument pas question de s’en prendre à la gauche de Wellington mais bien à son centre présumé : le nom du hameau de Mont-Saint-Jean ne revient pas moins de trois fois sur quelques lignes.

Nous démontrons ailleurs [68] que la grande batterie, loin d’être déployée sur la crête de la Belle-Alliance, comme on l’a toujours prétendu, l’était sur une crête située 400 mètres en avant de la ligne française. A tort ou à raison, Napoléon pouvait penser que la position avancée d’Hougoumont risquait de constituer un danger pour sa grande batterie. L’ordre de déployer celle-ci a été donné « peu après » 11.00 hrs en tout cas. L’ordre de prendre Hougoumont vient peu après et pourrait constituer une conséquence de l’ordre de déploiement de la grande batterie. Dès lors, il apparaît qu’aux yeux de Napoléon, prendre Hougoumont constituait une nécessité absolue et l’empereur s’en est certainement rendu compte avant même les premiers coups de feu.

Et si Napoléon ne l’avait pas envisagé, il n’a pas manqué d’officier pour attirer son attention sur ce point. Le colonel Janin écrit : 

« Le matin, j’avais été envoyé aux avant-postes pour reconnaître la position de l’ennemi : la ligne anglaise décrivait une courbe dont la concavité nous était opposée, mais de manière que, projetant sa droite en avant, sa gauche nous était refusée. Le bois de Hougoumont, en avant de sa droite, me parut et était en effet fortement occupé. Je pensai et je dis que ce poste devait être préalablement enlevé. Le général à qui je fis mon rapport me dit que l’attaque aurait lieu vers le centre. Tant pis, lui répondis-je…[70] » Et Janin justifie son point de vue en quelques mots : certes, une attaque sur le centre présentait de nombreux avantages, mais elle nécessitait toutes les forces françaises, « tandis que celles de l’ennemi, que renfermait ou que masquait le bois d’Hougoumont, inquiéteraient toujours notre flanc gauche et nos derrières, et exigeraient au moins un corps d’observation qui dans l’attaque du centre pouvait nous être bien nécessaire.[69] »

Nous sommes donc persuadé que l’ordre de Napoléon à Reille, donné entre 11.00 hrs et 11.30 hrs, est bien de prendre Hougoumont et que cette prise fait partie intégrante du projet de l’empereur : défoncer le centre anglo-néerlandais. Lenient est affirmatif : 

« L’attaque sur Hougoumont, ce n’est pas une fausse attaque, plus ou moins poussée, destinée à donner le change, mais une part de l’attaque du centre anglais. L’action de Reille ne représente pas le choc d’une masse secondaire qui fixe l’ennemi sur un point, afin que le chef puisse la manœuvrer sur un autre. C’est tout simplement le heurt vulgaire et banal d’une troupe qui marche droit devant elle… sans s’occuper de reconnaître et de briser l’obstacle par le moyen le plus expéditif : le canon.[70] » 

Idée que reprend con amore Bernard Coppens : 

« Que Hougoumont ait été bombardé, cela ne fait pas de doute, mais par des obusiers, alors que ce qu’il aurait fallu, c’était des pièces de 12, capables de renverser les murs, et donc de rendre la position intenable. Le fait est que Hougoumont n’a pas été pris, parce que l’artillerie adéquate n’a pas été utilisée. [71] »

 Évidemment ! Ce qu’il faudrait que l’on nous dise, c’est où Reille aurait été trouver des pièces de 12, alors que sa réserve d’artillerie de corps [72] se trouve intégrée dans la grande batterie et, surtout, où l’on aurait pu les installer pour battre les murs d’Hougoumont. On constate en effet que toutes les batteries divisionnaires (des pièces de 6) de Reille et les batteries à cheval de Kellermann se trouvent sur les chemins – ce qui est bien compréhensible puisque, comme on passe son temps à nous le dire, en dehors des chemins, le terrain était trop boueux pour y faire évoluer l’artillerie –  et, de là où elles se trouvent il est impossible de tirer directement sur les murs, sans avoir les arbres du bois ou du verger pour boucher la ligne de mire, sauf à l’ouest où l’on aurait alors démoli la grange à coups de canons, sans que la garnison courre pour autant le moindre danger. C’est exactement la raison pour laquelle on utilisa finalement des obusiers pour essayer de mettre le feu aux bâtiments et d’obliger ainsi leur abandon par la garnison : rien n’est dû au hasard… Ajoutons encore que, même si le terrain s’y était prêté, il aurait été impossible d’aligner de manière efficace l’une ou l’autre batterie de 12 sans tomber sous le feu des batteries anglaises.

