En marge : Jean-Claude Damamme et Armand Libioulle

Ou comment on écrit l'Histoire

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Abstract

Lorsque l’on entreprend de faire des recherches sur la campagne de 1815, la première chose qui frappe, c‘est l’abondance des ouvrages qui ont été publiés sur le sujet. Il y en a de tous les genres : études politiques et militaires, histoires romancées, bandes dessinées, beaux livres. Et cette abondante production se poursuit de nos jours. Le chercheur a parfois l’impression d’avoir entrepris de vider le tonneau des Danaïdes lorsqu’il entreprend de rédiger une bibliographie. Et l’approche du bicentenaire de la bataille de Waterloo ne lui laisse qu’un très faible espoir d’en entrevoir le fond…

Tonneau des Danaïdes, sans doute, mais aussi labyrinthe. Un ouvrage en amène à un autre qui en amène à un troisième et ainsi de suite jusqu’à la consommation des temps…

Mais de temps en temps, le chercheur sérieux se réjouit de voir annoncer un nouvel ouvrage, se précipite dessus, le parcourt fébrilement et quand il a fini, se trouve devant une alternative : en rire franchement ou s’indigner…

C’est exactement ce qui nous est arrivé à la lecture du livre de Jean-Claude Damamme : « La Bataille de Waterloo », paru à Paris, chez Perrin en 1999 et réédité dans la collection Tempus (n° 38) en 2003.

Napoléon à Beaumont

 Damamme a quand même le mérite, à la différence de la quasi-totalité des auteurs, de s’étendre un peu sur le séjour de Napoléon à Beaumont. Reproduisons ces deux pages de littérature ; nous verrons qu’elles sont très révélatrices de la méthode employée par cet auteur :

« Beaumont, à six lieues au nord-est d’Avesnes, après-midi du 14.
« Quand le cortège impérial débouche dans la ville, une bonne partie des 1 900 habitants, alors français, se dirigent vers le château de la famille de Caraman-Chimay. La nouvelle a couru que Napoléon va y installer son quartier général pour la nuit.
« L’accueil est réservé, en dépit des encourageants Vive l’Empereur ! poussés par les cavaliers de l’escorte, mais qui ne trouvent guère d’échos. Aussitôt, de nombreux généraux, des aides de camp envoyés par leurs chefs respectifs sollicitent des audiences. Qui ne sont pas accordées. L’Empereur ne veut voir qu’une personne : Mme Leporcq, la maîtresse de poste de Beaumont. Propriétaire de l’Hôtel de la Couronne, c’est une personne importante : son hôtel abrite le service de postes secondaire appelé Communications dans l’État général des postes et relais de l’Empire français, reliant Mons à Chimay par Beaumont.
« Elle est menée auprès de l’Empereur, qui la reçoit avec courtoisie et l’interroge longuement et minutieusement sur les voies de communications, les routes et les chemins conduisant de la frontière française aux Pays-Bas, en l’occurrence en Belgique, et surtout à Charleroi.
« L’Empereur insiste particulièrement sur les chemins partant de Beaumont. Il écoute avec attention et en silence les réponses que lui donne la maîtresse de poste, sans jamais l’interrompre. Quand elle a terminé, l’Empereur pose de nouvelles questions, tout en consultant des cartes déployées devant lui.
« L’entretien terminé, Mme Leporcq regagne son Hôtel de la Couronne. Assaillie de questions par les siens, avides de savoir comment est l’Empereur, elle répond : « Sa physionomie était méditative et sombre. Mais je l’ai trouvé bien portant, un peu obèse peut-être, mais encore vif d’allure. »
« L’humeur de la troupe est joyeuse. A l’Hôtel de la Couronne, où il loge, un officier français, le lieutenant Jean-Nicolas Garot, trouve la fille de la maîtresse de poste fort à son goût, bien qu’un foulard masque le joli visage : la jeune fille souffre d’un mal de dents. Alors, Garot : « Votre visage est trop beau pour être ainsi caché, ôtez donc ce mouchoir. »
« Deux autres officiers, les lieutenants Holling et Blin, ne restent pas insensibles aux charmes des filles de leurs familles d’accueil, et comme à l’Hôtel de la Couronne, des promesses tendres sont échangées. A Beaumont, comme partout ailleurs, les vétérans des armées républicaines et impériales ne manquent pas, et lorsque les troupes ont fait leur entrée dans la ville, ils se sont précipités au premier rang des curieux pour les regarder défiler…
« Le soir, des soldats voulurent aller visiter ces camarades, pour la plupart invalides, afin d’échanger quelques souvenirs avec eux, et les habitants de Beaumont, qui surnommaient ainsi ces vétérans, leur indiquèrent le chemin pour trouver la retraite des « Wagram » et des « Saragosse ».
« Arrivé à dix heures du soir, le maréchal Ney, lui-même, ne trouva un gîte qu’avec la plus grande difficulté, et s’il ne coucha pas sur la paille, ce fut grâce à l’obligeance de l’intendant de la famille Dequesnes, M. d’Aure, qui lui céda sa chambre.
« Mais il ne put voir l’Empereur.
« Celui-ci, à ce moment, dictait au maréchal Soult, major général de l’armée du Nord, son ordre de mouvement, et il ne recevait que les porteurs de dépêches.
« Beaumont, aube du 15 juin.
« Sur la façade du château des Caraman-Chimay, une fenêtre s’ouvre. « L’Empereur apparaît. Il observe le temps qu’il fait. Un orage a éclaté dans la soirée. Dans quel état vont être les chemins ?
Au son du boute-selle et de la Grenadière, l’armée commence à se rassembler.
« Bientôt, faisant vibrer la petite ville, un roulement de tambour donne le signal du départ.
« Les lieutenants Garot, Hulling (sic) et Blin prennent congé des jeunes filles dont ils ont fait la connaissance. Ils ne le savent pas, mais la guerre va consentir à les épargner, et au mois de juillet, ils reviendront à Beaumont pour épouser celles dont la grâce les avait touchés.
« Entouré de ses escadrons de service, l’Empereur, plus seul que jamais, monte dans sa berline.
« Il est deux heures du matin.
« A huit lieues, coule le Rubicon.[1]»

On se dit qu’un tel luxe de détails n’a pas été inventé de toutes pièces. On est donc anxieux de découvrir la source de ces renseignements. On se précipite sur les notes en fin de volume… Or il n’y a rien : pas une note, pas une référence, bref : rien ! L’explication viendra pourtant plus tard.

Enfin une source !