Thiers, Camon et Houssaye, interprétant ce que Napoléon a dicté à Sainte-Hélène, nous disent avec une belle unanimité qu’il s’agissait d’occuper l’ennemi et de le forcer à dégarnir son centre, en vue de l’attaque prévue du 1er corps sur le centre gauche allié. Permettons-nous de rappeler encore les termes de l’ordre de 11.00 hrs : « (…) Le comte d’Erlon (le 1er corps) commencera l’attaque, en portant en avant sa division de gauche et la soutenant, suivant les circonstances par les divisions du 1er corps. Le 2° corps s’avancera à mesure pour garder la hauteur du comte d’Erlon. » Est-ce assez clair ? Le 2ème corps s’avancera à mesure pour garder la hauteur du comte d’Erlon. Napoléon ne prévoyait donc pas une attaque du seul 1ercorps, mais bien de toute sa ligne sur le centre anglo-néerlandais. Après quoi, dans la demi-heure, il change d’avis et constate que le 2ème corps, Reille, s’il avance droit devant lui, va se trouver avec une citadelle ennemie dans son dos à gauche. Ceci ajouté au fait qu’il réalise que sa grande batterie doit avancer de 400 mètres [73], il divertit donc une division, non pour masquer Hougoumont, mais pour le prendre. C’est d’une logique imparable.

Et si nous ne sommes pas convaincus, nous avons encore l’avis des adversaires de l’empereur. En l’occurrence, nous interrogerons le général prussien Müffling qui n’a pas quitté Wellington de toute la journée du 18 juin et qui doit donc être un peu l’interprète de sa pensée. Or qu’écrit Müffling ?

« Si cette position avait été enlevée, le résultat eût été fatal à l’armée britannique. Immédiatement derrière elle, se trouvaient plusieurs hauteurs dominant toute la ligne du duc de Wellington et qui auraient puissamment aidé à prendre celle-ci en enfilade… »
« … si les Français avaient pu se rendre maître de cette position, et avaient placé leur artillerie précisément à cet angle, leur feu eût porté la destruction dans tous les rangs de l’armée anglaise. On ne s’étonnera donc pas que ce point ait été choisi comme but de la première attaque ; et que la prise en ait été poursuivie avec tant d’opiniâtreté, les assiégeants ne cessant de faire des efforts désespérés pour enlever cette importante position… »
« En même temps, pour cacher son dessein réel, et pour empêcher que le duc n’envoyât des renforts à Hougoumont, Bonaparte fit commencer vivement l’action sur toute la ligne. Ce fut surtout lorsqu’il eût acquis la conviction d’avoir raté la réussite de son premier projet, que, par ses ordres, le feu des canons et de la mousqueterie devint plus terrible et plus meurtrier… [74]»

Donc, si nous comprenons bien, au contraire de ce que tous les auteurs s’épuisent à raconter, non seulement Hougoumont n’aurait pas été une diversion, mais bien une « branche » de l’attaque principale, destinée à enfoncer le centre-droit de Wellington et l’attaque de l’infanterie du 1er corps une opération destinée à soulager le 2ème corps… On pourrait même aller plus loin : et si le plan original de Napoléon avait été d’enrouler la droite présumée de Wellington et de couper sa ligne présumée de retraite vers l’ouest ? Cela nous expliquerait pourquoi l’empereur lance à l’assaut d’Hougoumont une division d’un corps dès que celui-ci est aligné, pourquoi il attend pendant près de deux heures pour lancer l’attaque du 1er corps et pourquoi, une fois cette dernière attaque ratée, il n’insiste pas de ce côté alors qu’il continue à s’acharner sur Hougoumont…

Pourquoi alors, les textes semblent-ils tous indiquer que l’attaque de Hougoumont était une diversion ? Cela saute aux yeux… Comme Hougoumont n’a jamais été pris, que le plan initial a avorté, que cet échec a été très coûteux en vies humaines, il faut minimiser l’affaire, dire que l’empereur n’a pas été obéi, que l’attaque a été mal menée et que le prince Jérôme est seul responsable de la catastrophe. « Si ce n’est toi, c’est donc ton frère… » Ah ! Si l’on avait seulement gardé trace de l’ordre de Napoléon en ce qui concerne Hougoumont…

De quoi s’agit-il à Waterloo ? De détruire l’armée anglo-alliée. Que croit Napoléon ? Que cette armée, coupée de sa ligne de retraite vers l’ouest, acculée à la forêt de Soignes, ne peut s’échapper que par la seule chaussée de Bruxelles. De  ce fait, il s’agit de la pousser dans cet espèce d’entonnoir, provoquant un terrible embouteillage que l’on résoudrait en canonnant et en sabrant. L’armée de Wellington serait ainsi proprement détruite, au sens que donne Clausewitz à ce mot, c’est-à-dire incapable de reprendre le combat. Ceci établi, il faut naturellement empêcher Wellington de prendre le change, c’est à dire d’évacuer le terrain par l’ouest, c’est-à-dire vers Merbraine et Alsemberg. Il faut donc lui couper la route dans cette direction. Et pour ce faire, il faut obligatoirement prendre Hougoumont.

Une conclusion

Le colonel Camon [75] a une très belle formule pour caractériser l’attaque d’Hougoumont : « un combat d’immobilisation et d’usure ». Effectivement, on ne saurait mieux dire : « Le 2ème corps français fut en effet immobilisé et usé par ce combat stérile, et sans aboutir à aucun résultat, car jamais Hougoumont ne fut pris [76] » Au moins, ce combat aura-t-il inquiété Wellington ? Pas même : il n’envoie en renfort à Hougoumont que 3 compagnies de gardes et 2 bataillons. Au total, la garnison d’Hougoumont n’aura jamais comporté beaucoup plus de 2 600 hommes. Même s’il garde constamment un œil tourné vers Hougoumont, Wellington n’aura donc jamais vraiment de grandes inquiétudes à son propos si ce n’est vers 15.00 hrs, quand il vit que le château prenait feu. Il prit la peine de dicter une note qu’il fit expédier par un de ses aides de camp : 

« Je vois que le feu s’est communiqué du fenil au toit du château. Néanmoins, vous devrez tenir vos hommes dans les parties que le feu n’a pas atteintes. Prenez garde à ce qu’aucun homme ne soit victime de l’effondrement du toit ou des planchers du château. Lorsqu’ils seront tombés, occupez les murs en ruines du côté du jardin ; particulièrement s’il s’avère possible pour l’ennemi de passer à travers les braises pour entrer dans la maison.[77] »

Il faut dire que les Français auront vraiment tout fait pour tranquilliser le duc…

Que voyons-nous ? Dès le début, l’attaque est mal préparée : tout au plus une batterie tire-t-elle sur le bois… Sans faire beaucoup de dégâts, d’ailleurs : il faudra une bonne heure à la brigade Bauduin pour traverser le bois et arriver devant le mur d’Hougoumont. On ne peut donc pas parler de préparation d’artillerie digne de ce nom. Plus étonnant encore, quand Bauduin arrive devant les murs du domaine, il ne pense pas à demander un bombardement sérieux de la position. Au contraire, il lance ses hommes à l’assaut de la position, avec leur fusil pour tout bélier… Les Nassauviens, confortablement installés – même si tout est relatif… – derrière leurs meurtrières s’adonnent à un véritable tir aux pipes. Inutile de dire que, à part son sommet, la hiérarchie française réagit : Reille demande à Jérôme de rappeler ses hommes. Cette retraite permettrait à l’artillerie de disloquer les murs du domaine. Peine perdue, Jérôme s’obstine ! Mieux même : il envoie une deuxième brigade, celle de Soye, qui commence par se faire massacrer par les batteries anglaises – celles de Ramsey et Webber-Smith – qui se trouvent sur la crête derrière Hougoumont. Finalement, quelqu’un – Cubières sans doute – a le bon sens de faire le tour de la ferme par l’ouest – relativement à l’abri des canons anglais – pour s’en prendre au portail nord qui n’est momentanément pas hermétiquement fermé. Quelques hommes pénètrent dans la cour pour se faire fusiller à bout portant par les gardes anglaises qui viennent de s’y réfugier. Ce n’est finalement que vers 13.30 hrs que quelqu’un [78] pense à placer un obusier à l’orée du bois pour bombarder le château-ferme. L’incendie prend et des scènes épouvantables se déroulent dans Hougoumont. Mais les alliés ne cèdent plus un pouce de la position. Au total, neuf compagnies – tous renforts compris – tiennent en échec, pendant plus de six heures, un corps d’armée presque tout entier puisque Foy et la brigade Campi de Bachelu – les deux autres divisions de Reille – viendront se mêler de près ou de loin à la bagarre. On imagine les dégâts que ces forces – une affaire de 12 000 hommes ! – auraient provoqué dans le centre anglais s’ils avaient effectivement soutenu d’Erlon lors de l’attaque du 1er corps ou s’ils avaient été disponibles pour soutenir l’attaque de la Garde.

Peut-on admettre un seul instant que Napoléon n’ait pas vu ce qui se passait à Hougoumont ? Tout, absolument tout prouve le contraire. Peut-on admettre qu’il ait admis que son frère s’acharne sur cet objectif « de diversion » qui grignote peu à peu son 2ème corps sous ses yeux, s’il n’était pas dans son intention de s’emparer réellement d’Hougoumont ? Jamais ! Paget et Saunders – les deux grands spécialistes britanniques d’Hougoumont – n’ont donc pas eu tort d’appeler leur livre : « Hougoumont, key to victory at Waterloo ». Si Hougoumont n’est pas la seule clé de la victoire de Wellington – loin de là – elle en constitue une de taille…

Précisons qu’il est impossible de déterminer avec exactitude les pertes françaises au cours de cette « bataille dans la bataille ». Les auteurs parlent de 5 000 tués ou blessés et on a calculé que la garnison d’Hougoumont avait tiré environ 130 000 coups… Les Anglo-Alliés, de leur côté, annoncent 847 tués ou blessés dans la garnison proprement dite (2nd Coldstream, 2/3 Foot Guards, compagnies légères du 3/1Foot Guards, 1/2 Nassau et chasseurs hanovriens).