Une quarantaine de pages plus loin, à propos de l’entrée de Napoléon à Charleroi, Damamme se lance dans une grande description des trajets que fit Napoléon à travers Charleroi dans l’après-midi du 15 juin [2]. En note de fin de volume, nous lisons (enfin) : 

« Les informations sur le séjour de Napoléon à Beaumont et à Charleroi sont extraites d’un document rare, dû à un Belge, M. Armand Libioulle. Celui était sénateur des arrondissements de Charleroi-Thuin, secrétaire du Sénat…, mais surtout, dans ce cas précis, membre du conseil d’administration de la Société archéologique de Charleroi. Né en 1851, M. Libioulle avait connu dans son enfance et son adolescence de nombreux vieillards, témoins directs des événements de 1815, les interrogeant et notant soigneusement leurs souvenirs. Cette partie du récit est donc fondée sur ces témoignages de première main. » 

Mais il faut fouiller la bibliographie – heureusement assez complète, il faut le concéder, mais n’est-ce pas un « truc » pour donner une apparence sérieuse à un ouvrage qui ne l’est pas ? – du livre de Damamme pour retrouver les références du travail de M. Libioulle. Le document « rare » est en effet un article publié dans le n° 45 du Bulletin de la Société belge d’Études napoléoniennes, daté de décembre 1963. Vérification faite, la référence est on ne peut plus exacte [3]. Avide d’informations nouvelles sur ces moments peu connus de la campagne de 1815, nous nous sommes donc précipité à la Bibliothèque royale Albert Ier à Bruxelles afin d’y consulter ce document « rare » dont le système de classement de la Royale rend la consultation tout à fait aisée. Et notre surprise fut grande…

Commençons par situer Armand Libioulle.

Armand Libioulle

Appartenant à une famille aisée de la région de Charleroi, Armand Libioulle, né le 8 juin 1851, n’est pas un inconnu. Il était avocat au barreau de Charleroi et il fut sénateur socialiste – surprenant pour un châtelain[4] ! – de l’arrondissement de Charleroi-Thuin [5] du 25 mai 1902 au 7 octobre 1925, date de sa mort. En outre, il occupait un siège au conseil d’administration des Musées Royaux du Cinquantenaire ainsi qu’au conseil d’administration de la Société Archéologique de Charleroi. La liste publiée par le Sénat en 1980 ne mentionne pas qu’il ait occupé les fonctions de secrétaire du Sénat, mais la chose n’est pas impossible. Libioulle s’illustra surtout au cours des débats concernant la réforme du service militaire dont l’aboutissement ne survint qu’en 1909.

Théo Fleischman qui assurait à l’époque la rédaction en chef du Bulletin de la Société belge d’Études napoléoniennes donne quelques précisions sur la manière dont le document « rare » lui est tombé entre les mains :

« Nous avons précédemment signalé à nos lecteurs le legs fait par le docteur Magonette, de Charleroi, à notre Société, pour être déposé dans les archives du Musée du Caillou, de dossiers venant de feu Armand Libioulle, concernant la campagne de 1815… Pendant de longues années (déjà avant 1900), il s’était consacré à des recherches en vue de composer un ouvrage « historique, tactique, stratégique et politique » sur les événements survenus en Belgique en 1815 et, notamment, lors de l’entrée des Français. Malheureusement il ne put mener ce projet à bonne fin et les dossiers qui nous ont été remis contiennent certains chapitres rédigés et, en majeure partie, des ébauches et des notes.
« Né en 1851, Armand Libioulle avait connu dans son enfance et son adolescence de nombreux vieillards, témoins des événements de 1815. Il les avait avidement questionnés, notant avec soin leurs récits. Ces témoignages, restés inédits jusqu’à ce jour, figurent dans ses écrits manuscrits et ne manquent point d’y ajouter un grand intérêt.
« Dans ces dossiers, nous avons choisi un chapitre ébauché, dont nous avons écarté la relation des événements tactiques qui ne fait que reprendre de multiples études précédemment publiées, retenant tout ce qui a trait à l’itinéraire de Napoléon et à son comportement ainsi qu’aux réactions populaires. Cette partie de l’ouvrage d’Armand Libioulle est d’un certain intérêt dû à sa connaissance personnelle des lieux, à ses recherches patientes sur le terrain et aux témoignages recueillis tant auprès des témoins directs que des familles gardant encore avec soin les traditions orales de 1815.[6] »

Venons-en maintenant à la surprise… Voici l’intégralité du texte et des notes que consacre Libioulle au séjour de Napoléon à Beaumont et que publie Fleischman :