Parmi les blessés d’Hougoumont, il faut compter… une femme ! Mrs Osborne, épouse du soldat George Osborne, qu’elle avait épousé à Enghien le 23 avril 1815. Cette femme dévouée a été au cœur des combats durant toute la journée, soignant les blessés. Elle fut blessée d’un coup de fusil dans l’épaule et la poitrine mais elle survécut et fut décorée de la Queen’s Bounty

Une jolie légende

Une autre personne du beau sexe aurait encore été présente à Hougoumont au plus fort des combats : il s’agirait de la petite fille, âgée de cinq ans, du jardinier Van Cutsem, qui n’avait pas encore quitté la ferme pour rejoindre sa femme qui s’était enfuie et qui se retrouva bloqué avant de pouvoir s’enfuir à son tour. La petite fille, devenue une vieille dame, aurait raconté que, pour la distraire ou, au moins pour l’empêcher d’être terrifiée, des soldats des Coldstream jouaient avec elle en lui fabriquant des petites poupées avec de la paille. Malheureusement, il faut ranger cette histoire dans le domaine des légendes.

C’est peut-être Victor Hugo qui est à l’origine de cette tradition : il nous raconte en effet dans les Misérables que la famille du jardinier était aller se réfugier dans les bois et que le jardinier lui-même, qu’Hugo nomme Guillaume Van Kylsom, se retrouva bloqué dans la ferme par l’arrivée des Anglais. Un peu plus loin, le poète explique que lors de sa visite en 1861, la famille qui habitait la maison du jardinier descendait de Guillaume Van Kylsom. Une rapide vérification effectuée par les critiques d’Hugo permit de déterminer que, en réalité, le Goumont était occupé par une famille Van Cutsem. De là à conclure que le jardinier de 1815 était Guillaume Van Cutsem, il n’y avait qu’un pas que ces critiques franchirent allègrement, suivis par tous les historiens postérieurs. La petite fille effrayée aurait donc été une des filles de ce Guillaume Van Cutsem. 

Or, dans les registres paroissiaux de Braine-l’Alleud, on retrouve Guillaume-Honoré Van Cutsem, né à Braine-l’Alleud le 16 mai 1789, fils de Guillaume-Jean-François Van Cutsem et Anna-Maria André, habitant Sart-Moulin. Ce Guillaume-Honoré, alors domicilié à Plancenoit, épousa le 23 janvier 1817 Marie-Catherine Vandenplasche, née à Rhode-Saint-Genèse vers 1792. Et c’est à Plancenoit que naquirent leurs quatre premiers enfants : Pierre-Joseph, le 31 mai 1817 (ce qui nous permet de dire que le mariage de Guillaume avait été quelque peu « forcé ») ; Augustin-Joseph, le 30 octobre 1818 ; Anne-Marie-Joseph, le 28 mars 1820 ; Catherine, en 1821 ou 1822 (elle décéda à Braine-l’Alleud le 2 janvier 1824, « à l’âge de deux ans ».)

En 1823, la petite famille vint s’installer à Braine et c’est là que naquirent leurs autres enfants : Marie-Louise, le 23 octobre 1823 ; Jacques, le 25 juin 1825 (décédé la même année) ; Olivier, le 7 août 1826 ; Alphonse, le 13 octobre 1828 ; Albert, le 7 mars 1831. C’est donc en 1823, que les Van Cutsem vinrent habiter le Goumont. Ses enfants, nés en 1823, 1826, 1828 et 1831 sont en effet tous déclarés comme résidant à Hougoumont dans les registres de la population (1846, 1870).

Marie-Catherine Vandenplas est morte le 14 décembre 1831, Guillaume-Honoré Van Cutsem et sa fille Marie-Louise en août 1843. Les fils de Guillaume-Honoré quittèrent tous le Goumont entre 1852 et 1853, à l’exception de l’aîné, Pierre-Joseph Van Cutsem, qui avait épousé le 17 juillet 1844 Marie-Joseph Tirleroux, native de Marbais, et qui en eut de nombreux enfants, tous nés à Braine-l’Alleud entre 1844 et 1858.

D’où on peut conclure qu’en 1815, le jardinier d’Hougoumont n’était certainement pas Guillaume-Honoré Van Cutsem, puisqu’il ne s’y installe qu’en 1823, et qu’aucun de ses enfants n’a pu y habiter à cette époque, puisque le premier naît en 1817. Mais il est plus que probable que la famille « Van Kylsom » qu’a rencontrée Victor Hugo en 1861 soit bien celle de Pierre-Joseph Van Cutsem.