« Venant d’Avesnes, Napoléon arriva à Beaumont dans l’après-midi du 14 juin. Les habitants s’étaient portés dans les rues de la petite ville et virent la berline impériale s’arrêter devant la demeure des Caraman-Chimay. Ils ne manifestèrent pas un enthousiasme excessif et les cris de « vive l’Empereur ! » poussés par les cavaliers de l’escorte n’avaient éveillé que peu d’échos. Le bruit courut que Napoléon en avait été mécontent.
« Dès que fut installé le quartier général, de nombreux officiers généraux et des émissaires sollicitèrent audience mais ce fut la maîtresse de postes, Mme Leporcq, qui fut aussitôt mandée. Celle-ci était propriétaire de l’Hôtel de la Couronne dans lequel était installé le service de postes secondaire appelé « Communications » dans l’État général des Postes et Relais de l’Empire Français. Ce service reliait Mons à Chimay par Beaumont. Napoléon la reçut avec courtoisie, la mit à l’aise, puis l’interrogea longuement sur les voies de communication, routes, chemins, reliant la frontière de France à celle des Pays-Bas et surtout à Charleroi. Il insista sur les chemins partant de Beaumont. Il écoutait en silence, avec attention les réponses de la maîtresse de poste, ne l’interrompait pas. Quand elle avait terminé ses réponses, il posait d’autres questions. Après avoir obtenu des renseignements sur les voies de communication, il demanda si des nouvelles étaient arrivées des Pays-Bas. Il avait devant lui des cartes déployées. En rentrant chez elle, Mme Leporcq, tout en rapportant aux siens sa conversation avec l’Empereur, ajouta qu’il avait la physionomie méditative et sombre, qu’il avait l’air bien portant, un peu obèse mais encore vif d’allure [7].
« Beaumont étant envahi de troupes il était difficile d’y trouver un gîte. Le maréchal Ney, qui était arrivé à dix heures du soir grâce à un attelage de paysan, ne put découvrir un abri qu’avec peine dans la maison de la famille Dequesnes, où l’intendant, M. d’Aure, lui céda sa chambre [8].
« Napoléon s’était mis au travail sans désemparer et dicta notamment l’ordre de mouvement de l’armée. Ney ne put le voir car seuls étaient admis les officiers porteurs de messages.
« Un orage ayant éclaté dans la soirée, les officiers s’inquiétèrent de l’état dans lequel allaient se trouver les chemins de terre que l’on devait suivre le lendemain.
« L’humeur de la troupe était joyeuse. Elle fraternisait avec les habitants. Il y eut même des liaisons qui s’ébauchèrent. Le lieutenant Jean Nicolas Garot logeait à l’Hôtel de la Couronne. La fille de Mme Leporcq, fort jolie, souffrait d’un mal de dents et portait un bandeau. « Votre visage est trop beau pour être ainsi caché, ôtez donc ce mouchoir » lui fut-il dit, et ce fut le début d’un madrigal. Le hasard des billets de logement avait également conduit les lieutenants Holling et Blin dans des familles où il y avait de charmantes hôtesses. De même qu’à l’hôtel de la Couronne, des serments s’échangèrent là… Et dans le courant du mois de juillet suivant, les trois lieutenants, épargnés par la guerre, revinrent à Beaumont pour se marier [9].
« Certains soldats tinrent à aller visiter des vétérans invalides qui s’étaient retirés dans la localité. C’étaient des mutilés de Wagram et de Saragosse. Quand on se rendait chez eux, on disait : « Je vais à Wagram… à Saragosse…» Lors du passage des troupes, ces vieux soldats n’avaient pas manqué de se placer aux premiers rangs des curieux.
« Tôt, le matin du 15, Napoléon ouvrit sa fenêtre pour se rendre compte du temps qu’il faisait. Le boute-selle et la grenadière firent rassembler rapidement la troupe. Un chef d’élite allait manquer à l’Empereur : le maréchal duc de Trévise atteint d’un accès de goutte [10]. L’Empereur, entouré de ses escadrons de service, partit vers 2 heures du matin [11]
« Un roulement de tambour donna le signal du départ de l’armée. Les premiers pas furent pénibles. Les hommes ne respectaient pas les limites des chemins de terre et foulaient les moissons [12].
« Napoléon se dirigea vers Marbais. Arrivé au lieu-dit « Les trois arbres » ou encore « Les quatre chemins », il descendit de cheval pour se reposer. Il était un peu moins de 7 heures [13]. Les soldats de l’escorte se rendirent au proche village de Marbais et rapportèrent une chaise et des fagots. Un feu fut allumé et l’Empereur s’assit, tendant ses bottes vers les flammes.
« A un kilomètre de là s’élevait le « Château de la Pasture » habité par M. Louis Duwoz de Lisbonne, ancien lieutenant de la Garde blessé et décoré à Leipzig. Napoléon en fut-il informé ? Toujours est-il qu’il le fit appeler, échangea quelques paroles avec lui et lui proposa de reprendre du service. M. Duwoz accepta mais le désastre de Waterloo l’empêcha de tenir cette promesse. Pendant cette conversation, les troupes défilaient à quelques pas de là, à côté de la petite chapelle des Trois­-Arbres [14]. Le colonel Biot [15] relate cette entrevue différemment, notant que ce serait lui qui, ayant rencontré Duwoz, l’aurait engagé à se présenter devant l’Empereur.[16] »

Ceci est bien suffisant : on constate immédiatement que, mis à part l’arrêt de Napoléon à Marbais-la-Tour, Damamme réécrit in extenso le texte de Libioulle en n’y modifiant que quelques tournures stylistiques [17]. Nous verrons que Damamme aura recours à trois reprises encore au texte de Libioulle sans y appliquer le moins du monde la plus petite notion de critique historique.

La maîtresse de postes

La première question à se poser est de savoir si Damamme sait lire un texte. L’allusion à Mme Leporcq est très éclairante à ce sujet. Lorsqu’il écrit « Propriétaire de l’Hôtel de la Couronne, c’est une personne importante : son hôtel abrite le service de postes secondaire appelé Communications dans l’État général des postes et relais de l’Empire français, reliant Mons à Chimay par Beaumont. », et qu’il fait de la dame la « maîtresse des postes » il ne comprend manifestement pas ce qu’il recopie. Libioulle écrit bien que Mme Leporcq était maîtresse de postes et explique : « Celle-ci était propriétaire de l’Hôtel de la Couronne dans lequel était installé le service de postes secondaire appelé « Communications » dans l’État général des Postes et Relais de l’Empire Français. Ce service reliait Mons à Chimay par Beaumont. » A la lecture de Libioulle, on comprend immédiatement qu’il fait allusion à l’almanach appelé « État général des Postes et Relais de l’Empire Français » et que l’Hôtel de la Couronne y figure dans le groupe appelé « Communications » où sont mentionnés les relais de poste secondaires et l’on comprend que le service des postes secondaires assurait la liaison Mons-Chimay [18]. Ce qui ne signifie pas que Mme Leporcq est « maîtresse des postes [19] » mais tout au plus gérante d’un des relais de poste de cette ligne. En lisant Damamme, on ne comprend rien. Tant qu’à pirater, il aurait mieux valu garder les guillemets dont Libioulle avait soigneusement agrémenté son texte…

Cela mis à part, et mis à part le malheureux lieutenant Holling qui change de nom et devient « Hulling » à la page suivante, le texte de Damamme est l’exacte transposition de celui de Libioulle. Mais Libioulle, lui, prend soin d’annoter son texte et cite ses sources ; ce que ne songe même pas à faire Damamme…

L’intendant Daure

Parlons maintenant du cas du maréchal Ney. Et apprêtons nous à avaler une fameuse pinte de bon sang. Libioulle écrit : 

« Beaumont étant envahi de troupes il était difficile d’y trouver un gîte. Le maréchal Ney, qui était arrivé à dix heures du soir grâce à un attelage de paysan, ne put découvrir un abri qu’avec peine dans la maison de la famille Dequesnes, où l’intendant, M. d’Aure, lui céda sa chambre. »

 Ce que Damamme traduit par :

« Arrivé à dix heures du soir, le maréchal Ney, lui-même, ne trouva un gîte qu’avec la plus grande difficulté, et s’il ne coucha pas sur la paille, ce fut grâce à l’obligeance de l’intendant de la famille Dequesnes, M. d’Aure, qui lui céda sa chambre. »

Prenons maintenant le début du récit du colonel Heymès, premier aide de camp du maréchal Ney et qui l’accompagnait à cette époque : 