Qui était donc le jardinier d’Hougoumont en 1815 ? Un acte notarié du 6 février 1815 vient nous éclairer : on y voit que Antoine Joseph Dumonceau, « fermier de la cense du Goumont » a vendu à Jean-Joseph Carlier « jardinier au château de Gomont » une terre située au Mée de Passavant (Notariat général du Brabant, n° 21689, pièce n° 20). Cet acte est confirmé par un autre du 2 décembre 1808, où l’on voit que Bartholomé Gottschalk, négociant a arrenté un hectare 34 ares de terre, prairie et broussailles situés à l’endroit nommé les Brigitines, à Jean-Joseph Carlier, « jardinier au service de Mr de Gomont audit Braine » (NGB, n° 21682, pièce n° 103). La petite fille apeurée de 1815 serait-elle celle de ce Jean-Joseph Carlier ? Hélas, non ! Jean-Joseph Carlier est né à Kaivez-le-Petit vers 1770 ; il a épousé Marie-Thérèse Aubry dont il a eu deux enfants : Antoine-Joseph, né à Plancenoit le 8 avril 1812 ; Elisabeth, née à Braine-l’Alleud le 25 décembre 1817.

On ne pouvait, dans ces conditions, éliminer l’hypothèse que la petite fille dont parle la légende ait appartenu à la famille Dumonceau. Car le fait qu’Antoine Joseph Dumonceau était le fermier d’Hougoumont en 1815 ne fait pas de doute. Il était né à Braine-l’Alleud le 30 décembre 1751[79] de l’union de Jean Joseph Dumonceau (1719-1790) et d’Anne Catherine Cheruwier (✝ en 1780). Il épousa le 15 août 1787 à Braine Elisabeth Gerrebos, née à Huizingen vers 1760. De cette union naquirent : Jean Joseph Dumonceau, né le 11 juin 1788 et décédé le 13 juillet 1789 ; Anne Catherine, née le 10 mai 1789, sans descendance ; Marie Madeleine, le 12 décembre 1790, décédée le 15 juin 1793 ; Jeanne Albertine, née à Braine le 4 mars 1792, mariée le 9 mai 1821 avec Sylvain Godefroid Joseph Gouttier, décédée sans postérité à Braine un mois plus tard, le 8 juin 1821 ; Elisabeth, née à Braine le 3 septembre 1794, sans descendance connue [80] ; Marie Joseph Victoire Ghislaine, née à Braine le 16 août 1797, mariée le 18 décembre 1824 avec son beau-frère Sylvain Godefroid Joseph Gouttier, dont 5 enfants ; Caroline Ghislaine, née le 14 mai 1800 à Braine, mariée le 8 décembre 1824 avec Hubert Joseph Mercier, dont 3 enfants ; Elisabeth Thérèse Ghislaine, née à Braine le 14 mai 1804, mariée le 10 juin 1829 avec Florentin Joseph Brassinne, dont 7 enfants. Ainsi qu’il est facile de voir, aucun enfant de trois à six ans ne séjournait au Goumont en 1815.[81]

De tout cela, il ressort que le jardinier de 1815 était Jean-Joseph Carlier mais qu’il n’y avait pas de petite fille à Hougoumont. Par ailleurs, nous savons que le chevalier de Louville vendit Hougoumont  au comte François de Robiano. L’acte de vente, daté du 7 mai 1816, prévoit que le jardinier quittera  »son habitation qui a échappé aux flammes », « endéans le vingt de ce mois ». La maison du jardinier devint à cette époque l’habitation du fermier et c’est dans cette maison que continuèrent à habiter les Dumonceau jusqu’en 1823 puis les Van Cutsem [82]. D’où peut-être la confusion faite par Victor Hugo entre jardinier et fermier.

Hougoumont après la bataille

Les ruines du Goumont peu après la bataille
litho rehaussée. Coll. particulière


On imagine avec peine l’état du domaine d’Hougoumont après la bataille. La plupart des bâtiments étaient en ruine ou incendiés. Les corps des victimes gisaient partout dans le sang et la boue. Beaucoup d’entre eux étaient nus : ils avaient été victime des pillards qui s’étaient répandus sur le champ de bataille dès la fin des combats et sévissaient encore le lendemain. Au sud de la ferme, au pied des trois châtaigniers encore visibles, on érigea un bûcher où l’on commença à brûler les cadavres sans autre cérémonie [83]. Victor Hugo raconte que l’on jeta environ 300 cadavres dans le puits. C’est évidemment une légende. L’eau est rare à cet endroit et on imagine mal les paysans chargés de relever les morts « pourrir » un puits aussi précieux.

Les murs des quelques bâtiments encore subsistants étaient parsemés d’éclats d’obus ou de trous de balles. Le feu n’était pas entièrement éteint. Les arbres étaient dans un état lamentable : troncs déchiquetés, branches et feuilles arrachées. Le verger, selon des témoins qui rendirent visite les jours suivants au champ de bataille, ressemblait à une scène de l’enfer de Dante : des tas – au sens littéral du mot « heap » – de morts, toutes nationalités confondues, couvraient toute la surface du verger dont les pommiers avaient été à ce point malmenés qu’ils ressemblaient à des saules. Le fermier d’Hougoumont, revenu tôt le 19 juin, se promenait hagard au milieu de ce champ de carnage et de dévastation.

Hougoumont
Gravure d’après un dessin de Ch. Trumper (vers 1870)

Le château, complètement ruiné, était évidemment inhabitable et les habitants du pays se servirent de ses pierres pour construire, notamment, le Café des Ruines, le long de la chaussée de Nivelles [84]. A l’heure actuelle on ne peut plus voir du château lui-même que ses fondations. La grande grange fut reconstruite et la maison du jardinier restaurée. C’est elle qui sert maintenant d’habitation. Nous avons dit que le comte de Robiano, dès qu’il eut pris possession du domaine, mit son énergie au service de la préservation de ce qui restait des bâtiments. De très nombreux visiteurs ont rendu visite aux ruines d’Hougoumont et c’est sans doute cet endroit qui attire le plus les pèlerins britanniques. Ils avaient d’ailleurs pris la détestable habitude d’écrire leur nom sur les murs de la chapelle. On pouvait ainsi voir ceux de Byron ou de Shelley jusqu’en 1848, lorsque les murs furent repeints et les graffitis effacés.


Les ruines d’Hougoumont dans les années 1890
carte postale ancienne

La ferme d’Hougoumont échappa de peu à d’autres vandales, autrement redoutables : les constructeurs de routes. Le champ de bataille fut menacé à plusieurs reprises ; il fallut les efforts déterminés du 5èmeduc de Wellington, de Louis Cavens et du comte Snoy pour éviter le pire et faire voter la loi du 26 mars 1914 qui protège – hélas bien mal ! – le site du champ de bataille. Dans les années 60 et 70, il a fallu que le 8ème duc de Wellington et toute la diplomatie britannique se mettent en branle pour que l’autoroute soit détournée avant qu’elle ne passe sur le corps de la ferme d’Hougoumont. Pendant ce temps-là, les innombrables associations dites « d’études napoléoniennes », continuaient à se disputer pour savoir s’il ne fallait pas démolir la butte du Lion ou tourner la pauvre bête dans une autre direction… Ce sont les mêmes qui, aujourd’hui, au vu de ce que les Britanniques – et tout particulièrement le duc de Wellington – ont fait pour préserver le champ de bataille, parlent maintenant, sans rougir, de se le « réapproprier »… La bataille de Waterloo n’est pas tout à fait terminée !

Tel quel, le domaine d’Hougoumont mérite mieux qu’un simple coup d’œil. Le fermier, malgré les inconvénients que cela ne manquait pas de lui causer, autorisait toujours le visiteur à pénétrer dans la cour de la ferme et, lorsque les vaches n’y étaient pas, dans l’ancien jardin, pour autant, bien entendu, que cela ne trouble pas les activités agricoles. Cette courtoisie était parfois bien mal récompensée : certains visiteurs indiscrets, après avoir délibérément ignoré les panneaux interdisant la circulation aux véhicules sur le chemin d’accès, garaient leur voiture devant les grilles pour s’en aller scruter la vie privée et faire l’inventaire du mobilier des occupants à travers leurs fenêtres… Actuellement, nous l’avons dit, le domaine est la propriété d’une intercommunale et, depuis les travaux de restauration, la grille est bouclée et cadenassée. Le visiteur doit se contenter de jeter un coup d’oeil dans la cour par la grille du vieux portail nord.

Le chemin qui mène à ce portail nord – jadis l’entrée principale – était bordé d’arbres, des ormes sans doute. C’est par ce chemin que passèrent les renforts et le chariot du Royal Waggon Train qui réapprovisionna la garnison en munition.

Les ruines d’Hougoumont vers 1910
Carte postale ancienne © Rijksuniversiteit Gent Europeana

A gauche, le bois actuel n’existait pas en 1815 ; il ne s’y trouvait alors que des champs. A la lisière du bois, un fossé indique l’emplacement de l’ancien chemin creux d’où partirent Saltoun et ses hommes pour reprendre le verger vers 15.00 hrs.

La grille que l’on voit aujourd’hui est située à l’emplacement où, en 1815, s’élevait une grande porte en bois à double vantail. C’est par cette porte, mal refermée après que Macdonnell et sesColdstream Guards aient trouvé refuge dans la cour, que le sous-lieutenant Legros et une trentaine de Français s’introduisirent dans le complexe pour être aussitôt fusillés à bout portant. Sur la gauche, se trouvait à l’époque une grande étable. A droite, sur le mur extérieur reconstitué après 1815, se trouve une plaque dédiée au 3rd Foot Guards (aujourd’hui Scots Guards). On y lit :

 

3rd Regiment of Foot Guards

In Memory of the Officers and Men

Of the 2nd Battalion

Who died defending this farm

June 18th 1815

 

Immédiatement en entrant, sur le mur de la grange à droite, une plaque commémore le réapprovisionnement en munitions opéré par un conducteur du Royal Waggon Train :

In Memory of

The Officers and Men

Of the Royal Waggon Train

Who took part in the

Defence of Hougoumont

18th June 1815

This tablet was erected in 1979

By the Royal Corps of Transport

The successors of the Royal Waggon Train

Plus loin, à gauche, un carré de briques grillagé indique l’emplacement d’un puits. Jadis entouré d’une margelle et surmonté d’un toit-colombier, c’est ce puits que l’on a mélodramatiquement surnommé le « Puits de la Mort » et que Victor Hugo dit avoir recueilli 300 cadavres [85]. Le puits, encore parfaitement visible sur les cartes postales des années 1900,  avait complètement disparu et ne fut retrouvé qu’en 1960 par Derek Saunders. Soigneusement fouillé en 1985, on n’y retrouva aucun cadavre mais seulement un os… de cheval qui y fut, sans doute, jeté longtemps après que le puits a été désaffecté et la ferme reliée à l’eau courante.