« Le 14, tous les chevaux de poste furent employés pour le service de l’empereur, le maréchal ne put en obtenir ; ce ne fut qu’à dix heures du matin qu’ayant enfin trouvé des chevaux de paysans, il put quitter Avesnes ; mais la route était si mauvaise, si chargée de troupes, l’attelage qui le conduisait si lourd, qu’il n’arriva à Beaumont qu’à dix heures du soir. L’empereur était couché, il ne put le voir. Le logement du maréchal n’était pas fait. M. d’Aure intendant général de l’armée lui céda une chambre où il passa la nuit.[20] »

Intendant général de l’armée ! Ce n’est pas tout à fait la même chose que « intendant de la famille Dequesnes ». Vérification faite, nous avons retrouvé « M. d’Aure ». Le titre d’ « intendant général » nous avait amené à penser d’abord qu’il s’agissait du baron Antoine Noël Bruno Daru, ancien Secrétaire d’État, qui, très longtemps avait fait partie de l’état-major général de l’armée. Certains ordres de bataille le donnent en effet pour intendant général de l’armée du Nord en 1815 [21] Nous pensions que Heymès – ou son imprimeur – avait commis une erreur en transcrivant le nom de cet important personnage. Or, Daru, en 1815, était resté à Paris où il exerçait les fonctions de ministre d’État attaché au ministère de la Guerre…

Mais, au cours d’une lecture attentive du livre de Henry Houssaye, au hasard de deux notes en bas de page, nous avons retrouvé ce « M. d’Aure » : il s’agit de l’ordonnateur général Daure, ici sans particule. Houssaye cite deux rapports signés par Daure : l’un daté du 16 mai, aux Archives de la Guerre à propos d’un contrat conclu avec Ouvrard [22] ; l’autre, du 12 juin 1815, archivé aux Archives nationales françaises sous la cote A.F. IV, 1935 et 1938 et qui a trait aux souliers de rechange de l’armée [23]. Libioulle écrit « d’Aure », manifestement influencé par Heymès, et ne va pas chercher plus loin. On aboutit, de fil en aiguille, à ce que Jean-Pierre De Potter, dans l’ordre de bataille très complet qu’il donne dans son ouvrage, en arrive à écrire « Davre » [24]

Cependant, Jean-Pierre-Paulin-Hector Daure (ou d’Aure) n’est pas un inconnu : 

« Commissaire des guerres, il participa aux campagnes d’Égypte et d’Italie à la suite de Bonaparte, puis suivit Leclerc à Saint-Domingue. Appelé par Murat à Naples, il y exerça les fonctions de ministre de la Guerre et de ministre de la Police. Il fut probablement l’amant de Caroline Bonaparte qu’il songeait à porter au pouvoir à la place de Murat. Les preuves de sa trahison ayant été découvertes par Maghella, il fut écarté. Daure fit la campagne de Russie en qualité d’ordonnateur en chef. On crut même qu’il allait supplanter Daru, mais trop occupé de ses plaisirs, il ne fit rien pour cela. L’un des derniers décrets de Napoléon fut de faire de Daure un maître des requêtes au Conseil d’État et Louis XVIII le confirma. Il fut intendant général de l’armée du Nord en 1815.[25]»

Daure, qui était né le 7 novembre 1774, est mort à Courbevoie le 8 janvier 1846 et on nous dit que Murat le créa comte en 1811. Le lecteur qui le désire peut aller contempler sa tombe qu’il trouvera au cimetière de Montparnasse, à Paris, où une dalle disposée le long de la rue Ganneron, rappelle discrètement son souvenir. Son nom figure sous l’Arc de Triomphe de l’Etoile à Paris. 

Mais le pauvre M. Daure – que disons-nous ? le comte d’Aure – un personnage considérable pourtant, va encore subir un avatar. C’est Damamme qui le lui inflige en recopiant Libioulle sans rien y comprendre : alors que l’intendant général de l’armée cède au maréchal une chambre qu’il avait réquisitionné chez les Dequesnes, il devient, selon lui, le domestique d’une famille qui aurait été bien étonnée d’apprendre qu’elle avait pour majordome un des personnages les plus considérables de l’armée impériale… Risible !…

Passons sur le fait que le maréchal Ney n’est pas reçu par Napoléon le 14 au soir. Libioulle, suivi par Damamme, explique que l’empereur ne recevait que les officiers porteurs d’un message quelconque. Il est quand même fort difficile d’admettre que Napoléon n’ait pas reçu un maréchal de France qu’il avait d’ailleurs déjà vu la veille [26]. L’explication que donne Heymès : « L’empereur était couché, il ne put le voir » est autrement vraisemblable, d’autant qu’on nous explique que Napoléon devait se coucher tôt puisqu’il était déjà en route le lendemain à 02.00 hrs.

Sautons quelques dizaines d’heures et voyant comment Damamme raconte Napoléon observant le paysage à Charleroi :

Napoléon à Charleroi

« Monté sur un cheval blanc pommelé, l’Empereur n’interrompt son tour d’horizon que pour prendre connaissance des dépêches qui arrivent par vagues. Il apparaît à la foule comme trapu et gros, et, vu de dos, il semble voûté. Mais, de face, le cou surgit des épaules, et le torse est campé droit sur la selle.
« Aucun cordon de troupe ne le sépare de la foule qui l’a suivi et qui, d’elle-même, se tient à distance. Quand il s’approche, elle se découvre et l’acclame.
Visiblement à court de points de repères, l’Empereur, tendant sa lunette vers le lointain, se tourne vers l’une des personnes présentes. C’est M. François Ouinet :
« Bourgeois, là-bas, c’est Jumet ?
– Oui, Sire, mais au-delà de toutes ces maisons que vous voyez tout près d’ici. Jumet est bien plus loin.
– Et cela, c’est Marchienne ?
– Oui, Sire.
– Et cela, Dampremy [la voix, sèche et rapide, élide le « p » et Ouinet entend Damremy] ?
– Oui, Sire. »
« Pendant qu’il l’interroge, l’Empereur fixe François Ouinet :
« Son œil, racontera celui-ci, me perçait comme une lame aiguë. J’ai vu depuis, à Charleroi, le roi de Hollande et le roi Léopold 1er. Je les ai vus de bien près, et s’ils m’avaient adressé la parole, je ne me serais nullement ému. C’étaient des hommes comme nous le sommes tous. Mais devant Napoléon, je me sentais troublé.
« Pendant ce temps, les cavaliers de l’escorte bavardent avec les spectateurs, et l’un d’eux, qui a lié connaissance avec un marchand de grains, raconte, en balayant le paysage de sa main, qu’il connaît bien le pays : il y est venu il y a une vingtaine d’années avec les armées de la République.[27] »

Le même par Libioulle

Comparons maintenant cet extrait avec ce qu’écrit M. Libioulle :

« Il y eut foule pour précéder ou suivre l’escorte vers la Ville-Haute. Au bord du ravin, cette foule se tenait elle-même à distance. Nul cordon de troupe, nulle sentinelle. Parfois, l’Empereur se rapprochait, alors les habitants se découvraient et l’acclamaient. Tout-à-coup, tendant sa lorgnette vers l’horizon, il adressa la parole à un spectateur des premiers rangs, M. François Quinet :
– Bourgeois, là-bas, c’est Jumet ?
– Oui. Sire, mais au-delà de toutes ces maisons que vous voyez tout près d’ici. Jumet est bien plus loin.
– Et cela, c’est Marchienne ?
– Oui, Sire.
– Et cela. Dampremy ?
– Oui, Sire.
« La voix était sèche, rapide. Le mot Dampremy fut prononcé sans le p et en énonçant avec promptitude les deux premières syllabes comme si le mot eut été Damremy.
« L’Empereur apparaissait trapu et gros. Vu de dos, il semblait voûté mais de face le cou surgissait dégagé des épaules. Le torse était campé droit sur la selle[28].
« M. Quinet racontait que Napoléon, pendant l’échange de ces répliques, le fixait avec intensité. « Son œil, disait-il, me perçait comme une lame aiguë. J’ai vu depuis, à Charleroi, le roi de Hollande et le roi Léopold Ier. Je les ai vus de bien près et s’ils m’avaient adressé la parole je ne me serais nullement ému. C’étaient des hommes comme nous le sommes tous. Mais devant Napoléon je me sentais troublé et petit, petit. »
Les cavaliers de l’escorte dialoguaient avec la foule. L’un d’eux, liant connaissance avec le palefrenier d’un marchand de grains racontait, montrant le paysage, qu’il connaissait tous ces villages, qu’il y était venu jadis, une vingtaine d’année plus tôt, comme soldat dans les armées de la République [29]»

Comme nous le constatons, pas de différence essentielle entre ces deux textes. Mais le lecteur attentif aura remarqué que l’interlocuteur de Napoléon s’appelle chez Damamme « Ouinet ». Pas de doute : le nom revient trois fois avec la même orthographe. C’est que M. Damamme a dû faire un choix. Dans le texte de Libioulle, le nom de « Quinet » revient deux fois. La première fois, il est écrit et imprimé correctement avec la petite queue du « Q » de Quinet ; la deuxième fois, un petit décollement vient atténuer la queue du « Q », qui, du fait, ressemble à un « O ».

A gauche, les deux occurences de « Quinet » chez Libioulle ;
à droite, les trois occurences de « Quinet » dans Damamme.


Et, bien entendu, M. Damamme a fait le mauvais choix ! Évidemment, s’il avait un peu connu la Belgique, il aurait pu y prendre garde : en 1998, il y avait 329 abonnés au téléphone qui portaient le nom « Quinet » et pas un seul « Ouinet »… Quinet est d’ailleurs un nom connu, mentionné 6 fois dans le Nouveau Dictionnaire des Belges [30] : deux peintres, trois musiciens, un grand résistant et un producteur de cinéma.

Le brave François Quinet qui, chez Libioulle, se disait « troublé et petit, petit », n’est plus que « troublé » chez Damamme.

D’autres divergences surviennent dans les textes au détour d’une distraction ou l’autre : ainsi Damamme fait-il converser l’un des cavaliers de l’escorte impériale avec un marchand de grains alors que chez Libioulle, il ne s’agit plus que du « palefrenier d’un marchand de grains ». C’est évidemment moins prestigieux…

Naturellement, on pourra toujours dire que nous ergotons sur des détails sans importance. Il est évident que le nom du bourgeois à qui Napoléon a adressé la parole à Charleroi le 15 juin 1815 n’a pas une très grande importance sur le cours des considérables événements que nous évoquons et qui ont modifié la face de l’Europe. Mais c’est à de semblables détails que l’on peut évaluer le sérieux d’un auteur.

Armand Libioulle continue le récit en écrivant que Napoléon revint vers la place de Ville-Haute, en reprenant la rue du Dauphin, puis qu’il arriva enfin au point de jonction de la petite cité et du faubourg, sur les vestiges d’anciennes fortifications. Il ne dit pas qu’il s’arrêta au cabaret Belle-Vue, mais dans une des « deux trois maisons [qui] s’élevaient là » et que cette maison appartenait à une famille Schmydt. C’est là qu’il se fit apporter une chaise – Libioulle raconte même qu’un jeune officier se précipita pour la lui apporter et que « dans sa promptitude irréfléchie », il tomba dans l’escalier de la cour où il fut gravement contusionné – et qu’il assista, somnolent, au défilé des troupes. Pas trace du cabaret Belle-Vue… Libioulle précise dans une note : « Ce bref séjour fit une profonde impression sur les membres de la famille Schmydt. Les moindres circonstances furent remarquées et le récit en fut religieusement transmis de père en fils.[31] » Comme il est exclu que tous les auteurs qui parlent du cabaret Belle-Vue se trompent, comme il est également exclu que Napoléon se soit arrêté deux fois et se soit fait apporter deux chaises, on ne peut conclure que deux choses : ou la famille Schmydt tenait le cabaret, ou elle habitait la maison voisine… Mais des deux choses, laquelle ?

Et ce n’est pas fini !…


Il est aisé de reconstituer les trajets de Napoléon entre Charleroi et Gilly
sur la carte marchande de Ferraris

Comme nous le voyons, Damamme pille Libioulle sans vergogne. Et ce n’est pas fini… Reportons-nous au moment où Napoléon revient de Gilly, après avoir donné ses ordres pour repousser les Prussiens qui ont pris position sur les hauteurs autour de l’abbaye de Soleilmont.[32] Voyons ce qu’en raconte Damamme. Mais nous aimons autant avertir le lecteur qu’il va plonger dans une belle page de surréalisme :