Une vue rare de la chapelle
par Alexei P. Bogoliubov (vers 1870)

Le regard se porte maintenant sur la chapelle, le vestige le plus émouvant sans doute de la ferme. Jadis accolée au mur sud du château, cette bâtisse en briques et pierres blanches de la fin du XVIe  ou du début du XVIIe siècle est composée d’une nef unique, éclairée de deux petites fenêtres cintrées et voûtée d’un berceau, et d’une abside semi-hexagonale couverte d’une demi coupole. Une baie axiale aujourd’hui murée éclairait la chapelle au sud. Une haute bâtière d’ardoises à coyau est posée sur des mordillons de bois et surmontée d’un clocheton ardoisé [86].. C’est le seul vestige du château qui ait été à peu près épargné par

Le christ d’Hougoumont vers 1860

les flammes en 1815. Les flammes, pénétrant dans la chapelle, léchèrent les pieds du grand crucifix en bois qui était fixé au-dessus de la porte. Seuls ses pieds furent brûlés et la population locale a considéré cela comme un miracle. Malheureusement, un peu plus tard, un touriste amateur de souvenir arracha la jambe droite du crucifix pour l’emporter… Et, fin 2010 ou début 2011, le crucifix connut l’ultime disgrâce d’être emporté par d’audacieux voleurs[87].

Sur le mur ouest de la chapelle, se trouve apposée une première plaque. En trois langues (anglais, français, allemand), nous lisons :

 

On est prié de respecter

cette chapelle,

où pendant la mémorable journée

du 18 juin 1815

tant de vaillants défenseurs d’Hougoumont

ont rendu le dernier soupir,

 

inscription suivie de :

 

To the Memory of the brave dead

This tablet was erected by

His Britannic Majestys

Brigade of Guards

And by Comte Charles Van der Burch 1907.

 

Une autre plaque fut apposée en 1977 sur le mur est de la chapelle :

 

First Regiment of Foot Guards

In memory of

The officers and men

Of the light companies

Of the 2nd et 3rd Battalions

Who died defending Hougoumont

18th june 1815

This tablet was erected in 1977

By their successors of the

First or Grenadiers Guards

 

L’endroit où est scellé cette plaque est hautement symbolique, mais les puristes ont fait remarquer qu’il n’était guère approprié : aucun membre du 1er régiment de Guards n’a perdu la vie dans les murs d’Hougoumont puisque c’est dans le grand verger que les compagnies légères de deux de ses bataillons eurent à combattre…

Sur les côtés nord et est de la chapelle, on peut encore voir quelques pans de murs : ce sont les restes du château : des plinthes, quelques jambages de portes et le départ d’un escalier en tourelle, des traces de montants de fenêtres, de chaînages et d’arquettes de décharge. Il est à remarquer que les restes de murs subsistant, visibles ou enterrés, permettraient de reconstituer exactement le plan du château mais qu’aucun travail archéologique n’a jamais été fait dans ce but et que, si la chapelle a été restaurée en 1965, aucun travail de préservation n’a jamais été exécuté sur les restes de murailles qui étaient en très mauvais état. Une restauration soignée de la chapelle a permis, en 2009, de stopper la dégradation de ces murs.

Hommage aux Coldstream Guards

Le bâtiment que l’on aperçoit au sud est l’ancienne maison du jardinier. Il s’agit maintenant d’une « habitation de type traditionnel remontant au XVIe-XVIIe s., qui comporte présentement deux niveaux de six travées englobant le portail et un passage du côté O. Au départ, maison simple de quatre travées probablement, dont l’élévation est marquée par un bandeau profilé sous les fenêtres hautes, chaque niveau étant éclairé par troies baies à croisée sous arc de décharge en briques avec sommiers et clé de pierre blanche ; queues de pierre et battée des croisées. Petite fenêtre à barreaux à l’étage de la 4e travée (escalier). Ouvertures obturées en tout ou partie ; côté cour, façade peinte et transformée ; une baie est neuve et une porte tardive. Les deux travées vers l’O. gardent leur gros-œuvre plus ancien, ainsi qu’il appert du soubassement biseauté en grès de la façade S. ; elles ont été surhaussées et profondément remaniées au mil. du XVIIe s. (?) dans le respect néanmoins d’une certaine uniformité de style et de matériau ; différence du parachèvement, surtout côté jardin ; couture évidente ; arcs de décharge en éventail des fenêtres à chaînage de pierre et battée. Portail en pierre bleue de goût Renaissance, en anse de panier ancré sur des impostes profilées et des jambages encastrés ; marques de tâcherons ; tondi des écoinçons. Toit de tuiles à croupes. Dans le prolongement E., dépendance basse du mil. du XVIIe s. avec fenêtre à traverse et frise de briques dentelée sous une bâtière de tuiles modernes ; percements rénovés pour le surplus.. Contre la façade S., annexe portant la mention « Cte et Ctesse Ch. V.D.B. de R.B. »[88]» [89]