« Gilly, à une lieue au nord-est de Charleroi.
« Rassuré sur la marche de ses troupes. Napoléon se porte en direction de Gilly.
« Parvenu à l’intersection de la route de Lodelinsart à Châtelineau, et de celle de Fleurus, l’Empereur demande un guide. Il se dirige vers un moulin à vent situé au nord de la route de Châtelineau, près de la maison de la famille Lambert.
« Sans perdre un instant, il gravit l’escalier. Par une lucarne, il découvre un vaste panorama sur lequel se silhouettent des masses de troupes ennemies. Son état-major les estime à 20 000 hommes au moins. Repliant sa lunette, l’Empereur se retourne :
« Il n’y en a qu’une poignée! »
« Puis, il se met à arpenter la cour en compagnie du propriétaire de la maison et de son petit garçon, Valentin, cinq ans – presque l’âge de son propre fils ! L’Empereur, tout en conversant, caresse doucement les oreilles de l’enfant, en lui donnant de gentilles petites tapes sur les joues.
« Enhardi, Valentin se met à jouer avec la dragonne de l’épée. Réprimande du père. Alors, l’Empereur :
« Laissez-le donc faire, monsieur ! »
« Les Lambert proposent une collation à Napoléon, qui refuse, et, en les désignant, il accepte l’invitation pour quelques aides de camp : « Ils sont jeunes, ils ont de bons estomacs. »
« A ce moment, se rappelle l’hôte, l’Empereur est assez communicatif, et il parle sur un ton presque cordial. Il pose des questions sur Gilly et les troupes prussiennes :
« Je viens faire la guerre aux Anglais et aux Prussiens, et non pas aux Belges. Ils me furent toujours fidèles. D’ailleurs, les Belges sont Français. »
« Repartant vers Charleroi, il voit son chemin barré par une foule enthousiaste qui l’acclame. Sans brutalité, l’escorte fraye un chemin à l’Empereur, mais, peu après, elle est forcée de s’arrêter: Des rangs de femmes totalement « sidérées », note le témoin, ferment le passage.
« Vraisemblablement fatigué, l’Empereur a alors un mouvement d’impatience :
« Retirez-vous, les blancs bonnets, on va tirer ! »
« Les Prussiens, en effet, n’étaient pas loin.
« Revenu à Charleroi, dans la demeure du maître de forges, l’Empereur s’entend dire qu’une délégation de notables de Charleroi sollicite une audience.
« Il écoute l’adresse qui lui est lue avec courtoisie, mais aussi avec une certaine impatience : il entend gronder le canon du côté de Gilly.
« Moins détendu qu’il ne l’avait été avec les Lambert, il répond, mais sur un ton nerveux et saccadé, qu’il est venu délivrer le pays du joug des Prussiens. « Cinq minutes plus tard, l’audience est levée, ce qui n’empêche pas les notables, en se retirant, de crier Vive l’ Empereur ! cri repris par la foule massée dans la rue.
« Le temps d’une légère collation, et il repart à vive allure avec sa suite en direction de Gilly.
« Quittant la route, il se dirige par un chemin de campagne vers Châtelineau, accompagné d’un état-major réduit pour ne pas attirer l’attention : les Prussiens sont à une portée de pistolet. Après le pont sur le ruisseau de Soleilmont, un chemin étroit en pente raide le mène jusqu’à une petite maison d’ouvrier, d’où il observe une fois encore les positions prussiennes: leur armée apparaît adossée aux lignes de forêts.
« Malgré la discrétion de sa visite, quelques habitants sont venus au-devant de lui, le visage anxieux :
« Il n’y a rien à craindre des Français. Ils ne sont venus que pour combattre les Prussiens. »
« Sur ces paroles rassurantes, il repartit vers Châtelineau et Charleroi.[33] »

Époustouflant ! Donc, après avoir évalué les forces ennemies (« une poignée » !), Napoléon redescend de son moulin et joue avec un petit garçon de cinq ans. Là-dedans, pas question des ordres qu’il donne. Après avoir ainsi flâné – combien de temps ? – il laisse le temps à quelques-uns de ses aides de camp de se restaurer pendant qu’il cause avec M. Lambert. Puis il se remet en route vers Charleroi. Se rend-il au carrefour des routes de Fleurus et de Bruxelles ? Non : il retourne dans la Ville Basse, chez les Puissant où il reçoit une délégation de notables. Pendant ce temps-là, il entend le canon de Gilly. Il prend une rapide collation et retourne à Gilly, via Châtelineau. Et là, il observe à nouveau les positions prussiennes…

Libioulle

Comme nous connaissons désormais les sources de Damamme, voyons ce que dit Libioulle :

« A GILLY

« Napoléon partit pour Gilly où sa présence devenait nécessaire. Arrivé aux Quatre-Bras de Gilly, point d’intersection de la route de Lodelinsart à Châtelineau et de celle allant vers Fleurus, Napoléon demanda un guide et se dirigea vers le moulin à vent situé au nord de la route de Châtelineau [34], non loin de l’habitation de M. Lambert [35]. Ayant gravi l’escalier intérieur du moulin, il découvrit par une lucarne un énorme panorama. Les contingents ennemis apparaissaient nettement, alignés ou groupés. « Il n’y en a qu’une poignée » : dit-il en abaissant sa lorgnette [36]. L’état-major s’en fut alors vers la demeure de M. Lambert où Napoléon arpenta la cour, s’entretenant avec le propriétaire. Celui-ci avait près de lui son fils, Valentin, âgé de cinq ans. L’Empereur caressait doucement les oreilles de l’enfant et lui donnait sur les joues des petites tapes d’amitié. Enhardi, l’enfant se mit à tirailler la dragonne de l’épée impériale ; son père le réprimandant, « Laissez-le donc faire, monsieur » dit Napoléon. M. Lambert insista pour lui offrir une collation, ainsi qu’à sa suite. L’Empereur refusa pour lui mais accepta pour les officiers : « Ils sont jeunes, ils ont de bons estomacs. » Il était, à ce moment-là assez communicatif, parlant sur un ton presque cordial. Après quelques demandes concernant la localité et les troupes prussiennes, il questionna M. Lambert sur sa famille, puis il dit qu’il venait faire la guerre aux Anglais et aux Prussiens et non aux Belges. Il ajouta : « Les Belges me furent toujours fidèles. D’ailleurs, les Belges sont des Français.[37] » Quand Napoléon remonta en selle, il fut accueilli sur la route par une grande foule qui l’acclama. L’escorte dut refouler tout ce monde mais fut forcée de s’arrêter devant des rangs de femmes tellement sidérées qu’elles ne bougeaient pas. Napoléon se porta vers elle et cria sur un ton d’impatience : « Retirez-vous les blancs bonnets, on va tirer! [38] ». On peut estimer que la marche sur Gilly, l’étape du moulin, celle de la maison Lambert et le retour à Charleroi occupèrent environ une heure et demie.
 