En sortant par le portail sud, sur le petit bâtiment qui a été accolé à la maison du jardinier après 1815, nous trouvons une plaque :

 

In Memory

Of the Officers and Men of the

2nd Battalion Coldstream Guards

Who, while defending this farm

Successfully held this south Gate

From successive attacks troughout

18th June 1815

1899. Coldstream Guards

 

Hommage au général Bauduin
Le médaillon qui ornait cette
plaque a été arraché et volé

En continuant notre promenade en dehors de la ferme, après avoir longé le mur et tourné à gauche, nous trouvons une autre plaque :

 

A la Mémoire

Du général Bauduin

Tombé

Devant ces murs,

Le 18 juin 1815.

A.C.M.N. 1987.

 

Nous sommes maintenant dans cet espace qui séparait le bois d’Hougoumont et le mur clôturant le grand jardin et que les Anglais ont surnommé « The Killing Ground ». Après avoir parcouru une cinquantaine de mètres, par une brèche[90], nous entrons dans la prairie qui a remplacé le jardin. En continuant à longer le mur par l’intérieur, nous trouvons une plaque :

 

In memory of

Captain Thomas Craufurd

of the 3rd Guards

eldest son of the baronet of Kilbernie,

killed in the extreme south west of this wall.

This stone was placed

By his hinskinsman, Sir William Fraser of Morar, baronnet, 1889

 

La pierre tombale
du sergent-major Cotton

Le capitaine Craufurd, âgé de 22 ans en 1815, fut enterré en dehors de l’enceinte, du côté droit du chemin qui longe la grange. Sa pierre tombale fut enlevée en 1844 par le fermier pour y faire pousser des haricots… Il est vrai que les restes du capitaine avaient déjà été exhumés et transférés en Angleterre le 5 juillet 1815. C’est un lointain parent qui fit poser la plaque que nous voyons [91].

Un peu plus loin, nous tombons sur deux pierres tombales dédiées l’une au capitaine John Lucie Blackman, des Coldstream, tombé à Hougoumont le 18 juin 1815, l’autre au sergent-major Cotton, décédé en 1849, qui avait souhaité être enterré à cet endroit. Les deux corps furent exhumés en 1890 pour être transférés dans le Mémorial britannique du cimetière de Bruxelles à Evere.

Au centre de la prairie, a été érigé en 1912 par la Société d’Etudes historiques à l’initiative d’Hector Fleischmann, un monument en hommage aux soldats français. Il s’agit  d’une stèle surmontée de l’aigle impériale et portant une couronne de laurier encadrant une croix de la Légion d’honneur. L’inscription porte :

« Aux soldats français morts à Hougoumont le 18 juin 1815 » et une phrase censée avoir été dictée par Napoléon à Sainte-Hélène : « La terre paraissait orgueilleuse de porter tant de braves. »

Ce monument a été restauré une première fois en 1954 par la Société belge d’Etudes napoléoniennes et une seconde fois en 1987 par l’Association pour la Conservation des Monuments napoléoniens. Deux plaquettes au dos du monument témoignent de ces deux restaurations. Comme pour les plaques du 1stFoot Guards, les puristes s’interrogent sur l’opportunité d’avoir placé ce monument français dans le jardin d’Hougoumont : aucun Français n’y a jamais pénétré le 18 juin 1815. Par contre, aucun monument ne vient rendre hommage à ceux qui subirent le plus dur des assauts français : les jeunes soldats du 1erbataillon du 2ème régiment de Nassau [92] qui, jusqu’au moment où les Coldstream de Macdonnell vinrent se réfugier dans la cour du château, furent les seuls à défendre les bâtiments et les murs du jardin d’Hougoumont et qui passèrent la journée du 18 juin à démentir les affirmations mensongères de Jacques Logie qui insulte leur mémoire à deux reprises en disant qu’avant la bataille, ils étaient prêts à lever le pied lorsque Wellington en personne les rallia dans le bois [93] – ce qui est, nous l’avons dit, une absurdité pure et simple – et que, après le premier assaut français qu’ils avaient victorieusement repoussés, le même duc remplaça les mêmes Nassauviens « qui ne lui inspiraient guère confiance [94] », ce qui est totalement faux : non seulement le duc ne les remplaça pas, mais laminés par le combat, ils cessèrent d’exister en tant qu’unité organisée et suivirent le sort des compagnies légères du 1st Foot Guards de Lord Saltoun.

M.D.

P.S. Des éléments de cet article ont été publiés par moi-même dans Wikipédia. Je le donne ici dans son intégralité et – surtout – dans son intégrité.