« RETOUR A CHARLEROI

« Napoléon regagna à Charleroi la maison Puissant dans laquelle son quartier général était installé et l’attendait. Un perron à escaliers latéraux donnait accès à un grand vestibule-rotonde. Sur les murs, des peintures à sujets Louis XVI décoraient des panneaux. Des statues de plâtre – déesses et muses –s’alignaient sur le sol pavé de petites dalles de marbre gris et blanc alterné. D’un côté s’ouvrait la salle à manger et deux salons. Au-delà du dernier salon un escalier de service passait devant la porte d’une chambre à coucher. Toute cette partie de l’immeuble fut affecté au service personnel de l’Empereur. La salle à manger fut convertie en cabinet de travail. Dans l’une des pièces principales il y avait un lit qui fut déplacé et remplacé par le petit lit de camp habituel. Certains objets faisant partie du matériel du quartier général furent perdus ou pillés à Charleroi dans la nuit du 18 au 19 juin.
« Les serviteurs disaient que le séjour à Charleroi serait bref et qu’il n’y avait lieu de procéder qu’à une installation passagère. Elle fut promptement organisée. Chacun fut à son poste en un instant. Secrétaires et scribes s’établirent dans la rotonde. De l’autre côté de celle-ci, face aux appartements réservés à l’Empereur, campèrent les personnages de la suite.
« A peine Napoléon fut-il revenu de Gilly, qu’une délégation de notables de Charleroi sollicita audience et fut reçue dans la rotonde [39]. Une adresse fut lue. L’Empereur, sur un ton nerveux et saccadé fit l’éloge des Belges, proclamant qu’il était venu pour les délivrer du joug prussien, ajoutant qu’il était déjà venu à Charleroi, ville française, qu’il espérait y revenir… L’audience ne dura que cinq minutes. En se retirant, la délégation, sur le perron, cria « Vive l’Empereur! » cri repris par la foule massée dans la rue [40].
« Ayant pris une légère collation, l’Empereur repartit pour Gilly.
 

« SECONDE RECONNAISSANCE A GILLY

« A la Ville-Haute, dans la rue de Bruxelles, le cortège dut s’arrêter devant la masse populaire. Là se tenait M. Lejuste (?), huissier près le Tribunal Civil de Charleroi, partant fonctionnaire du roi de Hollande. Sortant de la foule qui avait mis chapeaux bas et poussait des acclamations, M. Lejuste lut une adresse. Napoléon écouta, sourit et serra ostensiblement la main du fonctionnaire [41].
« A vive allure, Napoléon et son état-major gagnèrent le faubourg de Charleroi, se dirigeant sur Gilly où le canon tonnait par intermittence ; il en était autrement au-delà de Jumet où il devait y avoir de sérieux engagements. Les officiers de la Garde échelonnés sur la route de Charleroi à Gilly étaient mécontents de l’inertie des troupes et se demandaient pourquoi l’attaque de Gilly semblait différée [42].
« Revenu à Gilly, l’Empereur descendit la route vers Châtelineau, accompagné d’un état-major réduit afin de ne pas attirer l’attention de l’ennemi. Il quitta bientôt la route, prit un chemin de campagne allant vers Châtelineau, gagnant le moulin Delhasse, franchit le pont du ruisseau de Soleilmont, gravit une pente raide aboutissant à une petite maison d’ouvrier. Dans le pignon de cette maison était maçonnée une minuscule chapelle dédiée à sainte Anne. De là il put observer nettement les troupes ennemies pour la plupart adossées aux lignes forestières. Cette reconnaissance ne manquait pas de témérité car les Prussiens n’étaient pas loin.
Retournant vers le pignon de la chapelle Sainte-Anne, l’Empereur s’arrêta devant un groupe d’habitants qui le saluaient, et là, comme partout, il répéta des paroles rassurantes : « Il n’y a rien à craindre des Français… Ils ne sont venus que pour combattre les Prussiens… » [43]. Puis il redescendit vers le ruisseau de Soleilmont et regagna la grand’route de Châtelineau.[44]»

Ainsi qu’on le voit, Damamme ne s’écarte pas sensiblement de ce que raconte Libioulle. Et pourtant, quelques différences surviennent au détour d’une phrase. Ainsi Libioulle, à la différence de Damamme évalue le temps qu’il a fallu à Napoléon pour gagner Gilly, observer les Prussiens et revenir à Charleroi à « une heure et demie ». Tout le paragraphe décrivant la maison des Puissant est « sucré » [45]. Et, c’est important, tandis que les notables lisent une adresse à Napoléon, celui-ci ne parle plus « d’un ton sec et saccadé » mais « avec une certaine impatience ». Damamme affirme que cela est dû au fait qu’il entend « gronder le canon du côté de Gilly ». Libioulle ne dit rien de tel. Et pour cause, à ce moment-là, le combat n’a pas commencé à Gilly !… Damamme fait repartir immédiatement Napoléon pour Gilly. Libioulle le fait remonter à Charleroi où, dans la Ville-Haute, il doit encore subir un discours prononcé par M. Lejuste. Tout ce passage est supprimé par Damamme. Pourquoi ?

Une question de timing

C’est sans doute une question de « timing »… Si nous admettons que le premier séjour à Gilly et le retour vers Charleroi ont pris une heure et demie, comme le soutient Libioulle, cela voudrait dire que Napoléon revient à l’hôtel Puissant vers 17.00 hrs. Il dicte en effet un ordre à Gérard à 15.30 hrs, alors qu’il est au cabaret « Belle-Vue ». En retraversant Charleroi, encombrée de troupes, pour se rendre à nouveau à Gilly, en marquant une pause pour entendre le discours de M. Lejuste et lui répondre, pour traverser la foule qui s’est massée là (« le cortège dut s’arrêter devant la masse populaire… »), il lui faut certainement encore une bonne heure et demie. Ce qui nous met au plus tôt à 19.00 hrs. Or Houssaye nous parle de ces instants :

 « Vers cinq heures et demie, l’empereur, surpris de ne point entendre le canon, revint sur le terrain et enjoignit à Vandamme de donner tête baissée contre l’ennemi.[46]. » 

Houssaye, comme d’habitude, nous donne ses sources : « Gourgaud, 49. Napoléon, Mém., 83. Journal manuscrit de Gourgaud, Damitz, II, 70-71, Notes du colonel Simon-Lorière sur les journées des 15 et 16 juin.(Arch. Guerre).[47] ». Même si Gourgaud et Napoléon sont très sujets à caution, les autres sources sont fiables et, notamment, Damitz. Donc Napoléon revient à Gilly vers 17.30 hrs et pousse immédiatement Vandamme. En suivant Libioulle, il ne peut revenir qu’à 19.00 hrs au plus tôt. La différence est trop importante… Donc Damamme gomme artistiquement l’épisode de M. Lejuste et fait revenir immédiatement – « à vive allure » – l’empereur à Gilly et, pour rester logique, explique cela en disant qu’il était inquiet en entendant le canon de Gilly alors qu’il reçoit les hommages des notables à l’hôtel Puissant. Ce qui est un mensonge : si Napoléon revient à Gilly, c’est précisément parce qu’il n’entend pas le canon.

Dernier détail : alors que Libioulle écrit que, quand Napoléon arrive pour la deuxième fois à Gilly, il emprunte pendant quelques dizaines de mètres le chemin qui conduit à Chatelineau, Damamme le fait passer par Châtelineau quand il quitte Gilly pour regagner Charleroi, ce qui aurait pratiquement doublé le trajet à parcourir.

Voilà comment on écrit l’histoire…

Des statistiques révélatrices

Comme on le voit, si le document « rare » présente incontestablement un grand intérêt, il constitue une source indigne de foi. Tous les détails que donne Libioulle sont sans doute exacts, mais il est plus que vraisemblable que l’auteur les situe mal dans le temps. On remarque à la lecture de son texte que les deux visites de Napoléon au-devant de Gilly sont exactement parallèles. On peut donc penser qu’elles n’en constituent en fait qu’une seule, la première, au cours de laquelle Napoléon évalue les forces prussiennes. Tout laisse croire que Libioulle s’est retrouvé avec deux témoignages différents ; incapable de choisir lequel est la plus proche de la réalité, et comme tout le monde dit que Napoléon est allé deux fois à Gilly, il « distribue » les détails qu’il a recueillis entre ces deux visites. Nous savons que lors de sa deuxième visite, l’empereur s’est contenté de presser Vandamme. Il n’avait nul besoin de remonter dans une maison pour observer à nouveau les positions ennemies. Et s’il avait voulu le faire, il est évident qu’il serait remonté dans le toit du moulin voisin de chez M. Lambert qu’il connaissait et d’où il savait qu’il y avait une excellente vue. Ces divergences de témoignages ne sont pas rares et s’expliquent aisément.

Fleischman nous dit que Libioulle mena son enquête « déjà avant 1900 ». Heureusement ! Admettons que Libioulle ait entamé son travail dès 1885 – ce que rien ne prouve [48]. Admettons aussi que le témoin le plus jeune ait eu quatre ans en 1815. Les psychologues sont d’accord pour considérer que la mémoire commence à se former chez l’enfant entre trois et cinq ans. Cela voudrait dire que ce témoin, né en 1811, aurait eu 74 ans quand Libioulle l’a interrogé. Reportons-nous aux statistiques de cette époque.

En 1889, l’arrondissement de Charleroi comptait 327 179 habitants. Il est à remarquer d’abord que cet arrondissement a battu un record absolu : entre 1831 et 1889, la population a augmenté de 231 903 unités soit un accroissement de 238,63 p.c. ! Qu’on ne s’étonne pas : dans le même laps de temps, la population de l’arrondissement de Bruxelles augmentait de 154,51 p.c., la moyenne du Royaume s’établissant à 60,97 p.c. L’arrondissement de Charleroi comptait, en 1889, 33 887 habitants âgés de 55 ans et plus. Le Royaume comptait alors 127 218 personnes âgées de plus de 74 ans soit 2.05 p.c. de la population (5 520 009 habitants). Si l’on applique ce pourcentage à l’arrondissement de Charleroi, on obtient 6 543 personnes de plus de 74 ans. Si l’on déduit les 980 personnes correspondant au pourcentage d’augmentation de la population, il nous reste environ 5 563 personnes habitant l’arrondissement ayant eu 4 ans au moins en 1815 et susceptibles d’avoir vu Napoléon à Charleroi et capables de s’en souvenir. Et nous calculons large puisque nous ne tenons pas compte de l’accroissement de la population entre 1815 et 1831. Et encore fallait-il être là au bon moment et au bon endroit…. On peut toujours contester ces chiffres mais il ne fait pas de doute que les personnes âgées de 74 ans ou plus étaient rares. Plus rares encore, les témoins âgés en 1815 de 14 ans ou plus : le royaume comptait en 1890 14 231 personnes âgées de 84 ans et plus – soit 0,82 p.c. de la population. Appliqué à Charleroi, ce pourcentage donne 2 682 personnes. De là, il faut évidemment retirer les vieillards qui ont perdu la mémoire – à cet âge et à cette époque, la chose n’est pas exceptionnelle – cela nous laisse, dans tout l’arrondissement, à peine 2 000 témoins possibles et cela en 1890. Si Libioulle a mené son enquête en 1895, il faut réduire ce chiffre à moins de 300 personnes dont moins de 50 ayant eu 14 ans ou plus en 1815 à Charleroi [49]. Encore eût-il fallu que toute la population de tout l’arrondissement se soit transportée à Charleroi le 15 juin 1815… Ce qui est très certainement loin d’être le cas. Alors combien Libioulle a-t-il rencontré de réels témoins directs des événements ? Dix, vingt, trente ?

Rares donc les témoignages directs. Damamme nous fait donc bien rire quand il écrit : « Cette partie du récit est donc fondée sur ces témoignages de première main ». Ni Libioulle – qui cite soigneusement ses sources – ni Fleischman – qui se contente de parler de « témoignages recueillis tant auprès des témoins directs que des familles gardant encore avec soin les traditions orales de 1815 » – n’auraient osé écrire une pareille insanité.

Quant aux « témoins » de Libioulle, ils ne sont pas plus fiables que n’importe quels témoins et une certaine confusion a pu s’installer dans leurs souvenirs. Ils ne pouvaient être partout à la fois : à l’hôtel Puissant, dans la Ville-Haute, au faubourg de Charleroi, à Gilly… Ils peuvent confondre l’arrivée de Napoléon à Charleroi vers 11.00 hrs, celle – supposée – de 17.00 hrs, celle du soir à 22.00 hrs. Ils peuvent confondre ses deux passages à Gilly. Bref, on ne peut pas s’appuyer sur ces témoignages pour écrire ce qui s’est réellement passé dans le courant de la journée du 15 juin 1815 à Charleroi. Considérons donc ce que raconte Libioulle comme un intéressant et pittoresque reportage dans le passé fondé sur quelques traditions pieusement conservées dans les familles, avec tous les embellissements que cela suppose. Quant à la littérature de Damamme, c’est tout au plus un plagiat éhonté – et difficilement avoué – recopié servilement sans une once d’esprit critique…

 M.D.

Nous montrons d’autres exemples de cette curieuse manière d’écrire l’histoire, notamment dans nos knols sur la question de Charleroi : http://knol.google.com/k/michel-damiens/la-question-de-charleroi/3cgja7u7z8vuo/12#  et sur Gilly : http://knol.google.com/k/michel-damiens/napol%C3%A9on-%C3%A0-gilly/3cgja7u7z8vuo/16#